Chapitre 14 - EXTERIEUR

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Le Sanctuaire et toutes ses résidentes sont parfaitement immobiles. Pas le moindre mouvement ne vient rompre le charme qu'une minuscule femme à peine entrée dans l'âge adulte a créé. Autre que sa petite taille et ses différences si flagrantes avec les autres femmes, on voit également une autre chose en elle qui ne ressemble en rien au reste, qui la fait se démarquer de la masse : la persévérance. Alors que beaucoup ont déjà baissé les bras, elle n'accepte pas la défaite.

Et c'est sûrement ça qui l'a poussée à s'interposer entre Christian Carren, le Leader de Paris, mais également son père, et l'adolescente nommée 36 qui avait été choisie. Quand même la soeur de l'intéressée se résignait à laisser partir sa protégée, une parfaite inconnue a pourtant pris sa défense.

Bien après son départ avec l'homme, bien après celui des gardes, l'envoûtement plane toujours dans l'air, jusqu'à ce qu'enfin une femme à la chevelure rousse impressionnante ne vienne le rompre, exprimant à voix haute ce que toutes pensent tout bas :

- Qui est-elle vraiment ?

*

Astrid et son père, chacun à un bout de la pièce, se fixent avec hostilité. Quand la jeune femme se tient plaquée contre le mur près des toilettes rudimentaires, son adversaire, lui, a privilégié le lit. La main du Leader coure sur la surface de verre blindé, seul mouvement dans la semi-pénombre. Tout à coup, sa paume se plaque contre le scanner d'empreinte, qu'Astrid a déjà essayé tant de fois au cours de la nuit précédente... en vain. Mais cette fois-ci, l'appareil s'allume d'une petite lumière verte et les vitres disparaissent dans le sol en quelques secondes. Après avoir souhaité si ardemment pouvoir y accéder, la jeune femme n'éprouve plus que de la répulsion à l'idée de s'y asseoir... si allonger...

En elle-même, elle prie que son éclat ne lui vaille le pire des sorts imaginables, celui qu'elle est supposée subir en ce moment même. Mais que l'homme qui lui fait face soit son père rend les choses tellement plus compliquées... tellement plus horribles. Cependant, sa colère et son envie de se battre ne sont pas encore totalement retombées.

- Je ne me laisserai pas faire, crache-t-elle en tournant la tête sur le côté, comme pour se protéger d'une vision d'horreur. Tu peux avoir tout ce que tu veux, mais pas...

Elle s'arrête net dans sa phrase, comme si quelque chose venait de la frapper avec violence. Son souffle se coupe, son coeur chavire, elle se recroqueville sur elle-même... et elle comprend. Elle comprend qu'elle vient de compromettre sa couverture si durement acquise. Elle comprend ce que ses paroles depuis tout à l'heure révèlent sur elle et ce qu'elle sait... ce qu'elle n'est pas supposée savoir. Elle comprend que la probabilité pour qu'elle soit à présent démasquée est très élevée. Elle comprend qu'avec son ridicule accès de courage, elle vient de perdre tout espoir de quitter le Sanctuaire, victorieuse.

Et même si elle parvient à s'échapper, elle n'aura pas les informations qu'elle est venue chercher. À quoi lui servirait de revenir à l'Organisation sans avoir accompli sa mission ? Elle s'est pourtant promis qu'elle réussirait, qu'elle ferait tout pour gagner cette bataille. Mais dès que la plus petite épreuve survient, dès que la situation demande un peu de sang-froid, dès qu'elle en voit trop, ses impulsions prennent le dessus. Comment être à nouveau en sécurité un jour si ses défauts n'arrêtent pas de se mettre en travers de sa route ? Elle se maudit elle-même, persuadée que le combat est déjà perdu... que les dés sont jetés pour toujours.

Puis un éclat semble éclairer son oeil. Après tout qu'ai-je à perdre, dans ma situation ? exprime son visage désespéré mais où l'on perçoit encore un peu d'espoir.

À peine quelques secondes se sont écoulées depuis qu'elle s'est rendu compte de sa monumentale erreur. L'éternité en un instant, un cri silencieux.

Elle reprend le dessus.

- Peu importe! lance-t-elle avec haine. De toute manière, personne ne voudra me croire. La dernière fois ne vous a peut-être pas suffi ? Vous n'avez toujours pas accepté que je ne sais rien ?

Je ne suis pas censée savoir que Sacha nous a trahis. Dans mon rôle, je protège donc Allen et ma connaissance, bien que réduite, de l'Organisation, songe-t-elle. Son esprit carbure à toute allure pour se rappeler ce qu'elle doit connaître et ce qu'elle doit ignorer. Ce qu'elle doit dire et ce qu'elle doit omettre. Quels sentiments montrer, à quels souvenirs faire allusion... Devenir quelqu'un d'autre est bien plus difficile que je ne le pensais, soupire-t-elle dans son esprit, paniquée. Alexy n'était qu'un simple entraînement par rapport à ça, un masque pas très compliqué à montrer. Alors que maintenant... ce n'est pas seulement ma liberté que je joue...

