Chapitre 6 : Grande route de l’est, vingt ans plus tôt.

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La visite au chaman eut lieu un demi-douzain[1] plus tard. Seuls les trois peuples indigènes d’Uv-Polin, ceux que l’on appelait les Anciens Peuples, maîtrisaient la magie. Les gems faisaient payer très cher leurs services ; quant aux stoltzt, ceux qui avaient du pouvoir n’étaient qu’une poignée. Dans ces deux peuples, ils étaient au sommet de la hiérarchie de leurs domaines. Seuls les chamans bawcks étaient assez répandus pour faire un commerce extensif de la magie. En rassemblant toutes ses richesses en or et en bijoux, Jensen était assez riche pour s’offrir les services de l’un d’eux. Il espérait toutefois qu’il se contenterait des pierres qu’il récolterait sur le corps de Deirane. Le paysan était prêt à toutes les lui laisser s’il arrivait à débarrasser sa fille de ce fardeau.

Tôt un matin, Jensen mit donc sa fille sur la carriole à destination de la tribu la plus proche dans les plaines de Chabawck. Les bawcks étaient considérés comme sauvages, belliqueux et en conséquence étaient mal aimés de la population humaine. Ils se tenaient donc assez loin des centres de population. Jensen avait installé une couche confortable à l’arrière du véhicule. Toutefois, Deirane préféra s’asseoir à côté de lui. Cleriance les aurait bien accompagnés, si son état ne lui avait pas interdit un tel voyage. Ils se firent les adieux, chacun l’enlaçant ou l’embrassant. Même Elhrine dérogea à sa réputation de peste en déposant un baiser sur la joue de sa sœur.

Le voyage devait prendre bien plus d’une journée, plutôt sept ou huit. Au début, le chemin suivait le cours de l’Alcyan. Ils traversèrent plusieurs villages aussi petits que le leur. À l’endroit où la rivière se jetait dans le fleuve Unster, leur chemin rejoignait la grande route du nord qui menait à Sernos. En découvrant le fleuve, Deirane ouvrit des yeux ronds comme des billes. L’Alcyan n’était pas une petite rivière. Jusqu’à son village, il était même navigable. Pourtant, en comparaison avec le fleuve géant, il semblait minuscule. Jamais la jeune fille n’avait imaginé qu’un fleuve puisse être si large.

La nouveauté des lieux qu’elle visitait agissait comme un baume sur Deirane. Elle qui n’était jamais sortie des limites du village qui l’avait vu naître, sauf pour rejoindre la proche ville d’Ortuin dont il dépendait, allait bientôt quitter son royaume. C’est avec curiosité qu’elle découvrait tout ce qu’elle voyait. Cette attitude réjouit Jensen qui commençait à être inquiet de la prostration de sa fille depuis son retour.

Jensen s’engagea vers le sud. Il ne suivit pas la route jusqu’à la capitale. Au lieu de ça, il prit un embranchement secondaire qui s’éloignait de l’Unster. Vers la fin de l’après-midi, ils débouchèrent finalement sur une large route. C’était là la Grande Route de l’Est qui reliait Sernos à la lointaine Nasïlia, à plus de mille longes[2] de là. Jusqu’alors, Jensen avait rapidement conduit son attelage. Maintenant qu’il avait atteint une voie commerciale importante, parcourue par de nombreux voyageurs, il savait pouvoir trouver de nombreux endroits où dormir à l’abri. Néanmoins, la nuit était presque noire quand le premier objectif fut atteint.

Ils passèrent la première nuit dans un relais pour les voyageurs. L’auberge n’était pas très bien famée, ils y seraient cependant mieux qu’à l’extérieur. Si loin de la capitale, les routes pouvaient s’avérer dangereuses. Jensen rangea leur chariot dans l’abri et conduisit sa monture dans l’écurie attenante. Pendant qu’il allait réserver la chambre, Deirane resta s’occuper du cheval. Elle préférait attendre le dernier moment pour entrer dans cet endroit inconnu en présence d’individus à la mine si inquiétante. Elle les imaginait facilement lui planter un couteau dans le dos pour essayer de lui voler ses pierres.

