Chapitre 5 - SACHA

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La seule pensée qui me vient à l'esprit, c'est que je vais mourir.

Ma vie défile devant mes yeux à toute vitesse, sauf que ce n'est pas une première pour moi. J'ai déjà eu tellement de temps pour ressasser tout ceci! J'ai déjà passé tellement d'heures à songer au Nouveau Système, au Sanctuaire, à mon père, à l'Organisation, à la DFAO.... à Astrid. Je me suis déjà demandé tellement de fois si je faisais le bon choix. Jusqu'à aujourd'hui. Parce que pour la première fois, je ne doute plus.

Je ne suis que détermination, malgré la douleur cuisante qui me vrille le crâne. Je suis à présent convaincu qu'un dispositif implanté dans ma tête m'empêche de réfléchir clairement et peut me contrôler à tout moment. Cette expérience m'est sûrement arrivée plus d'une fois, parce que cette sensation m'est particulièrement familière. Et j'ai également la certitude que ce dont je viens de me rendre compte est intrisèquement lié à l'Organisation et à la mission d'Astrid. De quelle manière exactement, ça je l'ignore, mais de toute manière, je n'ai pas envie de consacrer mes derniers instants à essayer démêler une intrigue bien trop complexe pour le simple pion que je suis. Je commence à accepter que je suis manipulé autant que j'ai manipulé Astrid, et ce depuis le début. Et d'ailleurs, tout ce que je lui ai fait subir n'était, à coup sûr, même pas de ma volonté première. Je ne suis qu'un intermédiaire. Un excécutant. Et cette réalité a beau m'effrayer plus que jamais, moi qui ne supporte ni le contrôle ni l'impuissance, je suis bien forcé de me rendre à l'évidence.

Alors, au lieu de remuer mon passé dans tous les sens pour chercher une réponse que, de toute manière, je ne trouverai jamais, je clos mes paupières et je songe à elle.

À la première fois que je l'ai aperçue sur les caméras de surveillance. À cet air farouche et déterminé que j'avais tout de suite remarqué mais que, dans ma petitesse d'esprit, je refusais de voir vraiment. À l'étincelle qui brûle au fond de son coeur comme une lanterne dans le noir, et qui, dans les dernières semaines, a fini par embraser son corps entier. Elle représente à elle seule un symbole, un espoir... une insurrection. Mais plus que tout, c'est l'orage de ses yeux qui me hante. Pour une raison mystérieuse, je ne peux m'empêcher d'être obsédé par ses prunelles brûlantes de tonnerre depuis que je l'ai rencontrée pour la première fois. À chaque fois que mes pensées dérivent vers elle, c'est-à-dire très souvent, quels que soient les sentiments qui me remplissent, j'en reviens toujours, toujours à ses yeux. Comme s'ils exprimaient à eux seuls tout ce qu'elle est, tout ce que je suis, tout ce que je ressens pour elle. Cette vérité que j'ai enfin osé m'avouer, plus abstraite que n'importe quoi, mais plus tangible et vraie que tout ce que j'ai jamais pu connaître dans ma vie.

C'est sur cette réflexion étrange que je m'apprête à mourir, à payer enfin pour toutes les horreurs que j'ai louées, défendues, perpétrées au nom du pouvoir.

Mais rien ne vient.

Aucune explosion, aucun feu dévorant pour me brûler, de l'intérieur comme de l'extérieur.

Aucun souffle destructeur pour m'arracher la vie.

Aucun cri ultime.

Aucune douleur.

Au contraire, je me sens plaqué contre mon siège au fur et à mesure que...

J'ouvre brusquement les yeux, même si un seul d'entre eux pourra jamais m'offrir le monde. Mais je sais à présent qu'Astrid n'est pas la responsable directe de mon handicap. Elle en a peut-être été l'instigatrice, et je sais que ma haine contre elle n'est pas prête de disparaître définitivement, mais me rendre compte que le Nouveau Système est la véritable source du mal rend les choses infiniment plus faciles. Infiniment plus facile de me répéter que... que...

