Chapitre 10 - SACHA

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Un blanc aveuglant m'environne.

Même les paupières closes, la clarté de mon environnement dissipe le noir. Il n'y a qu'une intense lumière qui me brûle la rétine et qui me rappelle cruellement la douleur de mon oeil mort.

Où suis-je ?

Que s'est-il passé ?

Mon esprit pragmatique ne veut qu'une chose : connaître exactement la situation et les données. Calculer.

Calculer.

Je pense à l'IA.

Je pense à ma mission de patrouille.

Je pense à la filature.

Je pense à l'immeuble, à l'appartement 304.

Au petit salon que j'ai traversé, à la chambre.

Au quatre hommes drogués qui m'attendaient là-bas.

À ma pitoyable tentative pour les maîtriser, et à ma chute plus pitoyable encore.

Je pense à cette arme que je me suis bêtement fait prendre, comme un vrai débutant.

Je pense à l'avertissement stoïque, sans émotions, de mon aide artificielle, que je n'ai pas eu le temps d'écouter.

Je pense au canon pointé sur moi.

Je me redresse brusquement, balançant mon corps vers l'avant avec un hoquet de douleur. Affolé, je regarde autour de moi mais mon oeil ne rencontre que du blanc. Du blanc, du blanc, du blanc, du blanc, et encore du blanc.

À l'exception de cette tâche dans le blanc et de ce bip régulier.

C'est la deuxième en peu de temps que je suis cloué à un lit d'hôpital, relié à toute une batterie de fils et d'instruments pour me maintenir en vie. Je pousse un nouveau grognement de douleur et plaque une main faible sur mon coeur. Je sens mes yeux exhorbités rouler, mais je ne peux pas les contrôler. Pas assez de forces. Je retombe lourdement sur le matelas, sans volonté. Une souffrance aiguë me traverse de part en part, qui trouve sa source sous ma main. J'ai l'impression que je n'arrive plus à respirer.

Mon dernier souvenir se résume à ma propre arme pointée sur ma poitrine, exactement là où j'ai mal à présent. Et après, le noir le plus total. J'ai été touché. En plein coeur. Je n'aurais pas dû survivre.

Un infirmier accourt dans ma chambre avec de l'affolement dans ses yeux bruns. Dès qu'il me voit réveillé, un sourire qui me semble sincère étire ses lèvres.

- Vous êtes enfin réveillé, monsieur Cost. Je suis content de vous savoir de nouveau parmi nous. Depuis quelques jours, nous n'avions plus l'espoir de vous voir de nouveau debout un jour. Mais il faut dire que votre blessure n'était pas anodine.

Je vois un tel respect dans ses yeux, un tel éclat, et je ne peux m'empêcher de me demander. Pourquoi ? Il y a quelques jours encore, tous ceux qui entraient dans ma chambre brillaient de mépris et de dégoût pour moi. Qu'est-ce qui a provoqué un tel changement ? C'est radical... impossible. Et puis je réalise. Quelques jours ? Depuis combien de temps suis-je ici réellement ?

- Eh bien...

Ses yeux se fixent sur le sol d'un air gêné et je comprends que j'ai posé ma question à voix haute.

- Alors ? j'insiste d'une voix enrouée qui m'arrache un sursaut de surprise - et de douleur par la même occasion. Combien de temps ?!

Mon ton monte.

- Eh bien, répète-t-il d'une voix hésitante, et je manque de m'énerver. Aujourd'hui, ça doit faire deux semaines que vous êtes dans le coma. Vous avez été touché juste à côté du coeur, vous n'avez survécu que de peu. Si l'équipe d'intervention était arrivée quelques minutes plus tard, vous seriez mort à l'heure qu'il est. Mais heureusement, l'homme vous a raté, et vous êtes encore là. Tout Paris est au courant, et les rumeurs ne commencent même pas à s'apaiser depuis tout ce temps. Tout le monde vous croyait reparti à Chicago, alors votre réapparition a fait la une du monde informatique.

