Chapitre 28 : Territoires edorians, de nos jours. (4/5)

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Il avait craché les derniers mots comme s’il s’agissait d’une insulte.

— C’est une façon peu commune de présenter mon métier, bien que pas totalement fausse, remarqua Saalyn, même si je ne suis pas tout à fait d’accord en ce qui concerne votre estimation de mes performances à l’épée. Après tout, j’ai été guerrière avant de devenir guerrière libre. Vous avez dû beaucoup m’étudier.

— Il me fallait bien connaître votre façon d’opérer pour vous contrer.

— Êtes-vous sûr de m’avoir contrée ? N’avez-vous pas dit que j’étais la meilleure ?

Pour toute réponse, le drow lui fit un salut de son verre avant de boire.

— Je ne mets pas vos compétences en doute. Après tout, vous avez pu trouver ce château alors que je croyais n’avoir laissé aucune trace, dit-il, mais sur ce coup-là, j’ai été meilleur que vous.

— Et quoi d’autre avez-vous étudié pour monter ce piège ? reprit Saalyn.

— On dit que les guerriers libres marchent toujours par deux : le maître et le disciple. J’ai donc étudié votre disciple Öta. Bien sûr. Il ne possède pas vos talents, mais il s’en approche. Lui c’est un vrai guerrier. Métis de Mustulsis et d’Helariasis, il possède la force physique des premiers et la ruse des seconds. Suffisamment habile pour intégrer deux corporations, il appartient à la fois à celle des guerriers et celle des guerriers libres, et même s’il n’a que rang de simple soldat dans la première, je ne ferai pas l’erreur de le sous-estimer au corps à corps. En général il n’est jamais très loin de vous. Je vous conseille cependant de ne pas trop compter sur lui. J’ai jugé utile de l’éloigner. Pour plus de sûreté vous voyez. À l’heure actuelle, il est en pleine balade en montagne dans les royaumes des nains, à plus d’une douzaine de chevauchée.

Saalyn but une gorgée de vin pour reprendre contenance.

— Je vois que vous avez tout prévu dans les moindres détails, dit-elle, il y a cependant une chose que je ne comprends pas.

Le drow leva un sourcil d’un air interrogateur.

— Pourquoi moi ? Pourquoi avoir pris tout ce temps à me tendre ce piège ? Je ne suis rien pour vous. Le seul lien entre nous est Deirane et il remonte à vingt ans.

— Pourquoi pas vous ?

— Pourquoi pas moi en effet ? Je repose la question différemment. Pourquoi avoir attiré un guerrier libre helarieal dans ce piège ? Moi ou un autre.

— Parce qu’il me fallait attirer un Helariasen chez moi.

Deirane intervint alors.

— Moi, je comprends, dit-elle, vous vouliez me rencontrer pour achever ce que nous avions commencé il y a vingt ans. Cleindorel aussi, elle vous était nécessaire pour m’attirer. Pour Saalyn, vous dites avoir besoin d’elle et si vous l’avez choisie elle c’est parce que vous aviez la possibilité de m’utiliser comme appât alors qu’avec un autre guerrier libre cela n’aurait pas marché. Mais Trazen, que fait-il ici ? Cela me semble une erreur monumentale, les pentarques savent maintenant tout ce dont nous avons parlé.

— C’est probable en effet, répondit le drow, ils savent. Mais ça n’a plus aucune importance. Mes plans sont sur le point d’aboutir et ils ne pourront pas s’y opposer.

C’est alors que Trazen qui n’avait pas encore ouvert la bouche prit la parole.

— Et quels sont donc vos plans ? demanda-t-il.

Le ton de la voix contrastait avec l’expression du visage. Deirane en fut déroutée, mais il ne fallut que quelques instants au drow pour comprendre.

— À quel pentarque ai-je l’honneur de m’adresser ?

— À Muy, pentarque quinte d’Helaria.

— Muy, saviez-vous que vous étiez la pentarque que j’admirais le plus. Vous et moi sommes identiques. Nous sommes des prédateurs. Je me demande pourquoi vous n’avez pas pris le contrôle de la Pentarchie. Vous valez tellement mieux que cette nymphomane de Peffen, l’insipide Vespef ou ce clown de Wotan qui ne fait que brasser du vent.

— J’ai grandi. Je sais ce que deviendrait le monde si je dirigeais seule l’Helaria. Vous n’êtes encore qu’un enfant à côté de moi.

— D’une certaine manière c’est vrai. Vous êtes dix fois plus âgée que moi. Mais cela compte-t-il vraiment ?

— Il y a longtemps qu’arracher les ailes des mouches ne m’amuse plus. J’ai eu le temps d’apprendre des plaisirs plus raffinés.

Le drow hésita.

— Plaisirs raffinés. Vous donnez la mort rapidement. Moi je suis un artiste. Je crée la mort. Je la mets en scène. Je la rends belle.

La réponse de Muy mit longtemps à arriver.

— Que voulez-vous ? dit-elle enfin.

— Vous affronter. Un duel à mort entre nous et que le meilleur gagne.

— Vous ne tiendriez pas douze tösihons contre moi.

— Au corps à corps c’est vrai. Mais j’ai appris que vous aviez la réputation de vous donner aux adversaires que vous allez tuer. Une nuit de délice puis mourir…

— Seulement à ceux qui me plaisent, corrigea Muy par l’intermédiaire du sensitif, ce n’est pas un cadeau que je fais aux condamnés, c'est un plaisir que je m’offre.

— Cela tombe bien finalement. Ce n’est pas vous seule que j’affronte, mais tous les pentarques à la fois.