Deirane eut le temps de dételer leur monture et de commencer à l’étriller quand il la rejoignit. Il ne voulait pas la laisser trop longtemps seule en ce lieu inconnu, seulement ses crédits étant limités il avait dû négocier longtemps pour avoir un bon prix. Deirane avait eu le temps d’examiner l’écurie. Elle avait remarqué deux animaux étranges dans un box éloigné. C’était des créatures reptiliennes, bipèdes, avec une gueule pleine de dents.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

Son père jeta un bref coup d’œil, son visage exprima aussitôt sa contrariété.

— Des lézards dragons nains, répondit-il, les stoltzt s’en servent comme monture.

— Des nains, je n’ose pas imaginer à quoi ressemblent les normaux.

— Les normaux ont exterminé des villages entiers par le passé, ils ont presque disparu aujourd’hui.

— C’est heureux. Même les nains… Je n’aimerais pas me servir d’une monture si effrayante.

— Tu ne pourrais pas. On raconte qu’ils deviennent nerveux quand des hommes les montent. Il arrive même qu’ils les tuent. Ce qui m’embête c’est que ça signifie que cette engeance est dans l’auberge.

Le palefrenier, ou l’individu qui en tenait lieu, arriva enfin. Il entérina le choix du box par Jensen, toutefois on voyait clairement qu’il lui en voulait de n’avoir pas attendu qu’il l’attribue lui-même. Le paysan lui sacrifia une piécette qui sembla le ramener à de meilleures dispositions.

La chambre qui leur avait été attribuée était à la limite de la salubrité. Son ameublement était minimaliste. Elle comportait deux lits d’une place, sans draps – les clients étaient censés apporter les leurs – et au matelas dont la paille aurait dû être changée depuis des mois, une tablette avec un pot de chambre et une lampe à huile. La fenêtre était fermée par un gros volet qui jointoyait mal et laissait passer un courant d’air froid quoique bienvenu avec les remugles de cuisine qui leur parvenaient. Il n’y avait pas de vermine, c’était déjà cela. Deirane et Jensen entreprirent de séparer les deux lits. Dans un endroit plus fréquentable, il aurait respecté la bienséance et réservé une chambre pour chacun d’eux, toutefois l’aspect de la clientèle qu’il avait pu voir en bas, ainsi que les regards avides qu’il avait surpris à la vue du rubis, l’incitaient à avoir sa fille sous sa protection directe.

Ils descendirent dans la salle commune pour manger. La grande table, bien qu’à moitié libre, n’inspira pas Jensen. Il n’avait pas peur des bagarres de bar. Il avait participé à plus d’une dans sa jeunesse. Mais pas avec sa fille à ses côtés. Il préféra se diriger vers l’alcôve, occupée par un jeune couple. Un bras s’étendit devant lui, bloquant le passage.

— Tu ne sembles par apprécier notre compagnie, dit l’homme, te déplairait-on ?

Il prit ses camarades à témoin. L’homme, un colosse, était sale, mal rasé, puant et visiblement saoul.

— Peut-être que la jeune fille préférerait manger parmi nous, reprit-il. Hein gamine ?

— Enlevez votre bras et laissez-moi passer, répondit Jensen.

— D’abord, elle répond. Ensuite, j’enlève mon bras.

— Elle ne veut pas.

— Je t’ai pas causé. C’est à elle de répondre.

Jensen chercha de l’aide du regard. L’aubergiste ignorait ostensiblement ce qui se passait et les autres clients semblaient acquis au malotru.

— Non, dit Deirane presque sans voix.

— Quoi ? J’ai pas entendu.

— J’ai dit non, dit-elle un peu plus fort.

— Alors tu nous laisses un petit caillou et on te laisse passer. Un seul, juste ce rubis.

— Non. Je ne peux pas.

L’homme se leva et domina les deux paysans de toute sa taille. Il empoigna Deirane par le bras.

— Et tu crois qu’on va te laisser passer, comme ça, sans contrepèterie ? lança-t-il.

Jensen réagit instantanément. Il balança le poing. L’homme l’intercepta d’une main et le serra. Le paysan hurla de douleur. Il se dégagea brutalement et revint à l’attaque. Empoignant une choppe, il la jeta au visage de son adversaire. D’un geste, celui-ci la dévia et fonça vers lui, les poings en avant. Un coup de pied violent projeta soudain le colosse en arrière. Il releva la tête et se passa le dos de la main sur le nez, essuyant le sang qui gouttait. Face à lui, le jeune homme qui un instant plutôt dînait tranquillement dans l’alcôve avec sa compagne était debout, solidement campé sur ses jambes dans une position défensive.