Il parle de moi comme si j'avais réalisé un exploit extraordinaire. Et puis, quelles sont ces rumeurs qu'il évoque ? Je ne comprends pas un mot de ce qu'il me raconte. Mais je ne veux pas lui demander, pas à lui. Je coupe net son flot intarissable d'éloges sur moi. De toute manière, j'avais cessé d'écouter.

- Tu n'es pas là pour discuter, non ? Fais ton travail et appelle immédiatement le capitaine Shy.

- Le capitaine Shy ?

Il fronce les sourcils d'incompréhension, et je me rappelle soudain qu'il n'est pas au courant de l'existence de la DFAO. Voilà pourquoi il a parlé de ma disparation. Pour Paris, je n'existe plus depuis plusieurs années, moi le survivant du crash tragique qui a emporté plusieurs membres du Gouvernement américain et quelques hauts gradés militaires. Bien sûr. Shy non plus n'est personne aux yeux du monde. Je soupire. Je n'ai aucune idée d'où je peux bien être. En tous cas, certainement pas dans l'aile consacrée à la DFAO, sinon cet infirmier serait au courant de certaines choses au moins. Mais alors, où ? Pourquoi ne suis-je pas dans ma division ? J'ai été dégradé, après ces deux semaines de coma ? Après tout, c'est tout à fait possible. Ce temps me paraît une éternité quand j'y regarde de plus près. Ils ne pouvaient pas fonctionner avec seulement six capitaines pendant si longtemps. Ils ont dû me remplacer après ce deuxième échec. Celui de trop.

Ça me paraît évident maintenant.

Mais soudain il me sort de mes pensées en parlant à nouveau de sa voix rauque et pourtant douce. Je lui demande de répéter, ce qu'il fait patiemment, mais à mesure que les mots sortent de sa bouche, je sens mon coeur ralentir, pour finalement s'arrêter de battre. Littéralement, enfin du moins j'en ai l'impression. Quelques mots qui suffisent à me réduire à néant.

- Je ne sais pas qui est le capitaine Shy, mais votre père est venu exprès de Chicago pour vous voir après... ce qui s'est passé. Il est là depuis deux jours maintenant. Je peux l'appeler, si vous voulez ?

C'est.

Impossible.

Je. Ne. Peux. Pas. Y. Croire.

Walter Cost ne s'est jamais intéressé à moi, enfin du moins à partir du moment où j'ai perdu toute chance de devenir Leader. Il a même lui-même insisté pour que je sois répudié de la sphère politique. Avant ce jour où j'ai tout perdu, où ma quête de pouvoir a achevé de me noyer complètement, avant le déclic de la haine, j'étais pourtant la prunelle de ses yeux. Il m'exposait partout où je l'accompagnais, vantait mes qualités extraordinaires et ne ratait jamais une occasion de me voler mes qualités. À Chicago, j'étais le fils prodige. Et quel plus grand honneur que de participer au mélange génétique ? J'ai été envoyé à Paris pour continuer à faire la fierté de mon père. C'était sans compter sur l'Organisation... sur Astrid. Depuis, je ne le côtoie que pour lui transmettre, par écrit le plus souvent possible, des nouvelles de la DFAO. Ma haine a redoublé le jour où on m'a annoncé que j'étais son référent, ma haine pour cet homme qui, je ne l'ai compris qu'après le crash, ne m'aimait que pour ma gloire. S'il y a bien quelqu'un à qui je voue une rage aussi intense qu'à Astrid, c'est lui.

Mon père.

Mon sang.

Il était mon but dans la vie, la perfection que je voulais atteindre, il est devenu le cauchemar de mon passé, celui qui revenait me hanter les soirs de pluie.

