Chapitre 13 - ALID

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- Tu veux que je te fasse visiter le complexe ?

Ce sont les premiers mots qu'Allen m'adresse depuis que je me suis enfuie en courant, loin, très loin de Sacha et de sa cellule.

Je grogne une réponse inaudible, tout simplement parce que je suis totalement partagée entre l'envie de lui répondre ce que je pense vraiment, c'est-à-dire :"Va te faire foutre", et celle de ne pas le blesser en acquiescant avec enthousiasme. Je ne suis pas encore décidée entre ces deux options quand il poursuit. Encore une fois, il semble tellement bien me connaître qu'il lit dans mes pensées :

- Je sais que tu n'en as pas très envie, mais tu sais, ça ne viendra pas forcément avant plusieurs jours. Tu es bouleversée, et je le comprends, mais de toute manière, il faudra bien que je te... montre tout, un jour où l'autre. Autant le faire maintenant, tu ne crois pas ? Ça t'évitera peut-être de trop penser. Et qui sait, tu pourrais même réussir à te changer les idées. Les gens ici sont très amicaux, je t'assure.

Alors comme ça, il croit que j'ai peur d'être mal accueillie ? Je ne peux pas nier que cette inquiétude m'a traversé l'esprit, mais elle est maintenant totalement effacée par la vague rugissante de ma douleur.

Ma douleur.

Ma douleur de ne plus avoir d'excuse.

Ma douleur de ne plus pouvoir espérer.

Au fond de moi, je pensais encore trouver une explication logique et pardonner à Sacha tous ses actes, soit parce qu'il ne les aurait jamais commis, soit parce qu'il y aurait une excellente raison à tout ceci. Comme par exemple qu'on ait menacé sa famille. Mais bien sûr, comment cela serait-il possible ? Son père est le Leader de Chicago, sans aucun doute l'homme le plus puissant de la planète. Cette information, lâchée par Willer, je ne l'ai jamais oubliée, même si j'ai fait semblant jusqu'ici. Quant à sa mère, ou encore ses éventuels frères et soeurs, il ne les connaît sans doute même pas. Il ne leur attache aucune importance. S'il ressent quoi que ce soit pour eux, c'est probablement une haine profonde, enracinée : pour sa mère et ses soeurs parce qu'elles sont des femmes, et pour ses frères parce qu'ils lui font de la concurrence.

La vérité, c'est que je connaissais sa culpabilité, et qu'il n'y avait aucune preuve qui puisse leur octroyer le bénéfice du doute.

La vérité, c'est que malgré tout, le souvenir de ses bras autour de moi, de ses mains sur mon visage, de ses lèvres sur les miennes, de sa présence à côté de moi, de son image dans ma tête, obsédante, même lorsqu'il est très loin de moi, me faisait oublier toute raison.

La vérité, c'est que quelque chose nous lie, bien plus fort que toutes les trahisons du monde.

Ça y est.

Je suis presque choquée de m'être enfin avoué à moi-même ce fait pourtant évident. Mais je ne pouvais plus reculer, je ne peux plus reculer devant cette cassure profonde qu'il vient de créer en moi avec quelques mots. On ne peut pas souffrir à cause de quelqu'un pour qui on ne ressent pas quelque chose de très fort.

La vérité, c'est que plus on aime, plus on a mal.

Mais maintenant, je ne peux empêcher une question de tourner en boucle dans ma tête, succédant à l'indécision d'avant, qui me torture tout autant : pourquoi diable est-ce que je l'aime ? Comment diable est-ce que je peux l'aimer ?

Et surtout, quelle sorte d'amour est-ce ? Je ne connais pas ce sentiment. Ce n'est pas faute de l'avoir repoussé, mais manifestement, l'accepter en moi ne lui donne pas pour autant un sens. Qu'est-ce qui peut bien me bouleverser ainsi ? Jamais je n'ai lu sur aucun visage quoi que ce soit qui s'en approche de près ou de loin, et je ne peux donc pas le définir. Étrangère. Une sensation qui m'est étrangère. Complètement. Comme si avant tout ça, comme si avant lui, comme si avant Sacha, elle n'existait même pas sur la planète.

Et puis j'essaye de me résonner, d'étouffer ma panique, en me disant que si je n'en ai jamais entendu parler, si je ne l'ai jamais ressentie, qu'elle vienne de moi ou de quelqu'un d'autre, c'est tout simplement parce que dans tous les cas il faut être deux, et que je n'ai jamais osé approcher personne d'aussi près.

