Partie 3

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Perdue dans ses pensées, Caméo ne prêtait pas attention à la discussion entre sa mère et sa sœur, trop occupée à repasser en boucle dans son esprit sa vision de l'après-midi, quand soudain sa sœur posa une question qui fit l'effet d'une bombe :

« Maman, Papa il nous a oubliées tu crois ? »

Le temps s'arrêta un instant, et rapidement les larmes montèrent aux yeux de Caméo, revivant avec douleur les heures d'un passé qu'elle préférerait oublier. L'histoire de ses parents, qu'elle savait âmes promises depuis son enfance, lui avait appris une chose extrêmement importante : le Destin avait beau nous réserver quelqu'un, chacun est libre de l'accepter ou non. Son père avait choisi de rejeter son âme promise. Caméo le haïssait pour cela. Elle ne savait pas s'il les avait oubliées, mais il avait en effet décidé de les rayer de sa vie pour de bon. Une autre femme avait pris la place de sa mère aux dernières nouvelles, portant leur enfant. Elle avait de l'empathie pourtant pour cet enfant, le pauvre, qui allait voir ses parents incompatibles se déchirer jusqu'à la séparation. Mais elle en voulait terriblement à son père. Une larme roula sur sa joue, qu'elle ne sut retenir, et elle fixa sa mère dans l'attente fébrile de sa réponse. Ses yeux cependant semblaient au moins aussi perdus et brouillés que ceux de Caméo et, en croisant le regard de sa mère qui esquissait une réponse, elle fut soudain emportée devant une silhouette de lumière. Il ne fallut pas plus d'une seconde à la jeune fille pour comprendre que ce n'était plus son père, au regard de l'écriture cyrillique autour de la silhouette, mais bien quelqu'un de différent à l'autre bout de la Terre. Elle souffla :

« C'est impossible...

- Ces choses là arrivent Caméo... » répondit sa mère, à mille lieues d'imaginer ce qui se passait dans l'esprit de sa fille. Chacune remit le nez dans son assiette et le dîner se termina dans une ambiance glacée.

