Chapitre 7

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— Je croyais qu'on avait conclu que je prendrai le temps qu'il me conviendrait.

— C'est ce que je pensais tout à l'heure. Mais tout compte fait, j'ai besoin de savoir.

À l'écouter, ça semble si facile.

— Je vais pas te manger, c'est promis!

Il n'a nullement l'intention de me laisser tranquille sur le sujet enfin de compte. Lui qui disait ne pas me mettre de pression du tout.Voilà qu'il change la donne.

Punaise, c'est une putain de mauvaise idée que d'avoir accepté si facilement et d'aller là-bas juste parcequ'il me plaît. Je ne suis pas prête et je me le répète comme un mantra parceque c'est vrai.
Tout au fond de moi, profondément, j'ai quelque part envie d'y participer mais là, dans le contexte qui est le mien, je réussis en deux secondes à me sentir à nouveau dans l'embarras. C'est une grosse connerie. Ma tête se repasse sans cesse ses souvenirs d'y a moins de 24 heures et du coup, je recommence à réavoir des nausées et des nouvelles angoisses comme si j'en avais pas eu suffisamment jusqu'ici. Je me demande pourquoi je parle toujours trop vite. J'ai mal au crâne malgré les médicaments parceque tout finit par se mélanger là-dedans : ma peur de l'inconnue, ma vie avec mon père,le décès brutale de ma mère, cette fichue teuf...

Je regrette de mettre emballé si vite. La vérité c'est que j'ai juste envie de passer du temps avec lui pour faire plus ample connaissance. Ou d'être seule pour faire le point. Où un peu des deux. Mais j'entends et comprends ce qu'il tente de m'expliquer. Il va falloir que je me bouge le cul et me mélanger à la foule.
En tout cas, ma seule solution pour le moment pour espérer qu'il fasse machine arrière, c'est de lâcher prise et d'accéder à sa requête même si l'envie n'y est pas du tout, mais alors pas du tout. Je prends une grosse bouffée d'air à m'en faire mal aux poumons.

— S'il te plaît assis-toi. Il vaut mieux, lui dis-je dans un souffle.

Il part s'installer sur le lit, les jambes pliées comme dans une position de yoga, sans rechigner. Il me fait signe de me lancer avec un petit clin d'œil. Sûrement en signe d'encouragement.

Je ne peux pas continuer de l'observer. Ma voix risque de faire des loupés. Je préfère retourner regarder dehors pour m'exprimer.Je laisse quelques secondes s'écouler, me replongeant dans mon passé.

— Lorsque j'avais environ 5 ans, mes parents étaient encore dans une relation fusionnelle. Ils représentaient vraiment l'image du couple parfait. Je les idéalisai comme chaque enfant qui aime son papa et sa maman. Mais, parce-que dans les belles histoires il y en a toujours un. Parfois le comportement de mon père avec moi me laissais perplexe, notamment quand elle s'absentait. Je me rappelle vaguement par exemple qu'il avait cette habitude de me déshabiller et de me rejoindre dans le bain et qu'il refusait que je me lave,préférant le faire lui-même sous prétexte que j'étais trop petite pour bien le faire. Je ne connaissais pas encore l'anormalité de son geste alors je le laissais faire. Au fil du temps je m'en contentais. Toutefois, je trouvai étrange qu'il ne me frotte pas en sa présence. Je me demandais souvent pourquoi? Mais je ne râlais pas. Il me parlait sous le jet d'eau et ses paroles étaient douces et rassurantes. De plus, il n'a jamais à cette époque, était plus loin que ses quelques petites caresses savonneuses sur ma peau. Cette proximité avait créé une très grande complicité entre nous pour le grand plaisir ma mère.

Je ferme les yeux et m'arrête un instant à cause de ma voix qui se brise. J'ai l'impression de revoir toutes ces scènes comme si elles dataient d'hier. Parler de tout ça rouvre des blessures qui ne sont pas encore cicatrisées. J'ai le sentiment d'avoir été opéré, puis recousu, mais sans qu'on m'ai enlevée toutes les agrafes. Chaque moment est encore présent en moi. Je me sens sali et le dégout me prend à la gorge.

Je n'ai même pas besoin de me concentrer pour ne pas perdre le fil de mon discours car les images apparaissent avec une facilité déconcertante et me font culpabiliser. Je suis incapable de les oublier parcequ'elles résonnent dans ma tête tous le temps. Faut juste que j'arrive à garder mon calme pour ne pas flancher plus que ça.
Je rouvre mes yeux, baisse la tête et contemple mes pieds écorchés puis la redresse à nouveau, la vitre renvoyant mon reflet décoiffé, triste et abimé.

