Chapitre 18 - ALID

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Je suis troublée.

Plus troublée que je ne me suis jamais autorisée à l'être. Mais aujourd'hui, je ne veux pas refouler mes sentiments. C'est ce que je fais depuis le 1er janvier, et ça ne m'a apporté que le mensonge. Aujourd'hui, je veux comprendre. Comprendre exactement ce qui me pousse à faire tout ça. Et pour ça, une seule solution : accepter d'être humaine.

Humaine comme Allen qui m'aime d'un amour inconditionnel qu'il ne sait pas vraiment comment exprimer.

Humaine comme Marshall qui, malgré sa carapace d'impassibilité, ressent le besoin irrépréssible de me protéger.

Humaine comme Yolan, qui ne cache pas sa haine à mon égard.

Humaine comme le traître qui m'a jetée dans les griffes de la DFAO, parce qu'il est égoïste et qu'il n'a pensé qu'à sa sécurité.

Humaine comme ces centaines de rebelles, dont l'impatience grandit au fur et à mesure que les jours passent sans que rien ne se produise.

Humaine comme Sacha, Sacha dont les émotions sont si faciles à lire, Sacha qui sursaute au moindre bruit sans même s'en rendre compte, Sacha qui, comme moi, a été torturé pour des informations qu'il n'a pas.

Quand je le comprends enfin, un profond sentiment d'injustice m'envahit. Ennemi ou pas, il reste un être vivant, et si l'Organisation est assez cruelle pour lui infliger ça, alors elle ne vaut pas mieux que la DFAO. Quand je le regarde, couvert de plaies, brisé, le regard fou, je ne peux m'empêcher de me voir en miroir, les jours, que dis-je les semaines, qui ont suivi mon évasion. C'est simplement inhumain, et je me jure d'utiliser toute l'influence dont je dispose ici pour faire cesser ces horreurs. Pour que Sacha retrouve un semblant de vie. Pour le moment, je suis prête à oublier ma rancoeur, parce que personne ne mérite ça, et encore moins lui.

Je sais que, dans quelques minutes tout au plus, mon Communicateur va bientôt bipper la fin de l'enregistrement en boucle que j'ai programmé. Dans quelques minutes, je devrai sortir si je ne veux pas être prise pour une traîtresse moi aussi. Si je ne veux pas être soupçonnée de complicité avec un ennemi qui n'en est pas vraiment un. Mais alors, comment expliquer ma requête à Marshall ? Je sais qu'il devinera forcément la vérité derrière mon mensonge. Il a toujours su le faire. Mais je n'ai pas beaucoup de temps. Je dois faire changer la situation, et rapidement, si je ne veux pas que les dommages soient irréparables. Je me rends alors compte que c'est exactement ce que j'ai pensé à mon sujet il y a de nombreux mois, à propos de mon évasion : "Je dois m'échapper à tout prix, avant que je ne retourne dans une de ces salles et que les séquelles ne deviennent irréversibles."

Ce qui était vrai pour moi est maintenant vrai pour lui.

Je plante mon regard dans le sien et tente de lui faire passer, en silence, l'aide que je compte bien lui apporter. Et j'ai l'impression qu'au moins une partie de mon message lui est parvenue, parce qu'une étincelle nouvelle éclaire soudain son oeil. Il redresse les épaules et m'adresse un semblant de sourire, le seul que ses lèvres desséchées sont capables de produire. Je devine l'immense effort derrière ce geste anodin et note mentalement de lui apporter un baûme la prochaine fois.

La prochaine fois.

- Je reviendrai, fais-je, toujours aussi doucement pour ne pas trop lui faire peur. Et ne m'attends pas, comme ça, tu seras encore plus content de me voir.

Ma petite plaisanterie semble dérider à moitié l'atmosphère lourde de douleur qu'il fait planer autour de lui.

- Ne compte pas sur moi pour ça, me répond-t-il.

Du moins je le suppose, parce que sa voix rauque et cassée ne peut produire qu'un fouillis de mots mâchés.

Je recule lentement en remballant dans ma sacoche la petite bassine, les bandages trempés de sang dilué à l'eau. Je brandis le Communicateur devant la porte, sors, verrouille derrière moi pour ne laisser aucune trace de ma petite visite. Lorsque je passe devant la vitre, je lui adresse un dernier long regard chargé de tout l'espoir que je peux trouver en moi, avant de lui tourner définitivement le dos et de m'enfoncer dans le couloir, hors de sa vue.

