Chapitre V (1/2)

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 Cor avait détaillé la situation à son mentor. Le docteur Seite s’était contenté d’acquiescer avec son air de sage. Le vieillard malicieux avait arrangé dans son dos une rencontre entre Nona et le Conseil qui de toute façon avait eu l’intention de la rencontrer prochainement ! C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés tous les deux à faire le tour du tribunal du Siège en attendant la fin de la séance…

 Ils avaient le matin même récupéré l’émissaire et l’avait sortie pour la première fois du Centre pour la guider jusqu’ici. Les politiques l’avaient accueillis et s’étaient ensuite enfermés avec Rapheyl comme interprète, laissant les deux autres scientifiques sur le pas de la porte. Le plus âgé ne voulant rien rater des événements et le plus jeunes ne souhaitant pas perdre une minute à la fin de la séance, ils s’étaient mis à déambuler autour de la salle circulaire vitrée, scrutant le spectacle qui se tenait à l’intérieur. La vingtaines de membres du Conseil étaient élus tous les dix ans, mais il était rare qu’il y ait beaucoup de changement, le peuple semblait satisfait de leurs mesures. Ils se connaissaient bien et travaillaient efficacement, les deux blouses blanches avaient confiance en leur jugement. Mais en voyant l’agitation qui régnait dans le tribunal, ils commencèrent peu à peu à s’inquiéter… Les heures passants, une tension stressante envahissait l’assemblée : on agitait les bras, on ne tenait plus en place sur sa chaise. On ne connaissait pas cette nouvelle venue, on ne savait pas quoi en faire, et certains se méfiaient sûrement d’un être qui n’était pas né dans leur société et leurs coutumes. Nona gardait en permanence le regard braqué sur le sol, mais ses paroles devaient être tranchantes puisque provoquant souvent de vives réactions. Bien sûr que toutes les décisions à prendre la concernant seraient délicates, mais Cor ne s’attendait pas à un tel grabuge.

« -Détends-toi un peu mon garçon… Tu vas finir par te briser la mâchoire.

-J’ai seulement peur qu’ils la jettent dehors ou qu’ils ne la laissent pas sortir. Elle m’a promis de pouvoir étudier ses cellules si elle voyait l’extérieur.

-Ne vois-tu donc en elle qu’un objet d’étude ? »

Instinctivement, il allait répondre « non ». Mais il détestait les mensonges. « Oui et non » aurait été plus approprié. Ses recherches étaient bel et bien sa priorité, mais elle n’en restait pas moins un être humain, même si techniquement, ça restait encore à prouver…

« -Ahah ! Ne fais pas cette tête. On pourrait me faire le même reproche.

-Vous êtes plus empathiques que moi.

-Je suis surtout plus vieux, j’ai eu le temps d’apprendre de mes erreurs. Et d’être critiqué. Je n’étais pas bien différent de toi à ton âge. »

Il le savait. Ils avaient souvent cette discussion ensemble. On aurait pu les prendre pour père et fils tant la ressemblance de caractère était évidente. Mais non. Seite n’avait jamais eu qu’une fille et Cor avait bien eu un père. Un jour.

« -Mais tu sais. Je pense que comme moi dans ma jeunesse, tu as tendance à perdre ton objectif de vue. C’est pour l’humanité que nous menons nos recherches Cor. Alors n’oublie pas les Hommes. Ne l’oublie pas, elle. »

Il reçut le conseil en silence. Sans commentaire. Comme toujours. De toute façon il n’en aurait pas eu le temps. A l’intérieur, Nona et Rapheyl venait de se lever et se dirigeaient vers la sortie. Les deux hommes s’empressèrent donc d’aller les accueillir. C’est le patriarche qui se révéla le plus impatient.

« -Alors ?

-Ils finissent de débattre. Ils ne sont pas tombés d’accord sur certains points…

-Rien d’étonnant…

-On peut savoir ce qui est déjà décidé ?, demanda Cor.

-Elle est admise comme citoyenne mais sous tutelle, on lui trouvera une famille d’accueil gouvernementale. Il va aussi falloir lui expliquer comme on fonctionne sous la Coupole. Pour le travail, ils en discutent encore... Il faut d’abord lui faire poser sa puce, il désigna un petit paquet qu’il avait reçu du Conseil, je l’emmène voir Alectra, vous venez ?