— Pour ce qui est de leur couple, je les voyais se câliner devant moi en mode passionné, donc cela renforcé cette idée que j'avais, que mon père agissait comme un papa normal. Les années ont passé si vite qu'avant que j'ai le temps de dire ouf, j'étais adolescente. Étant une fille, mon corps a changé, tout le monde pouvait le voir, lui y compris. J'ai continué à prendre mon bain avec lui ne voyant pas pourquoi j'aurais dû changer ça. Puis, je sais pas, j'ai commencé à le trouver un peu plus insistant par moments et j'ai commencé par me sentir un peu plus gênée. Il avait rajouté des baisers sur ma nuque et mes épaules, et il aimait se mettre derrière moi pour me toucher. Je ne me sentais pas le courage de demander à d'autres comment ça se passer avec leurs parents. Je ne m'occupais pas de leurs vies chez eux, ils ne s'occupaient pas de la mienne chez moi. Comme un sujet tabou. J'ai donc continué à prendre ce qu'il me donnait pour des marques d'affection même si elles étaient plus difficiles à accepter. Tu peux croire ça?

— Cass, je...

— Non. Laisse-moi continuer. Tu voulais savoir, alors je vais te servir pour ton plus grand plaisir l'entrée, le plat, et le dessert.Même si, sache-le, ce n'est pas du tout mon genre de me livrer,surtout à un inconnu.

En disant cela, je commence à avoir plus froid. Je repense à cesmoments et je me frotte les bras pour enlever cette impression desaleté qui semble recouvrir ma peau. Ce qui est complètementfarfelu. Je prends mon courage à bras le corps pour continuer.

— Donc, poursuivons. J'ai fini par faire ma crised'adolescence et ça a été une phase très compliquée. Je medisputais souvent avec mes parents pour tout et n'importe quoi,mais surtout parce qu'au collège, on me cherchait souvent desnoises pour rien. J'avais le sentiment que personne ne voulaitm'aider. Je me sentais abandonné à mes problèmes en plus decette relation bizarroïde avec mon père. J'ai fini par lui direstop pour le bain, car je n'étais plus une fillette. Je lui aitenu tête pour qu'il concède de me laisser me débrouiller et ila difficilement accepté ce changement même si devant ma chèremaman, tout était encore tout beau sous le soleil entre eux et qu'ilne montrait pas son irritation. Il savait jouer sur plusieurstableaux. Sais-tu ce qu'il a fait pour me faire payer cecomportement ?

— Non, mais tu as l'air partie pour me le dire, me répond-il,me prouvant par la même occasion qu'il reste attentif alors que jelui tourne toujours le dos.

— Il a tout simplement choisi de me mépriser quand on seretrouvait seul ensemble. Il exerçait un certain pouvoir sur moi etavec le temps, c'était de pire en pire. Mais, j'ai appris àm'adapter à cette situation et j'ai continué à endurer cesupplice et celui de mes camarades dans le silence. Comme je l'aidit, ceci n'est qu'un exemple de ma vie avec lui. J'en ai toutun tas qui pourraient se rajouter à celle-ci, mais il me faudraitdes jours entiers pour te les raconter et que tu te transposesréellement à ma place (je baisse la tête et mes épaules). Cequ'il faut que tu retiennes, c'est que mes parents ensemble, ilsétaient toujours en symbiose totale. Ça se sentait, se voyait. Ilétait comme les deux faces d'une même pièce de monnaie, ils secomplétaient. Sauf que malheureusement sur la face de mon père, ily avait une bosse, difficile à voir à l'œil nu. J'étaiscelle-là.

— Tu n'es pas une bosse. Les bosses ne sont pas terribles ettu es plutôt jolie...

— Je secoue la tête pour occulter sa remarque, mais note que çafait déjà deux fois qu'il me le dit. Je vois bien que tu essayesde me distraire, mais je n'ai pas fini. J'arrive bientôt aubout.
Il a mis un terme à ses brimades bien des mois après,mais ce n'est venu que petit à petit sans que j'en trouve laraison. Je pensais qu'il commençait à tolérer mon choix. Tsss,je soupire devant tant de naïveté. Toutefois, quand j'ai enfinpris conscience de l'horreur de ce qu'il m'avait fait, j'aicommencé à avoir des crises d'angoisse de plus en plus souvent,des cauchemars et beaucoup d'autres effets post-attouchements, maisj'ai encore continué à vivre, parce qu'il le fallait bien. Jeme suis noyé sous les études profitant de ma solitude pesante pourfaire de mon mieux pour arriver à être ici aujourd'hui. Ce fûttrès compliqué, mais comme tu vois, j'y suis arrivé !