*

Une fois sortie du bloc de détention, je prends le chemin le plus court que je connaisse vers le bureau de Marshall. Malgré la difficulté que j'aurai sans soute à le convaincre, ma décision est prise : je ne laisserai pas la cruauté se perpétrer ici aussi, encore moins contre Sacha.

Je passe devant le couloir condamné, qui abrite sans doute les appartements du leader, bien que personne ne soit jamais autorisé à pénétrer. Seul Marshall possède l'autorisation suffisante pour en ouvrir la porte. Mon pas ferme, décidé, m'ammène rapidement devant la porte que je recherche, et j'entre sans même prendre la peine de frapper.

Heureusement pour moi, il est là, assis à sa table, en train d'étudier quelque chose sur sa tablette connectée.

- Mettre en veille, ordonne-t-il dès que j'apparais.

Hier, il a tenu ses engagements et annoncé en public le succès de ma mission, qu'il n'est plus question de contester, ainsi que le plan dans ses grandes lignes. Depuis qu'il m'a annoncé que Sacha n'était sûrement qu'un pion manipulé par Christian Carren, à la fin de la réunion, je n'ai cessé de retourner ses paroles dans ma tête et de soupeser une décision qu'au fond de moi, j'avais déjà prise. Mais ce n'est que cet après-midi, après ma première séance dans le bloc informatique, que j'ai fini par prendre mon courage à deux mains pour me diriger vers les cellules.

Je sais qu'avec Marshall, rien ne vaut un discours musclé, ferme et décidé, mais surtout, sans détours. Voilà pourquoi je ne m'embarrasse de politesses avant de déclarer, de but en blanc :

- Je veux que toutes les violences perpétrées contre Sacha soient immédiatement arrêtées. En le traitant ainsi, nous nous abaissons au même niveau que la DFAO. À part Allen, aucun de vous ne m'a vue après mon évasion. Mais je peux vous assurer que je n'avais rien à envier à Sacha. Comment peut-on accepter une telle cruauté au sein même de ce complexe ? J'aurais peut-être pu comprendre s'il détenait quelque chose de crucial, et encore, la fin ne justifie pas toujours les moyens. Mais là ?! Il n'a rien fait d'autre que de se faire manipuler, d'abord par le Gouvernement, puis par moi-même, pour attérir au coeur de notre QG et se faire torturer à mort!

Je devine que j'en ai trop dit au moment même où je prononce les derniers mots. Mais il est trop tard, Marshall a déjà compris que je ne défendrais pas un ennemi avec une telle vigueur, en pointant du doigt chaque injustice, si mes sentiments n'interféraient pas d'en l'affaire. Heureusement, il est tout aussi perdu que moi pour ce qui est de l'identification précise de la nature des sentiments en question. Nous restons un long moment à nous affronter du regard, du moins je reste un long à le regarder méchament, et il reste un long moment à supporter ma haine sans ciller. Puis il finit par se frotter l'arrête du nez, juste entre ses deux yeux bleus, et pousse un long soupir exaspéré.

- Que voulais-tu que je fasse, Astrid ? Si j'avais posé des limites aux interrogateurs, mes intentions auraient été remises en question. Il faut que tu comprennes qu'ici, tout le monde voue une haine sans limite au Gouvernement. Faire des faveurs à un traître, un espion, un ennemi, aurait été particulièrement mal vu. Mon autorité aurait pu être contestée, et nous ne pouvions pas risquer de mettre de l'huile sur le feu, avec l'impatience qui gronde en chacun. Dans toute guerre, des sacrifices sont nécessaires. Mais tu seras étonnée d'apprendre que malgré tous les risques, j'ai tout de même interdit à mes hommes de lui infliger des lésions permanentes, comme l'amputation totale ou partielle ou encore la déformation de quelque partie que ce soit de son corps.

Je dois avouer que j'ai peut-être poussé le bouchon un peu loin en sous-estimant les responsabilités de Marshall, et en imaginant immédiatement qu'il n'avait pas levé le petit doigt pour limiter cette cruauté, mais ma colère, bien que diminuée, est toujours là.

- Interdit à tes hommes de lui infliger des lésions permanentes ? je répète, abasourdie. Parce que tu crois peut-être que ce qu'il a vécu ne le hantera pas toute sa vie ? Au cas où tu ne le saurais pas, c'est ce qui m'arrive, à moi. Mais soit, tu as fait tout ce que tu pouvais!

Je lève les mains en l'air pour souligner ma capitulation partielle.

- Cependant, maintenant qu'il a livré tout ce qu'il avait à livrer, vous n'avez plus aucune raison de continuer. Il ne sera donc pas très difficile d'accéder à ma requête, n'est-ce pas ?

Je le fixe de mon regard le plus décidé, malgré ma petite taille et ma frêle carrure. Je veux lui faire comprendre que je ne reculerai pas avant d'avoir obtenu ce que je veux.

- Ce n'est pas aussi simple, Astrid. Beaucoup sont d'avis pour l'achever tout simplement.

L'achever ? Je frémis. Comment peut-il être d'accord avec de telles atrocités ?!

- C'est totalement inhumain! m'écrié-je. Et puis, comment peux-tu savoir qu'il ne vous sera pas utile, plus tard ? Peut-être pourrions-nous l'utiliser comme monnaie d'échange! Sa vie en échange de celle d'un de nos agents.

Je me répugne d'utiliser de tels arguments, mais puisque c'est ce qu'il faut pour le sauver, alors soit. Cependant je devine à son regard qu'il n'est pas convaincu par mes paroles. Evidemment. Quelle personne censée accepterait d'échanger une mine d'informations, en l'occurence un rebelle, contre un pion inutile, brisé, qui ne sera sûrement plus jamais capabe de se battre pour la cause ? Un homme qui ne croit plus en leurs valeurs, qu'ils seront obligés de réinitialiser complètement avec la puce pour s'acquérir à nouveau sa loyauté ? Non, Sacha est mort à leurs yeux. Il ne représente plus rien, il n'a plus aucune valeur.

Désespérée, je fouille dans ma mémoire pour trouver le moindre argument convaincant à lui opposer. Mais rien ne me vient, à part une panique de plus en plus puissante, qui anhile au fur et à mesure toutes mes capacités de réflexion. Et puis soudain, je la vois.

La solution.

Comme un point brillant dans le noir.

- Vous n'avez pas intérêt à le tuer, je grogne soudain avec un regain d'énergie. S'il meurt, le plan de Chicago meurt avec lui.

Dérouté, Marshall hausse les sourcils, mais je vois bien que la compréhension se fraye petit à petit un chemin dans son esprit. Cependant, je ne lui donne pas le temps de riposter ; j'expose mon idée le plus vite possible :

- Sacha est né à Chicago. Il est le fils de l'actuel Leader, Walter Cost, et il a donc été élevé dans le Quartier du Gouvernement en tant que potentiel futur Leader, jusqu'à ce qu'il ne soit envoyé à Paris pour les croisements... les croisements génétiques.

Ma voix se brise une fraction de seconde à l'idée du destin qui l'attendait s'il n'avait pas croisé la route de l'Organisation : il serait sûrement devenu le successeur de Christian, avec toutes les implications que cela entraîne. Mais je me reprends en me rappelant que ce n'est pas arrivé, et qu'aujourd'hui je me bats pour sauver sa vie. Je n'ai pas le droit à l'erreur.

- D'après ses interrogateurs, il serait parti pour la France à l'âge de dix-neuf ans. Il en a à présent vingt et un. Ce qui signifie qu'il garde des souvenirs précis de Chicago, et du Quartier du Gouvernement, qu'il a sans doute arpenté dans ses moindres recoins grâce à sa position privilégiée. Il est votre plan!

Ma voix s'étrangle.

Ma dernière chance.

- Sa mémoire contient tout ce que vous n'aurez donc pas besoin de voler. Je suis totalement sûre d'arriver à le convaincre de nous livrer ces informations. Plus de mission intermédiaire, des semaines en moins avant la mission, de nombreux risques évités, pour le même résultat. Il est votre plan, répété-je plus faiblement.

Je ne sais pas vraiment si j'ai été assez concise, mais mes mots semblent atteindre leur cible. Cependant, Marshall a une dernière objection :

- Tu es peut-être en train de le condamner à de nouvelles souffrances bien pires encore, si tu échoues. Les interrogateurs ne cesseront pas leur travail avant d'avoir récupéré les plans dans leur intégralité, quitte à l'arracher de sa mémoire par des méthodes peu... conventionnelles. Et je ne m'opposerai pas cette fois. Tu viens de nous ouvrir une nouvelle voie, qui, comme tu l'as dit, est bien meilleure sur tous les aspects. De toute manière, nous n'aurions jamais pu pirater l'emplacement précis du CCP : les Leaders sont trop intelligents pour les consigner ailleurs que dans leur mémoire. Nous aurions simplement eu à disposition des indications, et nous aurions pu nous y pencher pour déceler la faille, l'endroit où le CCP est le plus probable de se trouver. Sacha nous offre exactement la même chose. Alors, comment peux-tu être si sûre que tu y arriveras ?

- Je le sais, c'est tout.

Et j'ignore pourquoi, mais je suis totalement sincère en l'affirmant.

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