— Qui es-tu pour oser t’attaquer à Hermen ? demanda le colosse.

— Le terme exact était « contrepartie ».

— Hermen t’a demandé ton nom.

— Parles-tu toujours de toi à la troisième personne ?

Le colosse fonça vers le jeune homme qui se contenta de se pousser pour l’esquiver. Il accompagna le mouvement d’un coup de pied qui projeta son adversaire dans une table. L’homme se dégagea des débris de bois en hurlant de fureur.

— Mon nom est Festor, fils de Jetro.

— Parfait, je saurais quoi faire graver sur ta pierre tombale.

— Je t’épargnerai cette tâche.

Hermen se remit sur ses jambes. Puis brutalement, il fonça sur Festor. Ce dernier se contenta de lui empoigner un bras, de plier les jambes et d’effectuer une fraction de tour. Hermen vola à travers la salle, s’écrasant au pied de l’escalier. Furieux, il se releva d’un coup de reins et retourna à l’attaque, comme un taureau. Pour le même résultat.

— Tu danses bien petit, dit-il, mais que vaux-tu dans un combat loyal, aux poings ?

— Pourquoi vous laisserais-je l’avantage dans un style de combat où votre poids vous procure un avantage ? Mon propre style me convient. Rien que ma force musculaire, aucune arme, à la loyale.

— On va voir. Vous autres, empoignez-le, et tenez le bien. Je vais lui donner une petite leçon.

Cinq individus ressemblant au premier se levèrent. Festor sortit une dague en onyx poli de son fourreau, un objet de parade néanmoins tout à fait capable de tuer.

— Une arme, s’écria Hermen, je croyais le combat loyal.

— Je pourrai m’en passer, sauf que ma soupe refroidit et déjà que chaude elle n’est pas terrible.

— Je vais te faire passer le goût de la plaisanterie.

Il fit un signe, ses compagnons s’avancèrent. Les deux premiers se trouvèrent aussitôt gratifiés d’une estafilade, une au visage, l’autre au bras. Ils comprirent de suite et reculèrent. Le troisième fut plus dur à convaincre, Festor dut lui ouvrir le ventre, pas suffisamment pour que ce soit grave, assez pour que ce soit handicapant.

— À qui le tour ? demanda-t-il.

De la tête, il désigna la porte. Ceux suffisamment valides déguerpirent sans demander leur reste. Restaient Hermen et le blessé au ventre.

— Que fais-tu ? demanda Festor en brandissant son couteau.

— Tu te crois fort, mais un jour je t’aurai, dit-il.

— Si tu dis vrai, ça sera forcement de façon déloyale. Et dans ce cas, tu auras tous mes amis aux trousses. Tu finiras ta vie traqué telle une bête féroce.

Hermen aida son dernier compagnon à se relever et l’entraîna vers la porte, lançant un regard de haine au jeune homme.

Festor essuya son arme sur la nappe crasseuse et la rangea dans son fourreau. Il jeta un coup d’œil à Deirane, sa compagne s’en occupait déjà à sa manière brouillonne, lui couvrant le visage de caresses pour la consoler. Il se dirigea alors vers Jensen lui tendant une main pour l’aider à se relever.

— Merci, jeune homme, dit le paysan. Je n’ai pas été très glorieux sur ce coup-là.

— Quoi d’étonnant ? Je suis soldat, vous êtes paysan, je ne saurais cultiver la terre. Pourquoi seriez-vous obligé de savoir vous battre ?

— Beaucoup de mes compatriotes sont loin de penser comme vous. Un homme doit savoir seul défendre sa vie.

— Ne les écoutez pas, ils ont tort. Pour vous battre comme moi, il aurait fallu que vous vous entraîniez tous les jours depuis votre enfance. Quand auriez-vous alors cultivé vos champs ?

— En tout cas, je vous dois une fière chandelle. Je suis Jensen, je viens du village de Gué d’Alcyan dans le royaume d’Yrian, et voici ma fille cadette Deirane.