- Astrid ?

Comme tant de fois depuis que nous nous connaissons - depuis que nous nous sommes retrouvés, je me rectifie en moi-même -, Allen est obligé de m'extirper de ma spirale de pensées, celle dans laquelle je ne manque jamais de tomber dans ces cas-là.

- Soit bien consciente qu'il n'a dit ça que pour te déstabiliser. Tu sais pourquoi tu te bats, parce que tu te bats pour nous, pour elles, pour toi, pour la justice que nous espérons rétablir un jour. Tu as un objectif, et même si pour l'instant je suis le seul de nous deux à en avoir conscience, tu le comprendras bientôt toi aussi. Je serai là pour t'aider. Je serai toujours là.

M'aider ?

J'ai presque honte de le penser, mais pour une fois, Allen ne peut pas m'aider. Il est trop tard. Sacha a déjà planté ses griffes dans mon coeur, et même si j'arrive à les arracher un jour, par miracle, les cicatrices, elles, ne partiront jamais. Elle ne cicatriseront jamais. Elles me rappelleront pour toujours ce minuscule mois, ces quelques trente jours, pendant lesquels ma vie a pris un tournant bien plus radical que celui du 1er janvier 2306. Et même si elle semble irréfléchie, je me fais la réflexion que je préfèrerais passer ma vie torturée par la DFAO, sans jamais rencontrer ce démon, que de m'échapper pour tomber dans son piège mortel.

Je ne peux pas lui dire.

Je ne peux pas lui dire sans lui révéler l'ampleur de ma dévastation, l'ampleur de ma folie, l'ampleur de ma déraison.

Il serait à jamais dégoûté, répugné, révulsé, même s'il tenterait de le cacher. Mais je le verrais quand même parce que ça serait tellement flagrant que tout le monde ne pourrait qu'être au courant. Je m'imagine, une brève seconde, la douleur et la déception dans ses beaux yeux aux mille nuances de gris, mais cette vision d'horreur est si dure à supporter que je la balaie le plus vite possible.

Je dois me reprendre.

- Très bien.

Les mots m'arrachent la gorge, comme s'ils étaient autant de lames tranchantes glissant à l'intérieur de moi.

- Allons-y, tu as raison. Ça devrait pouvoir me changer les idées. Ce n'était qu'une technique perverse de sa part pour me blesser et me faire flancher.

Je répète, tel un automate, ses mots qui se veulent rassurants, et que j'aimerais tant croire sans parvenir à y arriver. Je n'y arrive pas parce qu'il est là. Il. Tout et rien à la fois. Ce sentiment, ce feu follet indomptable que Sacha a éveillé en moi, et qui m'empêche de croire même les mensonges les mieux tournés, les plus sincères. Même ceux qui n'en sont pas vraiment, du moins pas dans la bouche de celui qui les prononce, parce qu'il croit sincèrement ce qu'il dit.

Et j'empoigne sa main pour essayer de me raccrocher à quelque chose, pour essayer de ne pas sombrer, tandis qu'il m'entraîne, hésitant, intrigué, à la découverte de quelque chose que j'ai jadis connu par coeur.

*

Je vois la mer.

Je vois la mer en moi, sauf que ce n'est plus la surface calme, limpide, à peine brisée par quelques remous, que j'ai pu contempler à bord de l'avion en arrivant au QG de l'Organisation.

C'est au contraire une tempête d'eau qui noirci les flots, qui rend effrayants et dangereux les fonds marins, qui fait gronder le tonnerre et s'élever à plusieurs mètres de hauteur des vagues géantes. C'est un véritable piège naturel. L'idylle du paysage splendide que je gardais en mémoire s'est transformé pour montrer son côté sombre, celui qui, à présent, ne me quitte plus : la mort. Le néant.

J'imagine mon corps sombrant lentement, ne touchant jamais le fond parce que cette chute qui n'en est pas vraiment une est infinie. J'imagine les bulles d'air s'échapper petit à petit de ma bouche entrouverte, de mon nez. J'imagine mes bras pendant lamentablement de chaque côté de mon corps balloté par les flots, enseveli sous des masses d'eau inimaginables. Comment peut-on ne serait-ce que supporter la possibilité de finir ainsi, à plusieurs kilomètres de profondeur, écrasé par la mer elle-même, introuvable ? Qui saurait que je n'existe plus ? Personne, la réponse est simple.

