Chapitre 33 : Sernos, vingt ans plus tôt. (1/4)

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Les deux paresseux n’étaient pas comme l’avaient laissé croire les paroles de Calnor, des tire-au-flanc, mais des membres du personnel jouissant de leur jour repos. Deirane les rejoignit dans la petite salle où les domestiques se réunissaient pour se distraire ensemble. La stoltzin était assise sur un canapé, les jambes repliées sous elle. Quand elle vit Deirane, ses yeux pétillèrent de joie.

— Bonjour, s’écria-t-elle, tu es la nouvelle ?

Son ton joyeux lui plut.

— Je m’appelle Deirane. Et toi ?

— Moi c’est Celtis. Tu es affectée où ?

— Aux serres.

Jusqu’à présent, l’homme était resté maussade. De toute évidence il n’appréciait pas d’être dérangé. Il avait certainement d’autres projets avec sa compagne. Aux dernières paroles de Deirane, il se dérida.

— Génial, c’est là aussi que je travaille. Moi c’est Volcor.

— C’est génial en effet. Tu vas pouvoir tout lui montrer.

Celtis changea de position.

— Je peux te poser une question ? demanda-t-elle.

— Sur quoi ?

— Ton truc, c’est joli. Ça fait mal ?

— Ça tire un peu parfois. Moins qu’avant.

— Et tu en as partout ? demanda Volcor.

— Oui.

— Vraiment partout ?

Deirane rougit, puis hocha la tête.

— Même…

— Arrête de l’embêter, dit Celtis, tu la gênes. Ça fait pas mal maintenant, mais j’imagine que quand on t’a posé ça, ça a dû être douloureux. À moins qu’il ait utilisé une potion contre la douleur.

— Il n’a rien utilisé.

— Oh comme tu as dû souffrir.

Elle se leva, prit la main de Deirane et l’invita à s’asseoir auprès d’elle. D’une main hésitante, elle toucha la joue.

— Ça fait bizarre, dit-elle.

— Je peux voir ? demanda Volcor en tendant la main.

Celtis lui donna une petite tape sèche pour le repousser.

— Bas les pattes, monstre lubrique, s’écria-t-elle. Ces mecs, huit peuples et tous la même idée en tête.

— Sept, corrigea machinalement Deirane.

— Je voulais juste voir l’effet que ça faisait, protesta-t-il.

Mais il retira sa main et la planqua derrière son dos avant que Celtis ne puisse sévir une seconde fois.

L’absence totale de jalousie de Celtis vis-à-vis de Volcor intriguait Deirane.

— Vous êtes ensemble depuis longtemps ? demanda-t-elle.

Volcor éclata de rire.

— Depuis la naissance, répondit Celtis, c’est mon frère. Son père de serment est mon père.

— Et vous avez été nommés ici ensemble, c’est un coup de chance.

— Je n’appellerai pas ça de la chance. Tu imagines le supporter toute la journée ?

— Il y a pire, ajouta Volcor. La supporter toute la journée. Elle passe son temps à me donner des ordres.

— C’est parce que tu aimes ça, répondit Celtis.

Le regard qu’elle jeta sur Volcor en disait long sur les sentiments qui unissaient le frère et la sœur.

— Tu fais quoi aujourd’hui ? demanda-t-elle enfin.

— Rien.

— Alors je te propose que ce machin derrière nous qui semble avoir de l’énergie à dépenser se défoule en t’aidant à aménager ta chambre.

L’intéressé fit semblant d’exhiber des biceps comme s’ils étaient plus développés qu’en réalité.

— Ensuite on se fera une escapade en ville, continua Celtis. Tu verras, il y a plein de choses à voir. Tu as dû recevoir comme nous un cel en arrivant ici, tu dois le dépenser à te faire plaisir. C’est hyper chouette.

— Je préférerais le garder pour plus tard.

— Tss, c’est la tradition. Il doit être dépensé avant ce soir. Et pas la peine de protester. C’est ton salaire que tu économiseras. Au fait, tu touches combien ?

— Un demi-cel par douzaine.

— Quoi ! Quel pingre ! Parles-en à ton maître. Il doit t’obtenir une augmentation. Un travailleur touche au moins un cel par jour. Comme tu es logée, tu devrais au moins recevoir trois cels par douzaine. Au fait qui c’est ton maître ?

— Je crois que c’est Saalyn.

— Saalyn, tu es l’élève de Saalyn !

— C’est incroyable, s’écria Volcor, tu débarques d’on ne sait où et on t’attribue Saalyn comme prof, tu as fait quoi pour ça ?

— Rien. Au début j’avais Calen comme maître. Quand elle est tombée malade on m’a renvoyée vers Saalyn.

Pour la première fois depuis le début de la discussion, Celtis resta sans voix.

— Et elle dit ça comme ça, laissa tomber Volcor.

— Elles sont importantes ? demanda Deirane.

— Tu demandes si elles sont importantes ? Est-ce que tu demandes si le roi d’Yrian est important ?

— Calen est l’archonte de la Bibliothèque, expliqua Celtis, et Saalyn aurait pu être archonte des guerriers libres si le poste n’avait pas été occupé par une pentarque.

— Ce qui est scandaleux, remarqua Volcor, surtout que Saalyn méritait le poste. Elle a fondé la corporation.

Celtis calma son frère d’un geste de la main.

— Volcor est un admirateur de Saalyn, je crois qu’il est profondément jaloux.

— Tu dis n’importe quoi.

— Tu vois ?

Elle adressa un clin d’œil complice à la jeune fille. Puis elle se redressa.

— On y va ? demanda-t-elle.

Quelques monsihons plus tard, la chambre de la jeune fille avait totalement changé d’aspect. Elle avait hésité à puiser dans les réserves de l’ambassade, et se serait contentée du strict minimum si Celtis n’y avait mis du sien. