La petite sirène

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Librement adapté du conte d'Andersen...

Pas facile de vivre avec une queue de poisson.

C'est ce que je me dis tous les matins en regardant cette putain de nageoire caudale…

Papa, qui écoute en boucle "la mer qu'on voit danser…" dans une conque, m'a dit que je pourrais me faire opérer mais je devais attendre d'avoir mes dix-huit ans révolus. C'était la loi.

En attendant, je passe mes journées entières sur un rocher, et je me fais drôlement chier. J'ai les glandes quoi… !

Papa encore , qui sent fort la poiscaille comme tout le monde ici, m'a dit également que je risquais fort de le regretter ensuite car je serais obligée de partir vivre là-haut si je me faisais greffer de vraies jambes. Et là-haut ce n'était pas la même limonade : ils avaient leurs propres lois, et beaucoup plus sévères qu'ici. Aucun écart possible, fallait toujours bien marcher droit dans ce monde d'en dessus.

— Gaffes... ! Si t'ondules trop du cul, tu verras qu'ils te remettront vite fait dans l'axe, ma gamine !

Maman, qui a toujours un oursin ou deux dans la poche, pense aussi que ce n'est pas une bonne idée cette opération. Elle m'a raconté l'histoire d'Arielle Dombasle qui avait sauté le pas il y a quelques années de cela et qui voudrait bien revenir avec nous aujourd'hui. Mais il est trop tard… Aucun retour en arrière n'est possible malheureusement…

Tatie Brigitte, qui fait beaucoup moins que son âge à cause des omégas trois, et les quatre aussi, que l'on retrouve dans l'huile de foie de morue, m'a donné une autre solution pour avoir des guiboles sans être obligée d'attendre d'avoir la majorité :

— Trouve-toi donc un mec là-haut ma p'tite, un pigeon qui voudra bien t'épouser, et alors le charme agira… Ce n'est pas plus compliqué que ça !

Et c'est ce que j'ai fait...

Des types qui boivent la tasse et qui se noient, y'en a plein la mer en ce moment, je n'avais vraiment que l'embarras du choix. Et le premier que j'ai chopé il a dit oui tout de suite à ma proposition. Faut avouer que quand tu ne sais pas nager du tout et que le premier rivage est à plus de 150 miles nautiques, tu n'as pas tellement envie de faire le difficile… !

Lorsque nous avons débarqués tous les deux, sur la plage de Lampédusa, avec Moktar, ils faisaient drôlement la tronche les autochtones du coin. Et pas tellement à cause de ma queue en écailles ou bien de mes jolis nichons toujours à l'air libre, non ça d'ailleurs ils ont plutôt bien aimé au contraire les douaniers, mais parce que soi-disant on n'avait pas de papiers en règle… Je vous dis pas ce qu'ils ont pu nous emmerder avec ça ! Enfin bref après plusieurs mois passés dans un camp insalubre, entassés comme des sardines, on a quand même pu repartir vers une vie bien meilleure. J'avais toujours ma queue qui m'handicapait pas mal, mais surtout, j'ai dû enfiler un soutien-gorge pour être un peu plus tranquille sur la route. Quant à mon Moktar, il n'avait qu'une seule idée en tête : rejoindre son cousin Ahmed en Angleterre pour bosser avec lui dans son boui-boui qui vous proposait des kebabs avec des tas de sauces différentes à mettre dessus. Alors on a pris la direction de Calais, bras-dessus, bras-dessous. Mais ce n'était pas la porte à côté. Surtout que l'on a un peu traîné en route… Moktar il râlait tout le temps, parce que monsieur était pressé, mais moi je voulais quand même profiter un peu du voyage. Comme j'ai insisté, on a tout de même visité Rome, Florence et puis Vintimille aussi. Enfin surtout Vintimille je dois dire... C'est là que nous avons galéré le plus pour trouver un passeur honnête. Comme Moktar n'avait pas économisé assez d'argent pour payer notre passage à tous les deux, il a bien fallu que l'on s'arrange comme on pouvait. Enfin cette fois, c'est surtout moi qui ai dû m'arranger pour le coup… Mais je vous passe les détails, le sordide n'ayant pas sa place dans ce conte.

Ensuite on s'est retrouvés en France.

C'est un beau pays.

C'est là que j'ai demandé à Moktar de tenir ses engagements et de bien vouloir m'épouser maintenant que l'on avait des faux papiers bien réglementaires qui, entre parenthèses, nous avaient coûté pas mal de pognon encore, et à nouveau quelques sacrifices de ma part. J'avais hâte maintenant que le charme agisse comme l'avait promis Tatie Brigitte. Mais ce con a refusé, soi-disant qu'il avait déjà deux autres femmes au bled et qu'une de plus, même bien gironde comme moi, cela allait lui faire trop à entretenir ! Bref… On s'est un peu fâchés parce que je n'aime pas tellement que l'on me baise et que l'on me roule dans la farine après. Alors finalement, il est parti tout seul de son côté, et moi du mien...

C'est à Nice, Clinique des Palmiers, qu'ils m'ont opérée un mois plus tard.

Inutile de vous dire que j'ai pas mal dégusté et cela malgré toute la morphine dans les seringues. Le chirurgien était trés fier de lui car mes nouvelles jambes, qui appartenaient auparavant à une danseuse du Crazy-Horse passée sous un TGV qui n'était pas arrivé du tout à l'heure une fois de plus, étaient absolument parfaites. Quand ils m'ont enlevé les bandages, je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer comme une madeleine… Ô nom d'un rémora… ! Que c'est beau une paire de guiboles qui fonctionnent bien ! J'ai fait mes premiers pas dans le parc de la clinique, sous les flashs des photographes venus pour l'occasion du monde entier. Je faisais la une des journaux à ce qu'il parait. J'ai reçu des milliers de lettres de sympathie. Même Donald Trump m'a écrit. Et le Pape aussi.

Deux mois après, je l'épousai mon chirurgien. Il est très gentil Raoul. Et bientôt à la retraite, comme cela on pourra bien profiter de la vie tous les deux ensemble.

Je me suis mise à la course à pied aussi. Forcément un rêve que j'avais depuis bien longtemps. Des ultras-trails, c'est ce qu'il y a vraiment de plus difficile dans la discipline, mais comme j'ai du souffle ; je suis plutôt bonne. Et puis j'accumule les paires de chaussures. Des Louboutin surtout, j'en ai déjà des tonnes, plein mon dressinge. La vie est belle quoi…

Mais, des fois, je vais au bord de la mer, toute seule, et là, les deux pieds bien tanqués dans le sable, je pense à papa, et puis à maman aussi… et parfois même à ma tatie Brigitte, qui m'avait pourtant raconté que des conneries…

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