Menaces de mort

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La ligne de fantassins se trouvait maintenant face à la tour de marbre noire, Sans hésiter, le chevalier blanc dépassa les fantassins pour se placer en face de l'édifice.

C'est alors que la tour se mit à bouger.

Au début, ce fut un simple tremblement, puis elle se mit à glisser vers le cavalier, de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'elle l'atteigne et le bouscule sur son passage, après quoi elle s'immobilisa juste devant les fantassins blancs.

Archibald ramassa le cavalier et le rangea dans la boite avant de reporter son attention sur le jeu. À première vue, la situation était limpide, le cavalier était protégé par le deuxième pion, il suffisait donc de prendre la tour et l'équilibre serait rétabli. Il posa le doigt sur le pion en question, le déplaça sur la case de la tour et, sans lâcher le pion, jeta un coup d'oeil vers le visage de son adversaire.

Ce dernier ne manifesta aucune émotion; son regard était fixé sur le pion blanc et il se contentait d'attendre, sans rien dire et sans faire le moindre geste.

C'est alors qu'Archibald se rendit compte de son erreur... En libérant la diagonale, sa propre tour était menacée par la reine noire. Dans cette position stratégique, il serait aisé à son adversaire de lui faire perdre plusieurs pièces importantes, voire de le mettre mat en quelques coups. Par chance, il n'avait pas encore lâché le pion, qu'il s'empressa de remettre à sa place.

_ Et bien pour un chevalier, ironisa-t-il, on peut dire que vous ne ménagez pas vos confrères...

_ Jamais en temps de guerre, répondit son adversaire, la solidarité de caste est mauvaise conseillère, tout comme l'imprudence et la précipitation... je dois vous avouer que je suis assez admiratif de vous voir jouer aussi rapidement et de gagner malgré tout une partie sur deux.

_ Je crois que je vais prendre un second pichet et prendre un peu plus de temps pour les prochains coups... ce serait dommage de perdre la belle en essayant de gagner trop vite.

A première vue, les deux joueurs d'échec étaient assez mal assortis. Archibald était un jeune magicien portant la robe bleu marine des apprentis de l'université, avec deux étoiles dorées brodées sur ses épaules. Une fine bande de tissus violet prévenait les imprudents qu'il était au service d'un Archimage. Il ne semblait pas avoir plus de vingt ans, mais la finesse de ses traits et la forme de ses oreilles, bien plus fine que la plupart des humains, trahissaient une ascendance elfique et estimer son âge dans ces conditions était difficile.
Il prenait la partie avec un détachement qui tranchait singulièrement avec l'application de son adversaire, le chevalier Eadrom Iontach. Ce dernier portait au dessus de sa cotte de mailles un tabard orné du blason bigarré d'une lignée noble, mais méconnue, de Bretagne du nord.

Pendant qu'Archibald se dirigeait vers le comptoir, le chevalier Eadrom en profita pour examiner plus en détails l'endroit où il se trouvait.

Le « Sorcier joyeux » était une auberge semblable à des milliers d'autres. Elle était un petit peu plus propre, un petit peu plus grande et un petit peu plus chère, mais la grande différence était dans sa fréquentation ; la plupart des clients étaient magiciens, ensorceleurs, parents ou amis d'un mage. Dans ce décor, la présence d'un chevalier de l'Épée paraissait presque incongrue. Eadrom s'en rendait parfaitement compte, mais c'était l'endroit le plus approprié pour trouver un employeur digne de ce nom, et il s'était laissé tenté par le seul jeu auquel il avait une chance raisonnable de remporter quelques pièces.

Arrivé au comptoir, Archibald signala sa présence au tavernier en frappant bruyamment le bois avec une pièce d'argent, puis se tourna vers son voisin, un jeune aristocrate au visage barré par une épaisse moustache gauloise et portant une tenue de mage similaire à la sienne, mais avec deux étoiles de plus. Ce dernier ne lui avait pas adressé la parole, mais s'il avait voulu le faire, il n'aurait rien pu dire de mieux que ce qui était visible sur son sourire ironique.