— Et tu peux en être fière !

Un petit sourire vient éclaircir mon visage, mais il ne durequ'une seule minute.

— Au début de cette phase où je me réveillais de montraumatisme, ma mère parallèlement a eu un grave accident, dont tupeux imaginer l'horreur. Elle est morte. Et une grosse partie denous avec. Jamais on ne pourra oublier ce qu'elle était pour nous.Un pilier. Une partie de notre cœur. J'ai vu mon père céder àla dépression, et la colère lui est remontée à la tête. Moi quiavais commencé à penser que je pouvais avancer, que notre relations'était tassée, je me suis retrouvé dans une profonde merde aveclui. Sans appui pour m'apporter un peu de répit. Je crois qu'iln'a pas su comment gérer sa peine. C'était mille fois pirequ'avant. Je pense que suis devenu quelqu'un d'autre pour lui,je n'étais plus sa fille. Et il me l'a bien fait comprendre.

— Pourquoi ne t'es-tu pas simplement enfui ?

Je hausse les épaules, sa question est si légitime.

— Je n'ai jamais voulu. J'ai toujours estimé qu'avoir desparents s'était sacré et que c'était quelque part luiressembler que d'agir de cette façon. J'avais des principes etje ne voulais pas déroger à mes règles. C'était sûrement trèsdébile et sûrement pas compréhensible, mais c'était comme ça.

— Je regrette de te le dire, mais tu as raison, je ne suis passûr de te suivre... S'il te faisait du mal, tu aurais dûpartir... C'est ce que j'aurais fait.

— Oui, mais je ne suis pas toi ! m'exaspérais-je. Àvrai dire, je me suis fait une promesse après que ma mère soitpartie. Celle de me jurer de foutre le camp lorsque mon entrée àl'Université arriverait. Je m'étais dit que ce serait là lebon moment, pour voler toute seule. Tant pis s'il n'avait pasretrouvé l'esprit. J'ai donc fini mes dernières années delycée en étant son pushing-ball. Quand il buvait trop, qu'ilétait agacé ou même parfois pour rien, tout était prétexte à meblesser. Mais j'arrivais à le cacher, mes profs, mes « amis »,etc. c'était plutôt facile ! Il ne laisser des traces qu'ades endroits cachés par le tissu de mes vêtements... Je faisaistrès attention de ne pas le provoquer, car il pouvait dégénérer àtout moment. Jusqu'ici je l'évitai au mieux, mais on ne peut pastoujours arriver à échapper à son ennemi surtout quand tu vis aveclui et que c'est lui qui régente les règles de la maison.

— Et ce matin il a recommencé ? J'entends l'oragederrière sa voix rauque.

— En faite, j'ai décidé de m'habiller avec une de mestenues favorites pour m'aider à me sentir mieux pour troisraisons : d'une part puisque j'étais hyper angoissé,ensuite parce qu'il allait falloir que je quitte ma maison enabandonnant mon passé et aussi, car merde, j'allais àl'université au milieu d'un tas d'inconnus. Je suis doncdescendu, mais il m'attendait au tournant. Il m'a accusé de lechauffer avec ma robe. Il a commencé à me tripoter avec violence,je sentais que c'était grave, qu'il allait franchir un cap. J'aipaniqué. J'ai tenté de me protéger, mais il est tellement plusfort. On s'est battue. Violemment.

Je renifle pour tenter de renvoyer mes larmes d'où ellesviennent et sans mon corps menacer de ployer sous le poids dessouvenirs.

— Je ne voulais pas le blesser ! je reprends. Il ne m'apas laissé le choix ! (Tous mes gémissements emplissent lapièce silencieuse.) Il était dans un sale état quand j'aimiraculeusement réussi à fuir. Sur les vêtements que tu m'asenlevés, il y avait surtout son sang, mais il était mélangé aumien. Je n'ai pas appelé les secours. Je suis monté en voiture etj'ai fait un blackout jusqu'à ces quelques minutes après que tum'es réveillé. Si ça se trouve, je l'ai peut-être tué, maisje n'en sais rien. Voilà.

Je me rends compte de l'ampleur de ce que je viens de lui confier. Je me sens vide. Je ne pensais pas en dire autant devant ce presque parfait inconnu. Je me sens un peu bête de mettre autant confessé. Maintenant je me demande à quoi il pense. Je pars m'installer à côté de lui avec hésitation et attends, ne sachant quoi dire de plus.

— C'est bon, oublie.

— Oublie quoi ?

— Oublie la fête.

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