Chapitre 11 : Chabawck, vingt ans plus tôt. (1/2)

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Quand le calme revint, ils eurent l’impression d’être devenus sourds tant le contraste était fort. Le soldat se releva. Il jeta un coup d’œil angoissé vers la tente du chaman cherchant à voir ce qu’était devenue son aimée. Il ne remarqua même pas Jensen qui peinait à se remettre sur pied juste à côté de lui. Aussi loin que portait le regard, ce n’était que dévastation. Les tentes avaient été abattues par le cataclysme, les plus proches du sanctuaire s’étaient même embrasées. Quelques bawcks hébétés commençaient à émerger des amas de tissu qui avaient constitué leur foyer. La plupart, encore sous le choc, n’avaient pas encore commencé à réagir.

Il avait suffi de quelques vinsihons à Festor pour prendre la mesure des dégâts. Il s’élança vers l’endroit où s’était dressé le sanctuaire, effrayé à l’idée de ce qu’il y trouverait. Ce fut au-delà de ce qu’il imaginait. Le rempart de toile avait disparu avec ses montants et le sol était vitrifié tant la chaleur avait été intense. Quand il découvrit les deux jeunes femmes vivantes, il fut soulagé au-delà de toute expression. Elles sanglotaient, blotties l’une contre l’autre. De son point de vue, elles ne semblaient pas blessées. Il parcourut les dernières perches qui les séparaient d’elles en courant.

Festor appela sa fiancée qui se dégagea de l’étreinte de sa compagne et s’élança vers lui en hurlant de terreur et de souffrance. Festor la rattrapa au vol, il la tint écartée de lui pour l’examiner. Elle avait le corps couvert de brûlures, plus graves que ce qu’il avait vu de loin. Elle nécessitait des soins immédiats. Les symboles protecteurs s’étaient presque tous effacés tant ils avaient absorbé de puissance magique. Comme elle trépignait d’impatience et de terreur, il la lâcha. Elle se cramponna à son cou, presque à l’étouffer. Sous le choc, elle frissonnait de tout le corps. Il lui caressa le dos en lui murmurant des paroles rassurantes. Il sentait les ondes de souffrance qui la parcourait quand il la touchait, néanmoins ce contact semblait l’apaiser.

Jensen s’accroupit devant Deirane. La jeune fille s’accrocha à lui, blottissant son visage contre sa poitrine. Comme Jalia, elle était en état de choc. Un moment, le vieux paysan hésita, ne sachant où poser les mains. Puis il envoya promener les convenances. Elle était sa fille et avait besoin de lui. Il la serra contre lui où elle resta à sangloter un long moment, le corps agité de soubresauts, conséquences du traitement infligé par le chaman. Elle n’avait rien. Pas la moindre brûlure, ni même un simple hématome. Ce qui était logique. Le piège magique lié à son tatouage était destiné à la protéger et à tuer tout voleur potentiel. En ce sens, il avait parfaitement fonctionné. Sans les symboles protecteurs bawcks, il ne serait resté de Jalia et du bawck que de petits tas de cendre qui auraient été dispersés par la tempête. Le concepteur du sort avait un goût prononcé pour le spectaculaire. À moins que ce soit une sorte de retour des sorts envoyés par le chaman. Les gems qui avaient survécu au feythas étaient si puissants que tout était possible avec eux.

Et le chaman au fait. Tout à sa fiancée, Festor ne s’était pas préoccupé de lui. Il ne savait même pas s’il avait survécu. Il le chercha du regard et le trouva finalement. La tempête l’avait projeté à quelques perches de là. Il bougeait. Il vivait donc. Il poussa un gémissement et se releva lentement. Il mettait dans le moindre geste un luxe de précautions comme si son corps était sur le point de tomber en morceaux. Il était encore plus couvert de brûlures que Jalia. Toutefois si quelques mues suffiraient à la stoltzin pour retrouver son aspect antérieur, le bawck n’aurait pas une telle chance. Si ses congénères ne lui faisaient pas payer la catastrophe qui venait d’advenir, il pourrait toujours les exhiber comme blessures de guerre.

— Maître Skayt, lui dit-il, sans vos capacités, je n’aurais plus de fiancée aujourd’hui. Je vous serai éternellement redevable. Demandez ce que vous voulez.

— Mal partout. Potions détruites. Plus pouvoir donner soins, répondit le bawck.

— J’ai quelques onguents qui pourraient vous soulager dans mes fontes, proposa Festor. Vous pouvez en profiter.

— Skayt accepte avec reconnaissance.

Avec douceur, Festor souleva sa compagne. Il la prit dans les bras pour la porter jusqu’à l’enclos où ils s’étaient installés. Il voulait lui épargner la douleur que lui infligeait chaque mouvement dans son état. Jensen aida Deirane à se relever. Elle manqua de tomber. Ses jambes étaient en coton, elles refusaient de la soutenir. Il la porta dans ses bras jusqu’à la carriole. Le chaman leur emboîta le pas en clopinant.

Festor allongea Jalia sur la litière dans la charrette de Jensen. Il la laissa à la surveillance du paysan le temps d’aller chercher sa trousse de secours dans ses fontes. Puis il la soigna, recouvrant chaque brûlure d’un onguent apaisant. Elles étaient pour la plupart peu profondes, seulement elles couvraient tout le corps. Les plus graves étaient dans les parties du corps en contact avec celui de Deirane, les mains et les bras. La peau y avait été arrachée par endroit et la chair mise à nu. Festor nettoya les blessures et les banda. Les cuisses, moins proches, étaient moins gravement brûlées, le visage, le ventre et la poitrine étaient peu atteints, quant au dos il était intact.