_ Je vais le battre Aliandre, murmura Archibald, ça prendra juste un peu plus de temps que prévu...

_ Bien sûr, bien sûr, fit son voisin.

_ Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis magicien, et de surcroit l'apprenti d'un des meilleurs de Brocéliande, je suis donc beaucoup plus intelligent qu'un chevalier de province...

_ Mais ce chevalier de province a un énorme avantage sur toi, il a une très forte envie de gagner.

_ Et moi ? De quoi aurais-je l'air si je perdais maintenant ?

_ Oh, ton ego en souffrirait un peu, mais tu peux très bien te passer des vingts pièces d'or que tu peux perdre ou gagner dans cette partie alors que lui, il est visible que s'il perd, il risque fort de ne manger que des haricots crus pendant une semaine.. et je n'ai pas l'impression qu'il est disposé à suivre ce régime.

Archibald reporta son attention sur le chevalier. Il ne l'avait effectivement pas vu consommer grand chose depuis qu'il était là : un pichet de vin bon marché en entrant et puis plus rien... il n'avait en outre ni écuyer ni serviteur.

_ Drôle d'idée de mettre une épée bleue comme brisure, murmura-t-il en observant le blason.

_ Voyons, répondit Aliandre à voix basse. Tu connais la première règle en héraldique : tu ne peux pas superposer deux métaux l'un sur l'autre, et si le champ est doré, l'épée ne peut être d'Argent, de Fer ou de Mithril. Comme le dragon de senestre est de gueule et le castel à dextre de sable, il ne reste plus beaucoup de couleurs. En tout cas, cette brisure indique qu'il s'agit d'un cadet de famille, sans doute le troisième fils d'une branche secondaire d'un seigneur aux armes "d'Or au Castel de Sable". »

Aliandre était féru d'héraldique, comme de toute science qui lui permettait de deviner au premier coup d'oeil le "statut" d'une personne rencontrée au hasard d'une rue ou d'un salon. Ambitieux comme la plupart des mages, voire même un peu plus. Il traitait les inférieurs avec une condescendance teintée de mépris et les supérieurs avec une discrète servilité. Dès qu'il l'avait aperçu, il avait classé Eadrom Iontach dans la catégorie des nobliaux sans fortune et donc sans intérêt, mais que les circonstances pouvaient rendre utiles ou dangereux.

Incapable de se livrer à de telles spéculations, Archibald avait accepté le défi tacite que le chevalier avait lancé en remarquant à voix haute la présence d'un échiquier sur le comptoir de la taverne. Maintenant qu'il réalisait que l'enjeu de la partie était vraiment important pour son adversaire, il commençait à comprendre que la victoire ne serait pas si facile à obtenir.

Au moment où le tenancier semblait enfin s'intéresser à sa commande, la porte s'ouvrit à la volée, un officier de la milice entra avec fracas, trois hommes d'armes sur les talons.

_ Que personne ne sorte ! Nous sommes à la recherche du mage Antonius.

_ Désolé de vous contredire sergent, fit Archibald, mais vous n'avez aucun ordre à donner. Je vous conseille d'adopter un autre ton devant des mages de l'Université.

_ Oh, je n'ai pas de temps...

_ Moi non plus, répliqua sèchement Archibald en pointant sa baguette de cuivre sur le menton de l'officier, vous ne devez qu'à ma patience d'être encore en vie.

Le mage aux moustaches gauloise intervint alors :

_ Ce que mon confrère essaie de vous faire comprendre sergent, c'est que votre entrée tonitruante, en armes et dans un lieu privé, et de surcroît dans un secteur qui n'est pas le vôtre, peut être considéré comme une menace autorisant, selon le quatrième article du code de protection des étudiants en magie, un acte de défense proportionnel et raisonnable. Bien sûr, mon compère Archibald n'est absolument pas raisonnable parce qu'il est en train de perdre sa partie d'échec. Ça le met de très mauvaise humeur. D'ailleurs, la seule chose qu'il risque en cas d'incident est de se faire tirer les oreilles après vous avoir... En fait, je ne sais pas exactement ce qu'il a l'intention de vous faire, mais ce sera certainement très désagréable.