— Vous avez intérêt à ne pas nous rater. Laissez un seul d’entre nous vivant et ce qui s’abattra sur vous vous fera regretter le départ des feythas.

— Dans quelle mesure êtes-vous responsable de la guerre qui nous oppose à la Hanse de la Vunci ? intervint Saalyn.

— C’est mon œuvre. Son début tout au moins.

— Le début de la guerre ?

— Le début de mon œuvre. La guerre n’est que le point de départ. Il culminera avec la disparition de cette engeance stoltzt, laissant la place aux peuples civilisés.

— Sous la domination des drows.

— Cela va de soi. Encore que ce dernier point soit optionnel. Si mes frères de races trouvent du plaisir à diriger des inférieurs, grand bien leur fasse. Cela ne m’intéresse pas.

— Et quand réaliserez-vous ce projet grandiose ?

— Bientôt. Très bientôt.

— Êtes-vous conscient que tous les royaumes stoltzt vont lancer des tueurs à vos trousses ?

— Qu’ils le fassent, cela ne changera rien. Ils n’auront pas le temps de faire quoi que ce soit. L’Helaria est plus peuplé que tous les autres royaumes stoltzt réunis. Sa disparition signifiera la fin de cette race.

Le drow regarda dans la direction de Deirane.

— Vous êtes bien silencieuse ma chère amie. À quoi pensez-vous ?

— Que vous êtes un fou.

— Un fou que de vouloir nettoyer notre monde de la vermine ?

— Les stoltzt nous ont sauvés la vie. Les feythas nous ont créés, mais c’était pour leur servir d’esclave. Ce sont les stoltzt qui nous ont aidés à nous rebeller…

— Uniquement parce que les feythas les exterminaient ma chère. Croyez-vous qu’ils se seraient préoccupés de nous si nos créateurs n’étaient pas allés se servir chez eux pour alimenter leurs mines en travailleurs. Ces Helariaseny dont vous semblez si éprise, n’ont commencé à bouger que quand leurs premiers villages ont été vidés de leurs habitants.

— Parce que comme tous les autres, nous avons été subjugués, se défendit Saalyn. Nous avons cru que des êtres aussi avancés sur le plan technologique le seraient aussi sur le plan moral. La chute a été dure.

— Après la guerre, le monde était empoisonné par les armes des feythas ou les millions de cadavres qui se décomposaient dans les champs de bataille, les gouvernements s’étaient tous effondrés et le monde livré aux pillards et aux criminels, intervint Deirane. C’est grâce aux stoltzt que nous avons pu survivre. C’est eux qui nous ont montré comment purifier l’eau ou cultiver les légumes à l’abri des pluies de feu. Ils ont nourri les populations affamées des royaumes voisins.

— Justement, ne trouvez-vous pas étrange que l’Helaria et le Mustul soient les seuls pays à avoir pu passer la guerre avec un gouvernement en exercice ?

— Peut-être étions nous les seuls à avoir prévu l’après-guerre avant qu’elle ne commence, remarqua Saalyn. Le clown, comme vous qualifiez Wotan, savait que si nous gagnions, ce serait de justesse. Il a mis de côté ce qu’il fallait pour que les survivants puissent reconstruire.

— Il aurait mis de côté un gouvernement de remplacement aussi ? remarqua le drow sur un ton ironique.

— En effet. Juste avant de partir, il a nommé un successeur qui est entré en fonction au moment où il a quitté l’Helaria à la tête des armées. Il n’y a jamais eu de vacance du pouvoir en Helaria et jamais de lutte pour conquérir un trône vide.

— Cela confirme à quel point les stoltzt et les Nouveaux Peuples sont différents. Un humain n’aurait sous aucun prétexte confié son trône à un concurrent potentiel. Si vous pensiez me faire changer d’avis, c’est raté. Bien au contraire, cela me conforte dans mon opinion, vous devez disparaître.

— Vous êtes malade, cracha Deirane.

Saalyn se contenta d’avaler une bouchée de viande et de boire une gorgée de vin.

Le drow se leva. Lentement, il se dirigea vers Saalyn.

— Ma chère, dit-il, je vois que votre jeune amie est un peu emportée. Peut-être devriez-vous lui conseiller de se calmer.

— Vous n’auriez pas dû vous en prendre à sa famille. La femelle la plus douce peut devenir une bête féroce quand on touche aux siens, constata-t-elle simplement.

— Mais vous restez calme pourtant, alors que je menace d’exterminer votre peuple.

Il s’était placé derrière la stoltzin et lui avait posé les mains sur les épaules. Lentement, il lui massait le cou.

— S’emporter ne me permettra pas de le sauver. Par contre, rester attentive pour repérer la faille quand elle arrivera…

— Et vous me sauterez dessus ? Avec cette épaule ?

Il serra fortement l’épaule blessée. Saalyn devint pale mais ne cria pas.

— Quel dommage qu’une aussi belle peau soit abîmée par cette cicatrice.

Il relâcha son étreinte et reprit son massage, ce qui permit à la guerrière de se ressaisir.

— Ça guérira. Une mue et il n’y paraîtra plus, répondit-elle.

— Et dans combien de temps cela se produira-t-il ?

— J’en ai deux par an. La précédente date de six mois. Pas avant deux mois et demi donc, j’en ai peur.

— Quel dommage. Je ne peux pas attendre aussi longtemps. J’aurai tant aimé que vous soyez parfaite à mes yeux.

— Si vous saviez à quel point je suis heureuse de vous décevoir.

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