— Enchanté Jensen. Je suis Festor, fils de Jetro, maître guerrier, lieutenant de la garnison de Kushan en Helaria et ma fiancée Jalia.

Jensen remarqua alors les yeux du jeune homme et les reflets de sa peau. Ce n’était pas un être humain, malgré son aspect.

— Vous êtes…

Jensen ne termina pas sa phrase. Cependant, le changement qui s’opéra sur son visage était aussi lisible qu’un livre.

— Un de ces monstres pervers et lubriques, oui, termina Festor pour lui, je suis un stoltz.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, répondit Jensen.

Mais il se sentait honteux, car le soldat avait exprimé tout haut ce qu’il pensait.

Un cri détourna leur attention. Deirane, agacée par les attentions que lui prodiguait la jeune stoltzin, avait eu un mouvement d’humeur. Paniquée, Jalia s’était enfuie dans l’alcôve. Juste un œil inquiet dépassait de derrière la table. Voyant le résultat de son énervement, Deirane était désolée. Elle tentait de la rassurer.

— Vous devriez essayer un sablé, lui conseilla Festor, elle est très gourmande.

— Un sablé ? Ce n’est plus une enfant pour l’amadouer avec des gâteaux, répondit Deirane.

— Faites-moi confiance.

Sans trop y croire, Deirane prit un petit gâteau et le lui tendit. Une tête émergea de derrière la table, surveillant l’objet de sa convoitise. Les encouragements de l’adolescente et la promesse d’une gourmandise la tirèrent de sa cachette.

— Vous voyez, dit Festor.

— Votre fiancée a l’air un peu…

— Simple d’esprit. N’ayons pas peur des mots. Elle l’est. La guerre est loin d’être la noble chose que l’on croit. Elle est souvent horrible. Elle en a trop vu.

— Était-il utile de l’amener sur le front ?

— En ces temps troublés, il n’y avait nul besoin d’aller au-devant de la guerre. C’était elle qui venait à vous.

— Ce n’est pas faux. Bien que j’ai la chance d’y avoir échappé jusqu’à présent. Lors des dernières guerres en Yrian, j’étais encore un bébé.

— L’Yrian est le royaume le plus puissant de notre monde. Qui l’attaquerait se suiciderait. Assez parlé de choses désagréables. Je vous invite à ma table.

— Je…

— … Préférerais manger seul. À votre guise. Mais mes pentarques estiment que nos peuples se détestent, car ils ne se connaissent pas. D’ailleurs, dans les grandes villes où les mélanges sont fréquents, cette haine est quasiment inconnue. Laissez-moi une chance de vous montrer ce que je suis et d’améliorer nos relations. Après tout, edorians, humains et stoltzt vivent ensemble en Helaria et ils s’apprécient.

— Si vous y tenez.

De la main, le soldat invita le paysan à s’asseoir avec eux.

Le repas se termina fort tard. Les deux hommes parlèrent de leur nation respective, chacun vantant leurs mérites, la pureté ethnique de l’Yrian face au melting-pot de l’Helaria, l’autocratie sernite contre la Pentarchie, la hiérarchie fondée sur la richesse et la naissance opposée à celle fondée sur le mérite et les actes. Tout opposait les deux royaumes. Tous deux prétendaient à l’hégémonie sur le monde et aucun d’eux n’en était capable. Pas étonnant qu’ils s’opposent en tout. Festor fut toutefois obligé d’admettre, du bout des dents, que la vraie puissance gouvernante résidait à Sernos. C’est là-bas que se trouvait le conseil des royaumes d’Ectrasyc, c’est là l’endroit où il fallait se montrer pour exister, pas à Imoteiv. Toutefois, Kushan, capitale économique de la Pentarchie, commençait à se développer et c’est Jimip qui était la référence dans le domaine de la science et de la connaissance. Et ça, Jensen dut le reconnaître. Le mot de la fin appartint à Deirane qui conclut que les deux royaumes se valaient, chacun ayant du bon et du mauvais. Une conclusion qui ne satisfit personne, promettant de nombreuses discussions à venir. Ils montèrent ensuite dans leur chambre pour dormir.

***

[1] Douzain : période de douze jours consécutifs. Équivalent local de la semaine.

[2] mille longes : environ 2000 km

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