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Montparnasse, un quartier animé de la capitale française comme tant d'autres. Alexian aimait cet endroit, surtout les jours de soleil. Les boutiques ne désemplissaient pas. Les touristes immortalisaient à l’aide de leur appareil photo la plus haute tour parisienne. Les terrasses des bars regorgeaient d'étudiants en pleines révisions entre deux gorgées de soda. Le son des voitures bourdonnait en continu autour du jeune homme.

Le même scénario chaque jour.

Alexian plongea dans le métro. La ligne 4 allait une fois de plus être saturée, comme toujours. Dès les premiers pas, les odeurs nauséabondes l’agressèrent. Son visage grimaça. Il avança le plus vite possible, serpentant entre les autres voyageurs.

Dévalant les marches, engloutissant les couloirs pour accéder au quai, il eut à peine de temps de s'introduire dans la rame. Les portes se fermèrent derrière son dos, le repoussant contre un grand homme noir. Il rencontra son aisselle humide. Un délice.

La transpiration et la chaleur ne firent pas de cadeau aujourd'hui. Sept stations de torture, un voyage interminable dans ces conditions. Alexian s’essuya la joue d’un revers de manche.

- Dilan ! Pose tes fesses et rapidement !

Tout le wagon s'arrêta de vivre. Les regards se tournèrent vers l'enfant. La mère rougit alors que le petit garçon esquissait un sourire. Le genre de sourire jusqu'aux oreilles, tentant de vous convaincre que l'on ne peut pas être le garnement à l'origine de la bêtise.

- Je t'ai dit de t'asseoir, chuchota cette fois la femme le visage pourpre.

- Mais maman...

- Non.

- Mais...

- Je t'ai dit non.

La conversation n'alla pas plus loin.

Alexian, observa la scène avec un sourire en coin, se remémorant son enfance. Lui aussi avait été un fort contestateur dès son plus jeune âge. Au goûter le plus souvent, ou bien les week-end non consentis chez sa grand-mère Olia. Mais lui avait reçu en réponse une tape sur le sommet de crâne de la part de son aïeule.

« Châtelet-les-halles », annonça la voix faussement joyeuse du métro. Alexian revint à la réalité. Il lui fallait rejoindre le métro 11.

La traversé de l’immense station ne fut pas de tout repos. Alexian passa devant les habituels vendeurs de cacahuètes, emprunta les tapis roulants, l'escalator à l'arrêt, comme toujours, et remonta un long couloir avant de tourner sur la gauche. Il dévala les marches. Un rapide coup d'oeil : premier départ à droite. Le Russe se précipita et s'installa dans le troisième wagon.

Le trajet sur la ligne 11 fut rapide, mais pas plus glorieux.

Encore quelques marche et Alexian déboucha sur la place de la République. Il prit une grande bouffée d'air et la relâcha lentement. Le magnifique « Monument à la République », enfin nettoyé et caressé par la lumière du soleil couchant, offrit sa beauté aux yeux du jeune homme. Alexian s'en émerveillait chaque jour un peu plus.

La place était noire de monde : une manifestation contre l'expulsion de cent-vingt étrangers. Pancartes, mégaphones, tous les accessoires du parfait manifestant étaient réunis. Les forces de l'ordre aussi brillaient par leur présence passive, toujours prêtes à intervenir, lacrymogène à la ceinture.

Alexian longea la place jusqu'à gagner la rue René Boulanger. Il s'arrêta en bas du vingt-quatre. Il lança un dernier regard de soutien vers les contestataires et il pénétra dans son immeuble.

Peu de courrier dans la boîte, les habituels prospectus pour bénéficier de promotions toutes plus alléchantes les unes que les autres. Des pièges à cons, rien de plus, se dit Alexian. La poubelle fut bien nourrie ce jour-là. Les marches défilèrent sous ses pieds, deux à deux. Il ne lui fallut que peu de temps pour arriver devant sa porte. Les verrous rétractés, le battant de bois couina.

Alors qu'il déposait ses clefs dans le cendrier sur la table basse de son salon, Alexian sentit glisser entre ses doigts une clef USB. Son esprit s'arrêta un instant. Il ne se rappelait plus pourquoi il l'avait. Ses yeux se fermèrent, à la recherche d’un indice. Son répertoire de grimaces y passa.

Comme une claque, tout lui revint : facteur, colis, travail.

Il jeta sa veste sur le canapé sans prêter la moindre attention à son chat, Typhon, en boule sur l’accoudoir. Le vêtement tomba à moitié par terre avec un bruit sourd. Plus rien n'existait autour de lui, son attention était fixée sur la clef. Plutôt dans la journée, elle lui avait résisté telle une femme face à un mauvais dragueur, cette fois-ci il emploierait les grands moyens. Hors de question qu'un nouvel échec lui gâche sa soirée.

Il scruta l'horloge clouée au-dessus de sa télévision : 18h15. La chaise l’attendait. Il s’en empara et s’y installa confortablement.

« Un quart d'heure pour la craquer, pas plus mon gars. Fais parler le génie qui sommeille en toi. ».

Insérant l'objet dans le port, un signal sonore retentit. Le signal de départ. Alexian pianota sur son clavier. Ses doigts dansèrent une chorégraphie parfaitement apprise. Le récital n'était entaché d'aucune erreur. De l'art à l'état pur.