Pendant ce long temps de silence, l'infirmier attend patiemment que je me remette de mes émotions, sans pour autant soupçonner le trouble dans lequel il me plonge. Je suis submergé par les souvenirs et tout ce que la présence de Walter Cost ici représente. Mais je n'ai pas le choix. Je dois parler à une personne compétente, et même si je me déteste de l'avouer, mon père est pour l'instant la seule que je puisse contacter. Je ne peux pas rester dans l'ignorance plus longtemps, pas après ces deux semaines de coma. Deux semaines. Si long... Et tout ça à cause d'un coup de tête, d'une stupide arrogance et d'un manque flagrant de précautions que Walter ne manquera pas de me rappeler en arrivant.

Je n'ai pas le choix.

- Faites... faites le venir... je bégaye péniblement.

Les mots m'arrachent la langue.

M'arrachent le coeur.

Me causent une douleur bien plus intense que celle de ma blessure par balle.

Pourtant, je les prononce quand même.

*

Pendant l'interminable demi-heure qui suit, l'infirmier ne cesse de prendre mes constantes et me pose mille et une question sur mon état. Je réponds à toutes du moment qu'elles restent dans le cadre médical, et en profite pour glaner le plus d'informations possibles : je suis resté en caisson de soins intenses pendant une semaine, puis dès que mon état s'est suffisament stabilisé, on m'a installé là, seulement relié à des machines, un respirateur, et sous la surveillance constante d'un ou deux infirmiers. Après une semaine de coma, tous commençaient à perdre espoir que je me réveille un jour, surtout au vu de la gravité de ma blessure. Et aujourd'hui, cet homme plus âgé que moi me traite avec une déférence que je n'ai jamais connue. Sauf que maintenant, je sais pourquoi. Il n'est pas au courant de ma disgrâce. Il ne connaît pas mon échec retentissant. Et en plus de ça, j'ai permi aux Forces de Prévention de démanteler une partie du plus grand réseau de drogue de la ville. Les plus influents n'ont pas encore été attrapés, mais ça ne saurait tarder. Les aveux fusent, et on monte en grade à chaque nouvelle arrestation.

Je me demande comment j'ai fait. Tout ça me semble bien trop facile : j'ai pisté cet homme sans la moindre difficulté, et c'était tout ce qu'il fallait faire pour devenir un héros ? Bien sûr, je ne compte pas dans l'équation ma blessure presque mortelle, mais je ne peux empêcher un certain sentiment de malaise de grandir en moi. Cependant, je ne pose pas de questions. Cette affaire est bien le dernier de mes soucis. Entre la situation avec l'Organisation, celle d'Astrid au Sanctuaire, les avancées de la DFAO, ma position dangeureusement menacée et par là même ma vengeance, un réseau de drogue me paraît juste... insignifiant.

Soudain, l'infirmier se plante devant le lit, les mains croisées derrière le dos, et énonce lentement, comme si j'étais dans les vapes, ce qui a le don de m'agacer prodigieusement :

- J'ai de quoi vous rassurer : votre état est stable. D''autre part, on vient de m'annoncer que votre père va arriver d'une minute à l'autre. Etant hors de danger, je vous laisse seul avec lui.

Il hésite un instant, un éclair de regret traverse ses yeux bleus foncés, puis il semble se résigner et me tourne le dos pour sortir de la pièce. Mais pour qui me prend-t-il ? J'aimerais taper dans un mur pour évacuer ma colère et ma frustration de tout ce qui se passe, mais j'ai trop mal au coeur : le moindre mouvement me fait souffrir. Je ne serai pas opérationnel avant de longues semaines. Que dis-je, de longs mois. Le séjour à l'infirmerie que les autres capitaines m'ont imposé à mon retour n'était rien en comparaison de ce que je vais subir ici, sans pouvoir bouger ni faire quoi que ce soit.

Mais quand, quelques minutes après la sortie de l'infirmier, mon père passe la porte opaque de ma chambre, quand, après de longues années, je le vois pour la première fois, toutes mes préoccupations s'envolent pour ne laisser place qu'à une seule chose : Walter Cost.

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