Mais les mots ne se formulent jamais dans mon esprit. Ils ne franchissent pas le stade d'une idée confuse que je refuse de préciser. Après une première acceptation sous le coup de l'adrénaline, je ne suis pas prêt de renouveler l'expérience. Trop de conséquences et de significations possibles. Je n'ai pas encore la force nécessaire pour combattre ce nouveau démon. Pour le moment, je dois juste me concentrer sur cette bataille qui fait rage dans mon esprit, entre une volonté totalement extérieure à mon cerveau et moi-même. Je sais que si je cède, le Gouvernement prendra le contrôle de mon corps et fera définitivement échouer Astrid. Je ne sais pas jusqu'où va leur contrôle sur moi, je ne veux même pas y penser, de toute manière le risque est trop grand de se laisser aller.

Je suis distrait un instant, mais bien vite, je finis par comprendre complètement que nous sommes en vie. Et que pour le moment, nous allons le rester. Les mains crispées sur le manche, le regard furieusement concentré où tourbillonnent des milliers d'émotions, Astrid a réussi à nous hisser dans les airs alors que nous étions à deux doigts de l'impact. En quelques secondes, nous prenons de la vitesse et je sens mon estomac remonter dans ma gorge. Je suis plaqué contre mon siège, incapable du moindre mouvement. Même si je le voulais, je ne pourrais pas bouger. Malgré ma reconversion dans le domaine militaire, après le crash qui m'a coûté un oeil, je n'ai jamais touché à l'aviation. Peut-être justement à cause d'une ancienne peur vicérale, née d'un accident qui n'en était pas vraiment un, même si jusque là, j'essayais de me convaincre que je n'en avais juste jamais eu l'occasion. Toujours est-il que supporter l'accélération d'un des chasseurs les plus perfectionnés qui soit ne représente pas une mince affaire sans entraînement.

Mais contrairement à moi, Astrid semble déjà avoir repris le contrôle de ses émotions et son corps est manifestement plus qu'habitué à la pression grandissante. Son regard se détache du vide et se fait plus clair, plus précis. Les derniers restes de peur, suite à notre plongée en piquée vers le sol, disparaissent définitivement pour laisser place à une détermination totale. Et c'est à ce moment précis que je comprends ce qui nous attend vraiment : soit nous réussissons à nous échapper, soit nous mourrons. En la regardant ainsi, je ne peux que me rendre à l'évidence. Jamais elle n'acceptera de se laisser capturer une deuxième fois pour retourner au Sanctuaire. Elle préfère mourir, et je la comprends. Moi, je peux toujours prétendre que tout ceci n'était qu'une simulation pour mieux la suivre. Mais elle n'a aucun espoir, aucun avenir en bas, dans le Quartier du Gouvernement. Il n'y a même pas lieu de parler d'un choix : c'est la mort ou la liberté. Si nous nous faisons rattraper, je n'ai aucun doute sur la décision qu'elle prendra.

Elle nous précipitera dans le vide sans aucune hésitation, pour ne rien laisser de nos corps ou de nos esprits aux mains du Gouvernement.

Mais pour le moment, aucun bourdonnement ne semble indiquer que nous sommes suivis, et le ciel uniforme, d'un bleu vif, nous laisse croire que nous sommes encore les seuls à le sillonner. Ça n'empêche cependant pas ma partenaire de scruter autour de nous à la recherche d'éventuels poursuivants. Petit à petit, à mesure que nos coeurs se calment, elle finit par accepter l'idée que pour l'instant nous sommes seuls. Ses épaules se détendent imperceptiblement, tout en restant contractées pour continuer à diriger le chasseur. Plus les minutes passent et plus je ne peux que remarquer son aisance à piloter, comme si elle avait fait ça toute sa vie. Il est évident qu'elle a reçu un entraînement adéquat, et qu'elle était même plutôt douée. Je n'ai pas fini de découvrir ses nombreux talents, et je me rends alors compte que malgré les semaines entières passées ensemble, je ne la connais pas. Même pas un tout petit peu. Elle reste une étrangère pour moi, et tout ceci uniquement à cause du mensonge énorme sur lequel j'ai fait reposer notre semblant de relation amicale. C'est moi qui ai instauré cette distance, cette barrière entre nous. Je ne peux m'en prendre qu'à moi-même.

