La saison des vendanges

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— Un beau jour survient l'irréparable. Securia découvre que son propre fils, né d'une improbable liaison, à l'été de sa vie, fait le siège de Lara, qui éconduit le jeune coq dans un premier temps. Securia connaît sa femme. Il sait qu'à moyen terme le damoiseau y passera. Pourquoi serait-ce différent ?

A une période voisine, Lara songe à se débarrasser du bonhomme. la haine s'est délicatement substituée au dégoût. Avec ses nombreux favoris, il lui sera facile de trouver un nigaud qui occira le dictateur pour la satisfaire, et en se prenant pour un héros, encore ! Elle a cette manie de tout simplifier à l'extrême, qui s'explique à la fois par son manque d'esprit et par sa rapide ascension. Les obstacles se sont couchés devant elle comme des amants dociles au point qu'elle n'envisage plus l'idée qu'on puisse lui refuser quoi que ce soit.

Après une pincée de semaines, elle comprend la vanité de sa quête. Securia effraye toujours. Elle déchante. Sauter la femme d'El Presidente, c'est déjà limite ! Mais perpétrer un assassinat pour son bon plaisir, pratiquement un régicide, c'est une autre histoire ! Ses fesses, notoirement sublimes, perdent d'un seul coup de leur beauté. Bien sûr, elle flotte un peu. Tout avait été si simple jusqu'alors. Elle doit trouver autre chose, prend le taureau par les cornes. Des professionnels ! Voilà ce qu'il lui faut ! Une fréquentation de draps la met sur la piste du réseau Loogel. Elle est décidée. Elle ne souffre plus son légitime. Elle ira jusqu'au bout.

Lara ne néglige qu'un détail... enfin, si l'on peut appeler ça un détail... Securia n'est pas né de la dernière pluie. Il côtoie la faune internationale depuis son accession au pouvoir. Rien ne lui échappe et notamment pas les manigances aussi prévisibles que celles de sa femme, cette authentique bécasse. Le crime ne représente pas pour lui une vague notion, au contraire. Il en a commandité des dizaines, des centaines sans doute... Lara reste cette oie blanche qu'elle n'a jamais cessé d'être, malgré son sinueux parcours de lit en lit. Spécialiste en amour, certainement... mais le meurtre a une autre dimension.

La crédule danseuse s'imagine maîtriser les évènements. Le réseau Loogel a enregistré la commande, reçu une avance. L'attentat aura lieu à Paris, le 22 juillet. Enfin, elle sera délestée du fardeau. L'idiote se fait de plus en plus belle, de plus en plus femme. Il lui faut préparer un point de chute, dénicher un admirateur fidèle et bien pourvu, susceptible de subvenir à ses exigences dorées.

Securia a retourné la situation en deux temps trois mouvements. Il poussera la plaisanterie jusqu'à la faire abattre par le réseau par elle-même sélectionné. Parfois, il s'émeut des manœuvres de la candide créature, mais il ne fera pas de sentiment. Il lui déplaît d'abriter un renard en son sein, surtout aussi ingrat. Cette Messaline qui tournait Agrippine doit disparaître.

Alexander soupira.

— Alors, tous ces morts, c'était pour une histoire de cul ?

— D'amour contrarié, mon garçon, d'amour contrarié.

— La formule n'est pas consolatrice, Sir... En plus, Lara Runnert s'en sort.

Une question s'imposait.

— Pourquoi avons-nous mis des bâtons dans les roues à ces gens-là ? Dans la mesure où nous avions appris que Securia n'était pas la cible...

— N'oubliez pas que le réseau Loogel, avec lequel nous avons déjà eu maille à partir et qui nous exècre, voulait impliquer Lilnorth et par conséquent imprimer dans le crâne des journaleux de la planète entière l'idée d'ingérence américaine, et ce, quelle que fût la victime. Si on vous a mis à la place de celui-ci, ce n'est pas uniquement pour le plaisir de vous faire courir. Mais le vieux Carl Loogel ne perd rien pour attendre. Son réseau vit ses dernières semaines, je peux vous l'assurer... Par ailleurs, Alexander, de qui teniez-vous le lieu exact de l'attentat ?

— De nos propres services de renseignement, sir.

Ledvin se caressa cyniquement le menton.

— Vraiment ? Sommes-nous si efficaces ?

— Affirmatif, Monsieur. D'autre part, n'ayant pas lâché Ella Vendek d'une jarretière, j'en ai rapidement eu confirmation.

Alexander passa nerveusement ses doigts sur le rebord du bureau. Aucun son ne pénétrait dans la pièce, close par une généreuse porte de chêne.

— Il y a encore une chose qui m'incommode.

— Dites toujours.

— Pourquoi Securia a-t-il engagé des tueurs s'il savait ne pas être menacé ? Au fond, ils ont tout fait rater.

— Sa seule erreur, Alexander, mais magistrale. Ils n'avaient pas été engagés pour l'occasion. Beaucoup d'entre eux avaient intégré son service depuis des mois, des années pour certains. Il a sous-estimé leur capacité de réaction. Il n'avait pas pensé que cette main d'œuvre , devenue en l'occurrence garde personnelle, débusquerait le complot de Lara et s'y opposerait automatiquement. Ils ont parfaitement joué leur rôle d'anticorps. Dès que le virus de la trahison de la danseuse s'est déclaré, ils se sont mis en marche comme des robots, devenant apparemment le grain de sable dans la mécanique.

— Les deux époux ne vont vraisemblablement pas en rester là.

— Aucune, mais alors aucune importance ! Le vieux filou s'est ménagé une issue de secours : des élections en octobre. Il va s'éclipser, tant mieux pour lui ! Et perdre tout son intérêt médiatique... Tant mieux pour nous ! Que son épouse et lui-même s'étripent ensuite mutuellement ne nous concernera plus.

— D'où tenez-vous tout cela, Sir ?

— Vingt ans de CIA, mon ami, ne s'effacent pas en une journée. Mon boulot est de continuer à tout savoir, toujours... tout le temps... et sur tout le monde. Mais, j'y pense, Alexander, ne désirez-vous pas vous reposer ? Souhaitez-vous que je fasse mettre une salle à votre disposition ? Un lit ?

— Vous êtes très aimable, Sir, mais je vais me retirer sans plus attendre. Je voudrais tenter d'oublier au plus vite cette lamentable affaire.

Ledvin tiqua.

— Vous en avez pourtant vu d'autres, il me semble ?

— Il faut croire que je vieillis.

— Que comptez-vous faire ? Un petit voyage, peut-être ?

— Je crois avoir été assez servi en voyages, ces derniers temps. Je vais rentrer chez moi, dans le Sud. Je suis fatigué de toute cette boue, ponctua-t-il d'un ton méprisant.

— Vous ne voulez pas voir Lilnorth ?

— Franchement ? À quoi bon ? Je vais solliciter la permission de prendre congé.

— Faites, mon ami, faites.

Le diplomate regarda l'homme sortir de son œil de maquignon, tâchant d'évaluer le degré de découragement, d'usure psychologique, à la cadence de son pas. " Il reviendra, estima-t-il, ils reviennent toujours".

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