Scène II

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Chant n°2 : Qui veut chasser une migraine

https://www.youtube.com/watch?v=GcWAbE-WTUk

Après avoir survécu et échappé à la foule déchaînée, c'est le dos couvert de sueurs froides que Lin et Jing sont entrés dans la boutique de l'apothicaire, peut-être bien le dernier homme capable de sauver la vie du Grand Shaolin...

La boutique de ce servant d'Hippocrate est grande et spacieuse, une douce odeur d'encens distillée dans l'air embaume l'atmosphère feutrée de ce lieu. Autour des deux héros, de nombreux objets étranges ! Des statuettes et des masques aux traits étrangers, des meubles de tout genre et de tout style, des piles entières d'ouvrages anciens, et de nombreux et curieux instruments produisant des nuages de fumée ainsi que plusieurs cliquetis étranges...

Et puis des fioles, des ampoules, et des flacons de partout ! Petites, moyennes, ou grandes ; vides ou pleines ; récipients de multiples liquides divers et variés ; toutes forment des amas hétéroclites étranges. Capharnaüm pour certain, caverne d'Ali Baba pour d'autres, autant dire que ce commerce surprend. Mais pour l'instant seul Lin semble intéressé par les lieux, Jing étant trop occupé à reprendre son souffle.

Jing, haletant : Sacré nom d'une mandarine de mandarin, ce n'est vraiment pas passé loin c'coup-là. Par l'orteil gauche de Bouddha, tu les as vus un peu ? Complètement déchaînés et les yeux exorbités, de véritables démons sortis tout droit des pires trous béants du néant ! Si la garde impériale n'avait pas débarqué à l'instant-même, nous serions allongés maintenant à quatre pieds sous terre, en train de bouffer des pissenlits par les racines !

Lin, posé et ayant le ton d'un professeur répétant une énième fois la leçon pour l'un de ses élèves turbulents : En effet cher Jing, mais vois-tu l'essentiel c'est que nous ayons échappé à ce fâcheux guêpier !
Et puis de toute manière mon ami, regarde, contemple, et appréhende les choses selon un angle positif : dis-toi qu'avec l'art martial shaolin, ces excités n'auraient vu que la puissance et la fureur d'Hénan ! Alors n'ayons nuls regrets !

Jing, point du tout convaincu : Ouais pour sûr, m'enfin quand même vous les shaolins z'êtes pas tous complètement invincibles, ni des lumières aussi, et puis....

Lin, coupant : Mais là n'est pas la question mon cher Jing ! Tu es encore en vie, alors rend lui grâce pour pouvoir encore arpenter le vaste monde !
Puis se désintéressant du sort de son compagnon.
Et maintenant, voyons si la réputation de cet homme se prétendant comme le plus compétent des apothicaires de Chine est fondée.

Il s'avance vers le fond de la boutique où se trouve un vieil homme assis en tailleur qui marmonne dans son coin. Autour de lui, une série d'objets et d'ingrédients éparpillés dans tous les sens. Lin parle d'une voix forte.

Lin, enjoué : Holà à vous, vénérable ancien ! Nous aurions grandement besoin de vos compétences ainsi que de vos savoirs. Pourriez-vous nous aider mon compagnon et moi ?
Silence. Le vieillard semble les ignorer. Lin reprend hésitant.
Ahem.. Maître apothicaire, vous... Vous nous entendez ?

Pour toute réponse, des marmonements, dont certains parviennent fort heureusement aux oreilles de l'assemblée.

L'apothicaire, d'une voix fêlée et chevrotante : Alors, voyons voir, voyons voir. Oh oui mes aïeux, il était grand temps d'accomplir ce rangement ! Manipulons.
Il se saisit de plusieurs fioles et ingrédients, pour ensuite les disposer et les classer selon un ordre précis. Pour certains il lâche quelques commentaires, pour d'autres il se contente simplement de souffler dessus afin d'enlever la poussière.
Alors commençons par l'herboristerie.
Racines de mandragore, hum elles me semblent avoir dépassé le stade de jeunes pousses hum oui, voilà qui infusera avec délice l'anti-rhumatisme.
Et les feuilles de la choleus spritachicius ! Moi qui croyais pourtant vous avoir perdu irrémédiablement ! Heureux et lumineux évènement vite, rangeons-les précieusement avant qu'elles ne s'abîment ou disparaissent encore une fois.
Que nous vient ensuite... Ah, les nerfs de grenouille frits dans de la graisse fermentée de cervelle de macaque rose ! Petites coquines, vous avez essayé de prendre la clé des champs, n'est-il point ?
Il lâche un petit rire aigu puis reprend tout joyeux.
Mais malheureusement pour vous papa adoré veillait au grain ! Allez, reprenez place dans votre précieuse boîte en fine porcelaine de Cathay.
Soudainement, il s'arrête brusquement affolé
Mais attendez, n'étiez-vous pas censé être utilisé dans la préparation de l'élixir de jouvence ? Bien sûr que oui ! Mais alors qu'ai-je mis à votre place ?
L'air plus surpris que terrifié, il se gratte la tête en réfléchissant. Lin et Jing se lancent un regard entendu sur la situation.
Oh ça alors, oh le sot, le pauvre petit sot, je m'en rappelle à présent, j'ai infusé des boulimiques de macadam à la place de ces nerfs ! Oh le pauvre homme, cette pauvre créature si languissante du passé antique de l'Empire...
Enfin je suppose qu'un homme de plus ou de moins sur Terre n'ira point troubler ni perturber les ordres naturels des puissances célestes. Et puis tout bien raisonné, ce simple individu n'avait qu'un infime sursis avec dame Mort ; n'oublions point aussi que ce n'était pas le premier ni le dernier de mes patients décédés ! Je peux donc bien m'accorder une petite marge d'erreur, et dormir tranquillement sur mes deux oreilles !
Il lâche un petit rire de satisfaction puis reprend
Mais retournons à notre petit rangement !
Alors désormais nous passons aux tubercules de Thîan-Nen....