-C’est quoi « puce » ? demandait alors Nona. »

 Dans un seul mouvement les trois hommes lui présentèrent leur auriculaire. Sous l’ongle, elle pouvait distinguer un petit cercle grisâtre. Rapheyl activa son écran, comme celui-sur lequel elle leur avait écrit ses premiers mots. Elle se rappelait de cette surface holographique étrange mais n’avait pas su en déterminer la provenance : elle avait sa réponse. Le linguiste s’occupa de lui fournir de plus amples explications :

« -C’est l’équivalent de vos anciennes cartes d’identité, avec en prime un carnet de santé, un téléphone et un ordinateur. Tout ça sous l’ongle du petit doigts. Ça permet au gouvernement de surveiller l’état physique de tout le monde, sa position en ville, son travail, son domicile, sa famille… On pose une puce à tous les bébés de la Coupole.

-Et cela être accepté ?, Nona semblait confuse.

-Ça doit vous paraître un peu dictatorial jeune fille, je comprends. Seite posa la main sur son épaule. Mais nous sommes nés dans ce système, et il en va de notre survie. Aujourd’hui, ça ne dérange plus personne. Tout le monde en a compris l’importance. Comme le contrôle des naissances et le rationnement. Vous apprendrez tout cela en temps et en heures ! »

 Elle commença par afficher un air dégoûté et nauséeux… Sa première réaction passée, elle lui adressa un regard tendre, emplein à la fois de gratitude et de nostalgie. Elle le scruta quelques instants qui, s’éternisant, parurent durer des heures. L’attention qu’il recevait n’embarrassait pas le vieillard mais les jeunes hommes présents, gênés, réagirent comme si ils étaient le sujet de cette scrupuleuse observation.

Sentant bien le malaise de ses deux compères, Seite prit la parole :

« -Tout va bien, mademoiselle ? »

Elle ne s’excusa pas de son comportement qui auprès de beaucoup aurait pu être considéré comme particulièrement grossier, et impoli. Elle eu un sourire triste.

« -Navrée monsieur. Vous rappeler moi quelqu’un. Personne importante ! Il manquer à moi. »

 Comme pour s’éviter de se remémorer des souvenirs qui l’auraient hantés, elle se dirigea la première vers la sortie, sans leur adresser un seul mot supplémentaire. Les trois hommes lui en étaient reconnaissant d’une certaine façon : aucun n’aurait sût quoi lui dire pour la consoler. Ils lui emboîtèrent le pas en silence. Le chemin du retour jusqu’au Centre se fit au rythme de la conversation entre Nona et Rapheyl qui tentait de la corriger sur sa grammaire et de lui enseigner la conjugaison à laquelle elle se montrait particulièrement réfractaire pour le moment. Bientôt, ils se trouvaient déjà devant le bureau d’Alectra qui les voyant arriver dans le couloir s’était levé d’un bon pour aller les accueillir.

« -Nona ! elle semblait ravie de la voir. Comment tu vas ? Un problème ?

-Bonjour… On vient pour puce. »

 Rapheyl acceuillit son effort de conjugaison d'un fier hochement de la tête. Elle semblait timide devant la médecin, presque méfiante. Pourtant, cette mère était la douceur et la tendresse incarnée. Fidèle à son rôle de maman, elle pouvait aussi se montrer terrible, mais c’est qu’on l’avait bien cherché ! Peut-être était-elle justement un peu trop extravertie au goût de Nona…

« -Une puce ? Tu vas devenir citoyenne ? »

 Rapheyl lui expliqua la situation et lui tendit le boîtier dans lequel reposait le petit appareil qui avait été programmé pour elle. La médecin s’en saisit et renvoya les trois hommes. Rapheyl voulait rester pour continuer à traduire mais l’émissaire le rassura d’un petit sourire : elle s’en sortirait seule. Cor aurait aussi voulu l’accompagner pour finaliser leur accord mais l’émissaire le renvoya aussi, insistant pour rester seule avec la médecin qui l’entraîna bien vite hors de son bureau. Elles s’en allèrent pour rejoindre un chirurgien en qui Alectra avait une confiance aveugle. Restés seuls, les trois hommes les virent disparaître au bout du couloir. Le patriarche se retourna vers le linguiste :