Mais c'est pourtant ce qui est en train de m'arriver. Sans que personne ne me retienne, je suis bien en train de couler à pic dans l'océan de mon coeur, celui qui est réservé entièrement à Sacha, celui qui a fini par envahir mon être tout entier pour ne laisser de place à rien d'autre que lui, lui, lui, lui et encore lui.

Les mots d'Allen glissent sur moi comme de l'eau sur une pente, et cette énième comparaison à la mer me procure des frissons incontrôlables. Qu'est-il en train de me décrire en ce moment précis ? Que prend-t-il la peine de me montrer depuis tout à l'heure, malgré la douleur de cette mémoire effacée qui se rappelle à lui au moindre détail ? Ironiquement, c'est lui qui souffre le plus de ma condition, et non moi-même.

Je réussis à étirer ma conscience juste assez pour entrevoir des rangées de tables métalliques dans une vaste salle, couvertes de miettes et de petites flaques d'eau. Puis je me replie à nouveau à l'intérieur, là où j'ai le plus mal mais aussi là où je suis la plus protégée contre cette attaque imparable. Quel paradoxe!

- ... à 7h, midi et 20h, du moins selon l'organisation idéale. Les patrouilles et ceux qui ont des obligations plus importantes viennent souvent à d'autres horaires. Ils ne peuvent pas abandonner leur travail, des fois c'est même carrément impossible. Mais globalement, tout le monde se réunit ici à ces horaires pour manger. Une sonnerie nous indique quand ils commencent à servir les premières assiettes. La ration est évidemment la même pour tout le monde, puisque nous sommes tous à peu près de la même constitution et nous avons donc tous environ les mêmes besoins. C'est plus simple, plus pratique, et surtout plus juste. Au moins, pas de jaloux. Mais bon, tu peux toujours venir traîner ici quand tu veux pour être seule, ou même profiter des tables. Nous appelons cet endroit le Réfectoire.

Horrifiée d'avoir laissé ce long discours filtrer à travers mes défenses, je renforce immédiatement les murs épais que j'ai érigés autour de moi. Et puis me vient la pensée que ces informations sont en fait importantes et utiles : je n'aurai pas deux fois l'occasion de suivre une visite guidée comme celle-là. Je dois me rendre à l'évidence, je ne quitterai plus cet endroit avant notre victoire ou notre défaite, alors autant apprendre à le connaître le plus rapidement possible, surtout si je veux être utile : bien que largement entamée, ma résolution brille toujours quelque part dans mon esprit. Celle que j'ai prise en tant qu'Alid.

Alid.

Ce surnom que je me suis moi-même donné est le déclencheur qu'il me manquait pour revenir à la réalité. Je papillonne des paupières comme au réveil et me force à prêter attention aux paroles de mon frère, et non pas à juste le suivre pour faire bonne figure, même si l'envie de tout simplement m'effondrer dans un recoin sombre m'a surprise de nombreuses fois.

- On peut accéder au Réfectoire par deux entrées, qu'on appelle communément l'entrée Nord et l'entrée Sud. En vérité, personne ne sait si elles sont vraiment orientées dans ces directions, mais comme les deux portes sont chacune à l'opposé de la salle, c'est ainsi qu'elles ont été baptisées. L'entrée Sud donne directement sur le dortoir, ces longs couloirs où je t'ai emmenée à ton arrivée. À part celle de Marshall, dont personne ne sait où elle se trouve, toutes les chambres se trouvent là-bas. Enfin, si on peut parler de chambre, grommelle-t-il.

À l'écouter, il n'est pas très satisfait des conditions de sommeil offertes par l'Organisation, et il n'est sûrement pas un cas isolé. J'aurais d'ailleurs probablement été de son avis si j'avais rejoint le QG sans passer par les cases "DFAO", "Vagabondage" et "Sanctuaire". Mais après avoir connu l'inhumanité de mes cellules sombres, et l'inconfort du rover, je suis plutôt heureuse de la chambre qu'on m'accorde. Un lit, des draps propres, de l'eau et des toilettes à disposition, et même des chaises ainsi que des tables. De la nourriture aussi. Que demander de plus ?

Cependant je me retiens de faire ces remarques à mon frère pour éviter de le replonger dans sa culpabilité, dont il semble peu à peu sortir depuis mon retour à l'Organisation. Je le laisse continuer avec seulement un haussement d'épaules nonchalant, qu'il ne remarque évidemment pas.