_ Merci Aliandre, reprit Archibald, je ne l'aurais pas mieux dit.

_ Pardonnez-moi messeigneurs, mais tout ceci n'est qu'un malentendu, je suis certain que le sergent ne pensait pas à mal et je pense qu'il serait plus sage d'oublier cet incident et d'en venir tout simplement au fait.

Les deux magiciens se tournèrent vers celui qui venait de les interrompre... le chevalier se leva, très calmement, et marcha lentement vers le comptoir. Ce n'est qu'à ce moment qu'Archibald prit conscience de son impressionnante carrure.

_ Je crois, reprit-il, que je vais finalement goûter de ce fameux vin blanc que vous m'avez conseillé tout à l'heure... je prend un second verre pour vous ? Ou vous messire Aliandre ? Sergent ?

Il déposa deux pièces d'argent sur le comptoir et désigna du doigt le tonnelet de vin blanc. Archibald qui l'observait du coin de l'oeil constata qu'il ne restait plus la moindre pièce d'or dans sa bourse. Seulement des pièces d'argent et de cuivre. Et pendant une fraction de seconde, il se sentit gêné d'avoir involontairement obligé le chevalier à se défaire de ses dernières pièces pour calmer un conflit qui ne le concernait pas.

_ Vous avez tout à fait raison Sire Eadrom, reprit-il, nous nous emballons pour un rien... et de toute façon, Antonius ne passe jamais par ici. Depuis que Nécros, son ancien maître, est parti en exil avec ses apprentis préférés, dont ce pauvre Antonius ne faisait pas partie, il loge à l'université ou il cherche désespérément à attirer les faveurs d'un nouveau maître, il n'a vraiment pas de chance...

_ Et en plus, ajouta Aliandre, il étudie pour obtenir sa seconde étoile... comme tu devrais le faire pour ta troisième parce que sinon, il pourrait bien l'obtenir avant toi.

_ Hem, fit le sergent, je dois lui remettre un paquet... à propos du mage Hector...

Il sorti de sa besace une petite boite noire en forme de cercueil, d'une quinzaine de centimètres de long.

_ Oh, fit Aliandre, Hector a toujours eu des goûts douteux pour ses cadeaux... mais après tout, que peut-on décemment attendre de mieux d'un nécromancien ?

_ En fait ce n'est pas vraiment un cadeau, reprit le sergent. Hector a été tué et cet objet a été laissé en évidence près du corps... le nom d'Antonius est gravé au verso.

_ Et cela explique votre entrée quelque peu turbulente, poursuivit Archibald. Je comprends que vous soyez bouleversé. Et le questeur chargé de l'enquête l'a ouverte ? Qu'est-ce qu'il en pense ? Vous l'avez montré au questeur bien sûr ?

_ Heu... je n'ai pas averti le questeur de cette affaire... mon collègue doit s'en charger.

_ Mais si votre collègue prévient le questeur pendant que vous courrez derrière Antonius pour lui donner son « colis », il ne peut forcément pas le voir !

_ Voyons Archibald, reprit Aliandre, cesse de harceler ce pauvre homme, il ne fait que son travail... Sergent, en tant que mage à quatre étoiles, je peux me charger de votre colis, celà vous évitera sans doute de nouvelles mésaventures. Est-ce que vous l'avez ouvert ?

_ Non voyons ! Un paquet destiné à un mage ne peut être ouvert que par un mage…

_ Et normalement, chaque poste de garde doit avoir un mage en permanence, mais en pratique, il n'y en a jamais assez, et ceux qu'on désigne d'office trouvent toujours un moyen d'échapper à la corvée, sûrs que personne n'osera les dénoncer, n'est ce pas Archibald ? Et bien je suppose que je vais également me charger de cela.

Avec mille précautions, Aliandre entreprit d'ouvrir la mystérieuse boite en forme de cercueil. Une fois ouverte, il en montra le contenu au Sergent, à Archibald et à deux autres mages qui s'étaient approchés pour voir de quoi il retournait. Le chevalier Eadrom et le tenancier du « Sorcier Joyeux » s'étaient eux aussi penchés sur l'objet.