La nuit était bien avancée alors que Caméo se tortillait dans son lit, incapable de trouver le sommeil, assaillie de pensées contradictoires en essayant de comprendre ce qu'elle avait vu plus tôt. Son père et sa mère étaient des âmes promises, elle le savait depuis des années... Mais aujourd'hui sa mère était promise à une âme qui n'était sûrement pas son père. Pourtant, elle avait toujours cru que des âmes promises l'étaient pour toujours, et formaient un duo immuable peu importaient les années et les événements. Elle le constata en fronçant les sourcils : son père ayant choisi de rejeter son âme promise, le Destin avait dû s'adapter. C'est ainsi qu'elle comprit qu'il n'existait qu'une âme promise à la fois, mais plusieurs âmes promises dans une vie. Et chacun avait toujours quelqu'un qui l'attendait quelque part dans le monde. Aussi poétique que cela pouvait paraître, c'était un joli coup de pied dans ses rêves d'enfant… Que faire alors de ce prince charmant et du « ils vécurent heureux pour toujours » ? Elle pensa à son âme promise, à son envie de la connaître, mais aussi à la possibilité qui s'offrait à elle de la refuser... Laissant la place à une autre âme… Non, c'était inconcevable pour elle. Son âme promise serait son Grand Amour, point. Sans qu'elle s'en rende compte, et en quelques heures, son âme promise avait envahi toutes ses pensées, et surtout son cœur. Elle l'obsédait. Comme c'était étrange pourtant de voir combien une personne à qui elle n'avait jamais parlé, mais à laquelle elle se savait promise de tout son être, pouvait conduire à un sentiment si fort et à un désir si grand de la connaître. Déterminée à percer le mystère de son identité, elle tomba dans les bras de Morphée sans penser à rien d'autre. Au matin, le sommeil ayant pris la fuite, Caméo se leva et, bien décidée à mener son enquête, sortit discrètement de chez elle. Une fois dehors, elle appela Noa et lui donna rendez-vous le soir même dans un café du centre ville, dans lequel ils se retrouvaient souvent pour sa chaleureuse atmosphère et ses délicieux gâteaux. En plus de la simple envie de le voir, il était désormais son allié, et elle devait lui faire part de l'avancée de ses recherches : ce qu'elle avait découvert la veille dans les yeux de sa mère, et ses éventuelles découvertes de la journée. Puis, elle se dirigea vers l'une des rares boutiques ouvertes si tôt en matinée pour tenter d'y voir la silhouette. C'était, comme elle l'avait espéré, une boutique de vêtements. Elle attrapa sans vraiment y faire attention un chemisier sur le premier portant et trotta vers les cabines d'essayage. Après avoir tiré le rideau, elle jeta nonchalamment le chemisier dans un coin, et releva la tête vers le grand miroir fixé au mur, fébrile. Elle prit une grande inspiration, cligna plusieurs fois des yeux pour enfin les observer dans son reflet. Elle attendit quelques secondes. Puis quelques secondes encore. Rien n'arriva. Sans surprise, son don ne s'était jamais manifesté sur demande, elle détacha son regard de la glace et sortit de la cabine. Puisqu'elle ne pouvait pas forcer la silhouette à apparaître, elle se résolut à attendre et profita de sa matinée pour déambuler dans les rues désormais animées du centre-ville. À midi elle passa devant une boulangerie au délicieux parfum de croissant frais et déjeuna dans une pizzeria qu'elle fréquentait avec sa famille depuis sa naissance. Elle craqua devant la vitrine d'une librairie pour un roman de science-fiction dont la couverture colorée l'avait attirée, puis elle s'engagea dans une ruelle fleurie avant de déboucher sur une place et de s'asseoir sur un banc, son livre entre les mains. Caméo ne savait trop quoi faire, ni ce qu'elle devait attendre. Elle se trouvait devant la boutique d'un fleuriste dont la vitrine impeccable pouvait refléter sa silhouette et elle commença son livre d'un œil distrait, relevant les yeux vers son double de verre toutes les deux secondes dans l'espoir d'avoir une nouvelle vision. Les minutes passèrent, puis les heures, mais rien n'apparaissait devant elle hormis le défilé des passants qui entraient et sortaient de la boutique : une femme âgée qui portait un bouquet de chrysanthèmes, une toute jeune fille vêtue de vert et une orchidée blanche, un homme avec un long manteau noir qui semblait rêvasser devant une composition, un autre aux yeux éteints et aux cheveux bruns passant la porte avec un bouquet de roses rouges à la main, un troisième et son tablier de fleuriste qui sortait prendre une pause sous l'auvent de la boutique... Ses pensées revinrent bien vite à sa silhouette dorée, comme sa seule lumière l'avait emplie d'un bonheur intense… Quelle douceur de savoir qu'à son tour, enfin, elle avait droit à l'Amour, le vrai, le grand, le seul ! Elle sentait déjà qu'elle aimait tout de cette personne, qu'elle aimait ce qu'elle allait représenter dans sa vie, le conte de fées qui allait lui être offert. Et tant pis si son âme promise semblait déjà être aimée de quelqu'un, qui pourrait l'aimer plus que ce que Caméo était prête à offrir ? Elle était persuadée que ses sentiments viendraient vite, et seraient forts. Puis, évidemment, son âme promise tomberait sous son charme et quitterait bien vite cette relation vouée à se terminer. Elle était tellement impatiente d'y être… Elle espérait qu'un miracle se produise à cet instant et que quelque chose la mène directement à son âme promise, une vision ou un détail de ses souvenirs qui lui aurait échappé, une rencontre savamment planifiée par le hasard... L'homme aux yeux rayonnants et aux cheveux bruns relevés en chignon au sommet de son crâne pourrait apparaître devant ses yeux comme par magie, sortant de la boutique du fleuriste en compagnie de son âme promise ! Mais il n'y avait personne d'autre aux alentours qu'une femme âgée et son bouquet de chrysanthèmes, la toute jeune fille et son orchidée blanche, l'homme au long manteau noir qui rêvait, le fleuriste et son tablier sous l'auvent du magasin et l'homme au bouquet de roses rouges et aux yeux éteints qui disparaissait maintenant à l'angle d'une rue. Les dernières choses que la jeune fille vit de lui furent son manteau bordeaux, ses belles roses pourpres, et le chignon de cheveux bruns au sommet de son crâne...

« C'est lui ! »

Caméo bondit du banc en une fraction de seconde, abandonnant son livre et son sac, et se lança à la poursuite de l'homme aux roses. La place lui parut soudain gigantesque et bondée, infranchissable. Elle courait comme si sa vie en dépendait, elle bouscula ceux qui se trouvaient sur son passage, elle sauta au-dessus des barrières d'une terrasse de café, elle déboula devant une voiture qui passait par là, la faisant piler. Elle n’entendit ni le crissement des pneus ni les insultes de la conductrice, absorbée par son objectif à quelques mètres de là. Elle s'engagea enfin dans la rue où l'homme avait tourné, balayant des yeux la scène, fouillant de son regard l'entrée de la station de métro, les maisons du voisinage, la file de voitures sur la route, chacun des passants sur les trottoirs, mais elle dut se rendre à l’évidence : l'homme aux roses avait disparu. Il pouvait être parti dans n'importe quelle direction. Elle haleta et tomba à genoux, entre rage et désespoir. Comment avait-elle pu ne pas le reconnaître au premier regard ? Elle avait demandé un miracle et il s'était produit, il ne pouvait pas disparaître sans rien laisser, pas si près du but... Elle attendit dans l'espoir de le voir réapparaître mais le miracle ne se produisit pas une seconde fois. Elle fit demi-tour sous la pluie qui commençait à tomber en grosses gouttes glacées. De retour sur la place, elle ramassa ses affaires et son livre que l’averse avait trempés. L'endroit s'était vidé rapidement, sauf Caméo qui resta assise sur le banc devant la boutique du fleuriste, un livre rendu illisible par la pluie dans la main, et mille perles d'eau ruisselant sur son visage. Personne n'aurait pu dire s'il s'agissait de la pluie ou de larmes.

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