Les lignes de commandes défilèrent, les fenêtres s'ouvrirent et se fermèrent aussitôt. Plus rien ne semblait pouvoir arrêter le Russe, il était devenu une véritable machine. Le bourdonnement, si reposant pour l'homme, s'arrêta net. 18h22. Sept minutes à peine, trop facile pour un as de son calibre.

Le fichier final se chargea. Quatre-vingt pour cent... Quatre-vingt-dix... Quatre-vingt-dix-neuf... Vous savez, ce petit pourcentage qui met plus de temps que l'ensemble du téléchargement. Celui qui vous énerve parce qu'il semble définitivement figé. Un signal sonore. Libération. Une fenêtre s'ouvrit, une horreur apparut.

Le jeune garçon lut avec une attention particulière les données. Impossible...

La main peu sûre, Alexian saisit un verre qu'il remplit d'eau. Ses lèvres se posèrent avec hésitation, le verre ne bascula pas pour déverser son contenu. Il le reposa en tâtonnant, les yeux incrédules captés par son écran d'ordinateur. Il balaya de nouveau le contenu, le relut une fois, puis une seconde, toujours sous le choc. Ce qu'il avait devant les yeux ne pouvait pas être réel.

Il ferma les fichiers et déconnecta la clef USB sans prendre de précaution. Il se dégagea de sa chaise avec violence. Son cœur battait fort, ses mains tremblaient, ses jambes flageolaient avec vigueur. Il était en sueur. Désorienté. Il se laissa tomber.

Reprendre le contrôle de sa respiration. Inspiration profonde, expiration lente.

Il lui fallut plusieurs minutes pour que son corps réponde à nouveau. Les traces du combat étaient encore visibles sur son visage. Il était ébranlé. Ce qu'il avait vu changeait bien des choses dans sa vie. Il fallait tenter d'oublier. Non, il devait oublier, coûte que coûte.

Il démonta la petite trappe dans le plancher, sous le tapis, pour y cacher la clef. Peu original, mais monstrueusement efficace. Chasser cette horreur de son esprit, voilà ce qu'il lui ferait du bien.

Il prit son disque dur externe et le connecta à son PC. Jouer pour oublier, une fâcheuse habitude. Il avait échappé à l'alcool ou à la drogue certes, mais les effets restaient les mêmes : l'addiction. Il lui fallait sa dose quotidienne d'images virtuelles ou il devenait ingérable. Manette à la main, il alluma la console et reprit sa partie de Call of Duty. Une balle, un head-shot.

Son portable vibra. Une mélodie virevolta dans l'air, chatouillant avec délicatesse l'ouïe du jeune homme. Alexian tourna instinctivement la tête, son cœur repartit de plus belle. « Betty » s'afficha sur l'écran. Il décrocha sans l'ombre d'une hésitation.

- Alors comme ça tu mets quatre sonneries à me répondre. C'est très long tout ça mon cher.

La mélodieuse voix de Betty. Une source de réconfort. Une douceur dans la journée. Alexian fondit.

- Non. C'est que je... Enfin voilà quoi... Je n'étais pas à côté de mon portable.

- Toi ? Sans ta technologie ? Impensable.

Pas faux. Le Russe se tapa le front avec le poing. L'amour, un poison si doux, mais aux effets néfastes parfois. Il en perdait ses moyens.

- Il est 18h40 mon biquet. Tu ferais mieux d'aller te préparer. Je te rappelle que la réservation est à 20h30. Ne sois pas en retard, je ne serai pas aussi compréhensive que ton patron.

L'homme scruta de nouveau son horloge. Il était en retard sur son timing, mauvais signe. Betty était une fille sérieuse, ponctuelle. Il n'avait pas le droit à l'erreur.

- Sans problème, roucoula-t-il. Tu me connais, toujours là quand il le faut.

- Oui je te connais. Et n'oublie pas les fleurs.

Oups... Les fleurs...

La conversation se coupa. Il n'eut pas le temps d’argumenter.

Alexian grimaça, fermant les yeux. Il avait aussi oublié ce détail. Plus de temps à perdre. Cette soirée devait être la bonne pour lui. Enfin il allait lui demander de venir vivre avec lui, concrétiser les paroles qu'ils s'étaient échangées au cours de ces cinq derniers mois.

La porte de la chambre ne geignit pas pour une fois. Alexian n'y fit même pas attention, il était trop heureux. Oubliés les problèmes de la clef USB. Envolés les petits soucis. Betty était un véritable « remède » pour le jeune homme. Tout le monde devrait goûter à cette drogue pure qu'est l'amour.

Le dressing s'ouvrit, dégueulant les piles de tee-shirts mal pliés. Pas de temps pour ce détail, les aiguilles de l’horloge continuaient de parcourir leur chemin. La veste bleue marine sur le lit, Alexian extirpa son pantalon de la main droite pendant que celle de gauche se battait avec les chemises. Celle de son ami Lucas serait parfaite. Un coup de repassage, même bref, s'imposait.

Il lui restait une heure et quart pour s'en aller. Il devait rester concentré sur son objectif : éviter d'être en retard. Il poussa le rideau de la douche, il laissa l'eau chauffer un court instant, avant de pénétrer sous le faible jet. Le tiède liquide commença à dévaler le long de son dos. Ses muscles se détendirent rapidement. Il rêvassait, plongeait dans un autre monde à présent.

Plus rien ne l'affectait. Plus rien... Pas même le grincement de sa porte qui s'ouvrait.

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