_ Sans vouloir vous offenser Messire Aliandre, dit le tavernier, ni vous non plus sergent, je vous serais reconnaissant de montrer ce genre de choses ailleurs que sur mon comptoir, qui est normalement destiné à recevoir des objets dont la vue est plus réjouissante.

_ Nous en avons terminé Bertrand, répondit Aliandre en refermant la boite, apporte-moi du papier et de l'encre… Sergent, rappelez-moi votre nom et votre affectation.

Puis il s'installa à une table à l'écart et écrivit une note en deux exemplaires, après les avoir montrés et fait signer par les témoins, il fourra la première dans sa poche et remit la seconde au sergent.

Sur cette seconde note, on pouvait lire :

« Moi, Aliandre Carnac, mage à quatre étoiles et apprenti de l'Archimage Sylvestre l'Archiviste, ait reçu de la part du sergent Manfred Graindor – de la troisième compagnie urbaine, de garde à la porte Nord – un colis destiné au mage Antonius le-jeune. Ce colis a été trouvé sur le corps sans vie du mage Hector Sombrétoile. Il contient un index coupé à la troisième phalange et portant un anneau sigillaire gravé au symbole d'Hector. Comme il me semble évident que cet objet est un avertissement pour Antonius, j'ai pris sur moi la charge de porter ce colis au mage-questeur de l'université qui décidera ou non de le lui remettre.

Fait à Brocéliande à l'auberge du Sorcier Joyeux en présence de trois témoins dignes de foi.

Aliandre Carnac – mage quatre étoiles

Archibald Ascoviel le blanc – mage deux étoiles

Erdoch le Faucon – mage deux étoiles

Eadrom Iontach – chevalier  »

Quelques minutes après le départ d'Aliandre, le roi blanc s'écroulait sur l'échiquier.

_ « C'est décidément pas mon jour. » soupira Archibald.

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A une table de café, tous deux vêtus de noir, ils rient et trinquent avec des flûtes vides. Pour parfaire, on pourra avoir deux chaises de taille différente de façon à ce qu’assis ils fassent exactement la même taille.
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À notre succès. Enfin signé.
MADAME
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MONSIEUR
Nous avons réussi.
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MONSIEUR
Tu crois que nous sommes les premiers à réussir ?
MADAME
Tu crois que beaucoup ont essayé ?
MONSIEUR
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MADAME
Ni moi sans toi.
MONSIEUR
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MADAME
(comme en écho) Tout ce que tu voulais…
MONSIEUR
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MADAME
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MONSIEUR
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MONSIEUR
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MONSIEUR
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MONSIEUR
Qui en a profité le plus. Qui a cassé quoi, et à quel moment.
MADAME
Ta montre.
MONSIEUR
Ton téléphone.
MADAME
La confiance.
MONSIEUR
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MADAME
Tu as raison. Pardon. Peu importe, maintenant.
MONSIEUR
Nous avons réussi, nous sommes d’accord. Ce n’est pas le moment de me donner le mauvais rôle.
MADAME
Tu ne veux ni le mauvais, ni le beau. En fait tu ne veux pas de rôle à jouer.
MONSIEUR
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MADAME
Très carrée, très carrée. Nous avons bien compté, eu chacun le même nombre d’aventures, en équilibrant jusqu’aux importances sentimentales.
MONSIEUR
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Il rit et veut trinquer encore, mais elle regarde ailleurs.
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MONSIEUR
Je sais que ça a été douloureux, parfois, de penser que nous ne pouvions pas en avoir. Que nous n’en avons pas eu.
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MONSIEUR
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MONSIEUR
Tu…
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Tu es folle.
MADAME
Illusionnée, à peine. Ça aussi nous le partageons. Mais pas mon fils. Tu l’aurais rendu pâle et anguleux. Il est à moi seule, rond, doux, aussi imparfait que possible. Et comme nous avons toujours agi en sachant qu’aujourd’hui viendrait… C’était plus simple. Pratique.
Elle se lève, grandissant alors qu’il se ratatine sur sa chaise, fait un mouvement pour partir. Il a un dernier sursaut.
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