Jing lève alors les yeux au ciel, puis après s'être éclairci la gorge, s'avance décidé, la flamme au cœur, vers le vieil homme.

Jing, d'une voix forte : Mon bon monsieur, nous...

L'apothicaire, sursautant : Oh, mais vous voilà enfin jeunes garnements ! Quelle honte, mais alors quelle honte de ficher une tel frousse à votre pauvre cher vieil oncle. Où étiez-vous donc passés petits gredins ? Encore dans la rue à faire les quatre cent coups ? Ah petits vauriens, cela va barder ferme !

Jing, essayant de dissimuler tant bien que mal son agacement : Navré de vous contredire vieil homme, mais hélas nous ne sommes pas vos neveux, et qui plus est, pressés comme nous le sommes, eh bien....

L'apothicaire lui fait un signe de la main pour lui signifier de s'arrêter. Jing, outré s'apprête alors à répliquer bien vertement pour clouer le bec de ce vieillard sénile mais Lin, plus fin diplomate lui fait un nouveau signe, de dissuasion cette fois-ci. Jing n'est absolument pas d'accord, et débute alors une longue bataille muette et à distance entre les deux héros, chacun voulant convaincre l'autre.
Leur interlocuteur quant à lui, commence à tourner en rond pendant ce temps pour réfléchir à l'épineux problème se présentant à lui : si ces deux étrangers ne sont pas ses neveux, alors qui sont-ils ? Bonne question, mais hélas la réponse est difficile à trouver....
Il s'arrête brutalement, cessant par là le conflit entre les deux moines.

L'apothicaire, se fendant d'un grand sourire : Oh mais oui je sais à présent qui vous êtes : des clients de mon humble commerce ! Oh où ai-je la tête en ce moment, ah la vieillesse jeune gens, la vieillesse ! Profitez, profitez de vos vertes années.... Avant que les sombres ne viennent et vous prennent hélas.

Jing, quelque peu impatient et se tournant vers Lin : Tonnerre de yoga, moi j'ai diantrement soif moi hein, ainsi que le gosier aussi desséché que la peau de ce vieux croûton. Allons-y directement donc ! Pas de simagrées, on fonce !
Puis s'adressant à l'apothicaire.
Bon, pour faire simple un de nos confrère - notre grand recteur - est gravement malade, touché par un mal foudroyant inconnu. Il souffre le martyr, et tous nos efforts se révèlent vain pour le guérir ! Connaissant donc votre réputation , nous sommes ici pour vous demander de l'aide.
Puis dans une pose dramatique digne des tragédies antiques.
Serait-ce possible ?

L'apothicaire : Ah ah ! Maladie inguérissable, grandes souffrances, hum voyons voir cela mes gaillards... Oh oui, il semble bien que quelque chose remue au fin fond des archives moisies de ma mémoire.... Hum... Sous la couche de poussières, où mites et vers s'y cachent hum... Ah ah, ça y est je l'ai !
Puis il prend un air tout à fait professionnel
Gros et immondes bubons purulents, nécrose des organes, odeurs putrides capable de foudroyer Boudha en personne se dégageant de l'orifice buccal, peau fumeuse et yeux gonflés à l'égal d'un duttaphrynus melanostictus - c'est à dire un crapaud masqué - n'est-ce point les quelques symptômes parmi d'autres ?

Lin, affirmatif : Parfaitement en effet, avec tant d'autres pires encore ! Quelle est donc cette affreuse maladie ?

L'apothicaire, se redressant et d'un air digne : Sinnesicus Cartharitum Occisum Urtugus Triffidumquatinius. Abrégé parfois en S.C.O.UT. SCOUT.
Les deux moines veulent intervenir mais l'apothicaire leur fait un geste pour les interrompre, puis il continue à parler.
Je disais donc qu'il est tout à fait normal que vous n'arriviez pas à sauver votre ami, cette maladie n'ayant après tout qu'un seul remède extrêmement difficile à concocter : le lait bleu.
Mais rassurez-vous mes enfants, pourquoi donc de telles frimousses ? Allons il est dans mes capacités de soigner votre ami, et fort heureusement je dispose de tous les ingrédients nécessaires... A l'exception bien sûr de la fleur bleue.

Lin, interrogateur : la fleur bleue ?