« -Pendant que nous patientons, pourquoi ne nous raconterais-tu pas un peu plus en détail les débats de ce matin ? »

 Ils s’installèrent en cœur sur les assises de la salle d’attente de leur collègue. Apparemment, admettre la nouvelle venue comme citoyenne n’avait pas posé tant de problème que ça… Les difficultés venaient d’ailleurs :

Comme Cor, Seite, et beaucoup d’autres, les membres du Conseil lui avaient posé une avalanche de questions sur son irréaliste survie et sur son histoire. Ils ne reçurent pas la moindre réponse… Rapheyl à cet instant n’avait pas su où se mettre. Il paraissait d’ailleurs aussi penaud en racontant cet épisode que lorsqu’il l’avait vécu. Il était censé aider à la communication mais la tension qui avait régné entre ses dirigeants et Nona toute la matinée l’avaient placé dans une des situations les plus angoissantes de son existence !

« -Pour vous faire la version courte, ils veulent à l’unanimité qu’elle travaille avec nous et qu’elle soit étudiée. Pour le travail, elle a accepté sans problème, elle nous aidera au moins pour l’étude des containers. Mais elle ne veut rien dire de son histoire personnelle ni de sa condition pour le moment... Pour ce qui est de faire des recherches sur son corps, elle leur a posé des conditions un peu particulière…

-Elle veut sortir ? supposa Cor.

-Ca va même au-delà de ça ! Si on l’étudie, nos découvertes devront être partagées avec elle et l’utilisation de nos données ne pourront se faire qu’avec son aval. Et elle aimerait que les militaires l’emmènent là où les anciennes équipes ont trouvés son container. »

 Que les discussions s’éternisent tombait sous le sens. Dans un premier temps, ne pouvoir utiliser le fruit de leurs études qu’à condition qu’elle l’accorde pourrait se révéler délicat si ses mœurs étaient très divergentes des leurs. Ensuite, ni Cor, ni Seite, ni Rapheyl ne connaissaient l’endroit où elle avait été trouvée, mais une expédition hors de la Coupole de cette envergure ne se mettait pas en place si facilement. On mettrait en jeu la vie de plusieurs soldats compétents, on risquait de perdre du matériel précieux et en cas d’échec, on perdrait peut-être l’émissaire et tout espoir de réponse… Pour ce dernier point, il aurait fallu mener les études voulus sur elle avant l’expédition mais :

« -Elle a mis un point d’honneur à ce que sa sortie de la Coupole se face avant que la moindre de ses cellules ne finisse dans nos laboratoires. »

Ils avaient probablement échangés longuement ce matin avec elle pour tenter de la faire plier, changer ses conditions, à l’évidence sans grand succès. Ils devaient être en ce moment-même en train de se décider, de déterminer si eux se plierait à sa volonté. Choix difficile !

« -Et puis il y a un autre problème… »

Cor s’apprêtait à lui demander de poursuivre mais le docteur tenta de deviner la nature du conflit supplémentaire :

« -Ils se demandent si les autres Coupoles doivent être tenues au courant de la situation ?

-Exactement ! »

 Aucun des trois n’aurait ne serait-ce qu’osé donner son avis sur la question. La politique les dépassait complètement. Mais de façon très égoïste, les deux blouses blanches espéraient qu’ils n’en feraient rien, ils n’avaient pas envie que Nona deviennent un projet mondial : partager leurs recherches ? Hors de question ! Epuisés par la délicate situation dans laquelle ils se trouvaient tous, chacun y réfléchit en silence, seul. Les minutes défilèrent et c’est justement à ce moment-là que les deux femmes reparurent.

« -Tout s’est bien passé ? s’inquiétait Seite. Vous avez fait vite !

-Sans souci ! Le chirurgien a fait un superbe travail ! »

 Elles avaient en effet fait vite. Très vite. Trop vite... Alectra paraissait soucieuse… Gênée… Agitée… Cor n’aurait pas su dire pourquoi, mais il savait qu’elle mentait. A ses côtés, Nona restait étrangement silencieuse, sa main droite emprisonnant sa main gauche en partie bandées. Elle n’était pas du genre bavarde, mais il s’attendait quand même à ce qu’elle dise ne serait-ce qu’un mot… L’une comme l’autre affichaient des sourires étranges, des rictus, qui sonnaient faux. Quelque chose n’allait pas ! Mais quoi ?

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