Je frémis quand cette pensée en entraîne une autre, bien plus terrifiante : m'enfuir avec elle représente peut-être un pas, mais c'était le moindre de tous. Un jour, je devrai lui avouer ce que j'ai fait. Qui je suis. Je sais d'instinct que, tant qu'elle ne saura pas la vérité, je ne pourrai plus jamais la regarder dans les yeux. À quoi bon prendre tous ces risques avec l'Organisation si je ne suis même pas libre de l'approcher sans culpabiliser ? Mes aveux règleront-ils seulement la situation ? À bien y réfléchir, sûrement pas. Elle me haïra pour de bon, cette fois. Elle ne pourra jamais me rendre ce que je ressens pour elle malgré moi. Et une fois que je serai dans les griffes de l'Organisation, à coeur ouvert, je sais très bien le sort qu'on me réservera. Parce que ça s'est passé exactement de la même manière quand la situation était inversée, quand c'était Astrid qui était entre nos mains. Je serai enfermé, torturé, traîté en paria et en source d'informations. Et si je ne suis pas capable de leur prouver ma sincérité, si je ne peux pas les persuader que j'ai retourné ma veste, je n'échapperai pas à ce futur funeste.

J'ai presque envie de rire.

Et dire que c'est exactement ce que j'ai infligé à Astrid! Elle va avoir la satisfaction de renverser la situation, au moins. Sa contrepartie. Sa vengeance. Voilà, au final, à quoi se résume nos rapports. Manipulations, mensonges, trahisons... haine. Il n'y a pas de place pour l'amour entre deux mondes aussi différents, entre deux ennemis aussi viscérals. Parce que la vérité, c'est que nous sommes radicalement opposés. Jamais nous ne pourrons apprendre à nous connaître. Jamais nous ne pourrons nous approcher réellement, pas seulement physiquement mais aussi avec nos esprits, nos âmes. Jamais nous ne nous comprendrons.

Je suis arraché à mes divagations par une tintement sur la coque métallique de l'avion et une légère déviation de notre trajectoire. Astrid jure à plusieurs reprises et je n'ai besoin que de quelques millièmes de seconde pour comprendre la situation : ça y est. Ils nous ont rattrapés. Je savais bien que le répit ne pouvait pas durer, mais ce brusque retour à la réalité n'en reste pas moins brutal. Ma compagne tripote nerveusement quelques boutons, abaisse ou relève deux ou trois manettes, fixe un regard anxieux sur un compteur qui doit représenter l'essence qu'il nous reste.

- Merde! répète-t-elle.

Derrière nous, je peux facilement voir les quatre chasseurs qui nous suivent à la trace tous en nous bombardant de tirs.

- Accroche-toi, marmonne-t-elle, et je mets longtemps avant de comprendre que c'est à moi qu'elle parle.

Pour être franc, je ne réalise que lorsqu'elle entame le premier looping, qui n'est malheureusement pas le dernier.

Nous commençons alors à enchaîner des figures tellement complexes que j'arrête de suivre les mouvements de l'avion au bout de quelques secondes. Je me résigne à me laisser balloter et à simplement m'empêcher de vomir tandis qu'Astrid sauve notre vie. Je ne sais même pas comment elle peut encore voir quelque chose : pour ma part, j'ai la vision troublée, le coeur au bord des lèvres, et des hauts-le-coeur qui me soulèvent le corps entier. Je remarque à peine qu'elle a renversé la situation pour passer derrière nos ennemis et pouvoir les viser à son tour. Dans la brume qui envahit mon esprit, j'arrive vaguement à distinguer qu'elle en touche un. Ce-dernier, sévèrement endommagé, laisse échapper une fumée noire tout en tombant en vrille vers le sol, tournoyant follement dans le ciel. Les grondements sont si assourdissants que mes oreilles bourdonnent de plus en plus fort. Je ne sais même pas où nous sommes, si nous avons quitté le ciel de Paris où si nous nous trouvons encore au-dessus des habitations.

J'ai une vague pensée pour le chasseur qui s'écrase en ce moment même, causant potentiellement de nombreuses victimes innocentes dans l'explosion, avant de m'évanouir complètement.

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