- Votre mascarade la dernière fois n'a servi à rien du tout. Je vous le répète, je ne fais pas partie de votre foutue Organisation, je ne suis pas un agent infiltré. Je suis juste... juste une femme qui ne sait pas comment elle est arrivée là.

Sa voix décroît comme si elle ressentait vraiment le désespoir qu'elle veut faire passer à son interlocuteur. Et c'est un peu la vérité, même la source de ce désespoir n'est pas la même dans la réalité et dans l'identité virtuelle qu'elle s'est créée.

C'est trop de retournements, je n'arrive pas à gérer, lui hurle son cerveau. Trop, trop. Trop de manipulations, trop de trahisons. Tout se mélange, les situations sont toutes les mêmes et toutes différentes à la fois. Dans la version de la fausse réalité, Sacha est-il un traître, et que dois-tu en déduire ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que la fausse réalité et la vraie réalité ? Quelle différence ? Quel masque pour quelle situation ? Comment être cohérente quand je prétends avoir des souvenirs qui ne sont pas les miens ? C'est tout autre chose qu'être convaincue que je suis Alexy. Non, cette fois, je dois créer des souvenirs artificiels.

Un brin de surprise traverse les traits de Christian. Et par cette émotion vive, éphémère et pourant si rapide, il la sauve inconsciemment de la folie du tourbillon incessant de ses pensées. Astrid émerge brusquement pour se concentrer à nouveau sur le présent, et non sur le futur ou le passé.

Elle se dit que, peut-être, s'il croit que l'éclat de tout à l'heure était juste pour affirmer sa personnalité, un élan de courage qui ne lui appartenait pas, une erreur qu'elle regrette, ça changera la donne. Elle essaye désespérément de le convaincre qu'elle ne sait rien, que ses paroles de tout à l'heure n'avaient pas le double sens qu'il a simplement cru percevoir. Elle mobilise tout son talent de manipulation et de décryptage, toutes ses capacités, tout son sérieux, pour cette scène sur laquelle se joue sa vie. Ce don de comprendre les expressions faciales des gens et le langage de leurs corps, elle le retourne et le modèle pour l'appliquer à elle-même. Elle se pose chaque question avec minutie pour savoir si, à la place de son interlocuteur, telle ou telle distortion de son visage la trahirait.

Et ce petit jeu dangereux semble marcher.

Christian lui répond seulement après de longues minutes de silence :

- Je ne sais pas ce que tu crois que je suis venu faire ici. Je ne sais pas ce que tu croyais obtenir, à part la liberté provisoire et relative de cette fille, cette adolescente, comme tu dis. Mais sois bien consciente que tu ne sais rien, et que tout ce que tu penses comme acquis n'est que mensonge. Aujourd'hui, tu as peut-être gagné une petite bataille, mais ce n'était que parce que je le voulais bien. Si ça avait vraiment été mon souhait, je serais dans la cellule 36 à l'heure qu'il est. Alors ne crois pas que tu peux me battre. Tu n'imagines même pas ce que je pourrais te faire subir.

Le Leader plaque sa main contre un premier scanner d'empreinte pour cloîtrer le lit à nouveau, puis contre un deuxième pour ouvrir la porte. Il ressort dans le jardin sans un regard en arrière, sous les yeux stupéfaits de dizaines de femmes qui ne semblent pas avoir bougé depuis qu'il est entré dans la cellule 97 accompagné d'Astrid. Il traverse la flore luxuriante jusqu'à la sortie du Sanctuaire, où les quatre gardes qui l'escortent partout où il va l'attendent. Il disparaît rapidement dans l'ouverture. Là où ses pieds ont foulé le sol, une aura royale persiste dans l'air. Christian Carren ne manque pas de prouver à chacune de ses entrées que tout lui appartient en ce lieu maudit, que ce soit les objets, les plantes, ou même les humaines qui l'habitent.

À l'opposé, la porte notée 97 donne sur un trou béant, noir, vide et froid, où le néant semble tout avaler. Son unique occupante n'apparaît nulle part, ne perce pas l'obscurité telle une sauveuse pour venir réconforter ses congénères.

En ce moment, Astrid Carren se sent tout sauf l'âme une sauveuse, malgré son récent exploit qui vient de sauver l'innocence relative d'une enfant.

La porte ne se refermera automatiquement qu'à la sonnerie qui ordonnera à chaque femme de regagner sa petite chambre.

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