Pendant que le soldat soignait sa compagne, Jensen préparait une infusion dans laquelle il versa une bonne dose d’hydromel et du sucre pour masquer le goût. Deirane se retrouva avec pour tâche de faire avaler ce breuvage à la stoltzin. Elle s’accroupit à côté d’elle et lui souleva la tête pour la lui faire boire. La stoltzin se raidit aussitôt, jetant un regard méfiant sur la jeune humaine. Quand elle plaça la tasse devant ses lèvres, elle essaya de la boire. Devant le goût âcre, elle tenta de recracher. Festor intervint alors, murmurant des paroles douces. La stoltzin blessée se soumit. Ainsi que l’avait prévu Jensen, elle n’avait pas l’habitude de boire et ne tenait pas l’alcool. Quelques stersihons plus tard, elle dodelinait déjà de la tête. Elle s’appuya contre l’épaule du soldat qui l’enlaça. En totale confiance entre ces bras protecteurs, elle ne tarda pas à s’endormir.

Quand il eut terminé avec Jalia, Festor passa le pot de pommade au bawck.

— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il.

— Skayt a l’impression d’avoir subi les assauts d’un troupeau de femelles en rut.

Malgré le tragique de la situation, Festor ne put s’empêcher de sourire à l’image qu’évoquaient les paroles du chaman.

— Vos femelles agressent vos mâles quand elles sont en chaleur.

— Quand femelles pas contentes de leur mâle, elles voir ailleurs. Pas les vôtres ?

— Euh, si. Mais c’est généralement moins violent.

— Stoltzent pas connaître leur bonheur, lança-t-il en s’installant pour passer la pommade sur la jambe.

Deirane s’approcha de lui et lui retira le pot des mains. Elle commença à lui enduire les brûlures d’une bonne couche d’onguent, massant au passage les muscles noués par les récents événements. Le bawck se détendit.

— Femelle douce, dit-il, humaine répugnante, mais autres avantages. Peut-être Skayt envisager esclave humaine pour sa vieillesse.

— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda Festor.

— Skayt échouer deux fois. Plus digne d’être chaman. Skayt va quitter la tribu et vivre dans la forêt. Si les dieux acceptent de parler, Skayt pourra revenir. Sinon, il mourra.

— Mais…

Deirane était paralysée par la surprise.

— Ce n’est pas juste.

La voix rauque avec laquelle elle avait prononcé ces mots incita Festor à lui préparer une potion. Ses cordes vocales avaient été blessées par les hurlements qu’elle avait poussés. Il alla chercher son pot de miel.

— Loi est juste, c’est la loi. Ne pas respecter la loi, pas juste. Skayt déshonoré, lui devoir partir. Si lui rester ici, alors Skayt avoir comportement injuste. Si dieux pardonner à Skayt, alors Skayt pourra revenir.

Dura lex, sed lex, murmura Festor.

— Je trouve que c’est cruel.

— Skayt touché, mais lui pas digne de pitié. Maintenant toi partir au plus vite sinon tribu lancer vendetta.

— Nous partons, lança Festor.

Il avait fini son remède. Deirane lui lança un regard de reconnaissance. Elle prit le gobelet. Sa gorge était si douloureuse qu’elle eut du mal à avaler. C’était épais, sirupeux et ça calma aussitôt les irritations.

— Je vous conseille de parler le moins possible, le temps que votre gorge guérisse, dit-il.

Elle hocha la tête.

— Et ne vous inquiétez pas pour le chaman, ajouta-t-il en aparté, les dieux lui diront très rapidement de revenir s’il s’avère que le chef du camp n’est pas trop furieux.

La jeune femme avait compris. L’idée de Skayt épargnant son honneur derrière un message des dieux lui arracha un sourire qu’elle cacha de son bol. Elle se demanda un instant s’il honorait le même panthéon qu’elle. Certainement pas, ses propres dieux ressemblaient trop aux humains, ceux des gems devaient sans aucun doute être à leur image.

En reprenant le récipient des mains de la jeune humaine, Festor détailla, ce que faute d’un mot désigné, ils appelaient tatouage. C’est la première fois qu’il pouvait en avoir une vue d’ensemble. Le dessin ne représentait rien de particulier. Le maillage de fil d’or partait de deux centres, le nombril et le sternum. Il contournait toutefois la pointe des seins. De là, il se répandait à travers tout le corps, n’épargnant aucune partie, jusqu’au bout des doigts et des orteils. Il dessinait un motif abstrait dissymétrique entre les deux côtés, d’inspiration foliaire.

Toutefois, avec la carnation claire de la jeune femme, ce n’est pas eux qui sautaient aux yeux, mais les milliers de pierres précieuses de toutes couleurs qui s’inséraient dans ce motif. Il y en avait des blancs, les plus nombreux, des rouges, des bleus, des jaunes et des verts. Les plus gros avaient la dimension de l’ongle de l’auriculaire, les plus petits celle d’une tête d’épingle, la plupart avaient une taille intermédiaire. Ils couvraient tout le corps à l’exception des extrémités, paumes des mains, orteils. Il n’y en avait pas non plus, pour autant que Festor put en juger, sur ses parties intimes alors que les fils d’or y passaient. Elles complétaient le motif doré, lui ajoutant une profondeur que seul il ne donnait pas.

Sur le visage, les diamants, tous bleus et de petite taille, discrets, se limitaient aux joues en un motif floral et aux ailes du nez. Et bien sûr, il connaissait déjà l’énorme rubis de toute beauté, de la taille du pouce, comme un troisième œil sur son front.

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