- Quant à l'entrée Nord, elle donne sur tout le reste du complexe. Si tu ne comprends pas trop le principe, imagine toi un circuit : le matin, nous nous levons pour aller directement au Réfectoire prendre le petit-déjeûner. Puis, une fois notre repas terminé, nous passons par l'autre porte pour nous rendre au travail. Et le soir venu, nous pouvons revenir au dortoir par les couloirs qui partent de la piste de décollage, ce qui termine le circuit.

Je dois avouer que sa métaphore me plaît : elle laisse supposer que tout ici est bien réglé, chronométré et dirigé pour que chacun trouve sa place et sache quoi faire : tout le contraire de ce que j'ai connu dans mes souvenirs implantés, du moins tout le contraire de ce que j'ai ressenti dans les Résidences. Je sentais déjà parfaitement à l'époque que je n'étais pas à ma place. Qu'au final, le véritable problème n'était pas vraiment de savoir si je devais me livrer ou non au Gouvernement.

Nous poursuivons la visite en empruntant l'entrée Nord, puisque je connais déjà à peu près le dortoir.

Les interminables couloirs qui s'offrent au regard me font irrémédiablement penser à cet endroit où on m'a séquestrée. Mais, différence notable, les lieux sont chaleureusement éclairés en permanence. Nous tournons d'abord à gauche pour une brève visite de la piste de décollage, dont on ne peut ressortir que par le couloir qui mène au dortoir. Puis nous revenons sur nos pas et Allen commence à commenter chaque nouvelle porte qui succède à l'autre : les laboratoires, qui, pour des raisons de sécurité, sont formellement interdits au public - on y teste absolument tous les produits expérimentaux, des plus dangereux aux plus inoffensifs, d'un opposé à l'autre en passant par toutes les nuances, et surtout dans tous les domaines - ; l'infirmerie, où une petite équipe soigne les blessures les plus superficielles et procure les médicaments ; l'hôpital, où les plus grands blessés sont amenés, et qui a été construit suffisament grand pour accueillir toute la population, puisqu'il sert également d'abri anti-atomique ; le bloc informatique qui contrôle caméras de surveillance et différentes opérations de piratage, ainsi que d'autres manipulations bien trop complexes pour moi ; les fermes grâce auxquelles nous pouvons résister plusieurs mois enfermés en cas d'attaque extérieure ; les immenses salles de stockage où est entreposé tout le matériel qu'on ne peut caser nulle part ailleurs, comme les vêtements ou encore les objets trop imposants ; le centre d'entraînement que mon frère me fait longuement visiter tout en le vantant par tous les moyens possibles, avec ses murs d'escalade, ses espaces de simulations de combat, ses cibles fixes comme mouvantes, ses cellules privatisées et surtout sa collection d'armes en tous genres ; les salles de réunion où se prennent toutes les décisions importantes et hautement confidentielles - évidemment nous n'avons pas été autorisés à entrer - ; les cellules de détention devant lesquelles nous passons le plus rapidement possible, puisque c'est là que Sacha est enfermé, à quelques pas à peine ; et enfin, le plus important, le bureau de Marshall, tout au bout d'un dernier couloir.

Sa porte, exactement similaire à toutes les autres, me semble pourtant bien plus impressionnante et intimidante. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me retrouve devant elle : j'ai même dû la franchir ce matin même, quand le leader de l'Organisation m'a convoquée pour que je lui fasse en détails le récit des derniers mois. Mais il émane de ce simple bout de métal une telle aura de pouvoir que c'est plus fort que moi, mon esprit me crée des hallucinations pour rendre cette aura concrète, tangible... justifiée.

Comme pour le bloc de détention, Allen se passe de commentaires cette fois-ci. Nous restons quelques instants en silence devant la porte, comme en contemplation, pour nous faisons demi-tour d'un commun accord : le bureau de Marshall représente un cul-de-sac, comme la fin du complexe alors que cette notion serait juste ridicule dans tout autre cas. Un cercle n'a pas de fin. Il devrait en être de même pour le QG, mais étrangement, c'est la sensation d'être arrivée au bout de quelque chose que je ressens devant le bureau de Marshall.

- Viens, me murmure Allen tout en m'entraînant dans l'autre sens. Tu auras l'occasion d'y revenir bien assez tôt.

Et je le crois sans aucun doute.

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