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La salle où Nazir vous attend ressemble à un réfectoire d’école. Sauf qu’il s’agit d’une prison pour « transmigrants » ayant échoué dans leur projet de rejoindre l’Angleterre. Aboutissement ultime et navrant de plusieurs dizaines de mois d’exil, de rêves brisés.

Sur une chaise de jardin en plastique blanc, le long d’un mur jaune, vous découvrez l’adolescent, prostré, le regard au sol. Il ne réagit pas quand tu t’assois près de lui, ne lève pas les yeux vers toi. Ton frère reste à quelques pas de distance pudique.

– Nazir…

– C’est ma maman, Madame. C’est ma maman qui voulait. Moi je voulais pas.

– Je suis tellement désolée pour elle. Pour toi.

– …

Tu n’oses pas le toucher. Mais ne retiens plus la question que te hante :

– Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?

– Madame, ma maman voulait pas que vous êtes inquiète.

– Mais pourquoi ?

Tu ne réussis pas contenir quelques brefs sanglots. Ton chagrin manifeste l’ébranle. Il te regarde enfin, puis baisse à nouveau les yeux.

– Pourquoi elle ne m’a pas fait confiance ? Pourquoi elle ne m’a rien dit ?

Il te répond d’une voix monocorde, atone. Rarement, il n’a cumulé autant d’erreurs de syntaxe.

– Son cousin, lui voulait pas, Madame. Lui dit nous venir en UK. Si ma mère a plus un mari, elle obéir à son cousin. C’est normal.

– Tu rigoles ?

– Non, je pas rigole, Madame.

– Oui, je sais, c’est une façon de parler. Pardon Nazir. Mais merde, c’est qui, ce cousin ?

– C’est cousin de mon père.

– Mais toi, tu le connais ?

– Non, Madame. Je sais qu’il s’appelle Umar.

– Mais Zohal, ta maman, elle, elle le connaissait ?!

Il hausse les épaules.

Plus tard, tu liras un article sur la vulnérabilité des veuves en Afghanistan. Tu comprendras mieux la docilité de Zohal face aux injonctions de ce cousin inconnu. Zohal soumise, malgré elle, aux codes qu’elle fuyait.

Plus tard encore, tu découvriras ce qui s’est passé lors de la dérive du canot pneumatique. La demi-heure désespérée de tentatives d’appels à l’aide avant le naufrage définitif. La panique absolue avant la noyade. Un autre rescapé livrera ce témoignage aussi glaçant que l’eau de la mer en ces derniers jours de février. « Nous avons appelé la police française (…) nous leur avons envoyé notre localisation et ils nous ont dit : “Vous êtes dans les eaux anglaises, appelez les Anglais”. Nous avons appelé les Britanniques. Ils nous ont dit d’appeler les Français. »1 Évidemment, l’enquête accablera les secours. Évidemment, personne ne s’en souciera.

– Viens Nazir, on s’en va.

Vous signez un papier, vous sortez. Comment Étienne Pontus a-t-il réussi ce tour de force ? Plus tard aussi, il te l’expliquera.

Tu entends ton frère remercier poliment le gardien, qui sans aucun doute n’est pas responsable de la situation, mais toi, tu n’as pas le cœur à lui retourner ses salutations.

Une fois sorti, Maxime attrape Nazir et l’enlace. C’est dans ses bras que l’adolescent se met enfin à pleurer à gros sanglots. Tu t’approches et les serres tous les deux contre toi.

Trois silhouettes en larmes devant les grilles du centre de rétention administrative de Coquelles dans le petit matin gelé.


1Témoignage authentique à propos du naufrage survenu le 24/11/2021.

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