L'apothicaire, ravi de pouvoir faire preuve de son savoir encyclopédique : Exact jeune homme, la fleur bleue, une plante si rare qui pousse uniquement sur le mont Taishan.
À l'évocation de ce mot, Jing blêmit et son visage se décompose. Cependant Lin et l'apothicaire ne s'en rendent pas compte, et ce dernier continue ses savants galimatias.
Qui plus est, elle ne fleurit que tous les cinquante ans, et son cycle de vie ne dure qu'une journée. Une seule plante tous les cinquante ans, voilà qui en fait sa préciosité... D'autant plus que son essence peut guérir tout être vivant souffrant de tous les maux imaginables et inimaginables présents sur cette bonne vieille terre. Est-ce plus clair pour vous ?

Lin : Parfaitement clair maître apothicaire, mais hum... Dites-moi, où se trouve-t-elle précisément ? Car je ne vous apprendrai rien en disant que chercher une plante dans une montagne revient à essayer de trouver une aiguille dans un bol de nouille !

L'apothicaire : Oui oui, bien entendu, je comprends parfaitement vos interrogations mon jeune ami. Et voyez, seuls les quelques membres de la très grande et sainte ligue des Hauts-Guérisseurs, dont je fais partie naturellement, connaissent l'existence de cette précieuse plante. Naturellement, à de simples étrangers jamais je n'aurai révélé l'existence de la plante, mais pour des moines shaolins...
Il esquisse un petit sourire.
Votre réputation vous précède jeunes gens.
Mais pour revenir à nos moutons, seul notre très honoré supérieur le trois fois sage et vénérable Blanchebarbe connait sa localisation exacte. Marchez donc jusqu'au petit village de Kali, et demandez là le Clos des Milles Sagesses. Vous y trouverez alors le Vénérable, qui je n'en doute point vous aidera.
Il fixe Jing
Eh bien alors jeune homme, qu'avez-vous ? Je jurerai que vous avez vu l'esprit du saint Boudha en personne !

Jing, toujours terrifié et bégayant comme jamais : Ah, glups, euh non non... Pas l'esprit du Bienheureux, glups glups, oh que non par ses saintes vertèbres, oh que non. C'est que... C'est que....
Il prend une grande inspiration puis lâche de but en blanc, une légère frayeur transparaissant dans sa voix.
C'est que du sommet du mont Taishan se trouve le repaire du ô combien terrible dragon du Rock.

L'apothicaire, employant le meilleur ton narquois qui puisse exister : Oh mais oui, bien sûr jeune homme vous avez parfaitement raison, à moins seulement que vous croyez encore aux contes de bonnes femmes racontés le soir au coin du feu à une marmaille braillante dans le seul but de leur faire peur, et de les assagir.

Lin, qui semble pour la première fois depuis le début de l'histoire se dérider : Mais oui mon bon Jing, fadaises et foutaises que tout cela !
Puis s'adressant à l'apothicaire.
Bon nous allons devoir à présent prendre le congé de vous et de votre riche savoir. Mais avant nous vous voulons vous remercier grandement et sincèrement pour votre aide si précieuse. Que le Bienheureux Boudha vous ait en sa sainte protection, et qu'il vous garde de tous malheurs ! Adieu vénérable apothicaire.

L'apothicaire : Adieu jeunes gens, et n'oubliez de prévenir mes neveux de rentrer vite avant ce soir, car autrement ils se verront privés de mon légendaire soufflé au soja !

Lin, riant : Nous n'y manquerons pas !

Et les deux s'en vont, ils quittent la boutique de l'apothicaire.

Jing, grognon et agacé : Rah, espèce de vieux croûton et radoteur, me prendre pour un gamin, non mais vraiment ! Enfin je reste sur ma position Lin : le dragon du Rock existe bel et bien, et foi de Jing, aussi longtemps que je reste le meilleur ivrogne de Chine jamais je ne poserai un pied dans son antre maléfique !

Lin, moqueur mais gentil : Allons mon cher Jing, le serment, le serment ! Et puis ne me dit pas tout de même que tu as peur d'un simple lézard ailé !

Jing capitule et prend un air résigné, puis son visage s'éclaire.

Jing, reprenant ses airs de gros moine jovial : Enfin par les sandales du Boudha, l'on va discuter de tout ça autour de la délicieuse bière à base de sorgho et de riz, le baiju ! Et voilà qui va nous aider à nous remuer les méninges ah ah ah ah ah !!

Lin, joyeux : Ah, enfin ! Voilà le cher Jing que je connais bien qui est de retour ! Mais pas d'abus hein... Car tu sais très bien que l'alcool est notre pire ennemi !

Jing lui fiche une grosse claque dans le dos

Jing, innocent : Des abus, oh mais je ne vois pas de quoi tu parles mon ami....
Et les deux compères s'en vont hors de la scène. Juste avant la disparition de nos deux héros, un petit aparté.

Jing : Il n'y a qu'un lâche pour fuir son ennemi !

Fin de la scène. Le maître chanteur arrive alors et lance le chant X avec l'auditoire. Pendant ce temps-là, les gars des coulisses changent les décors

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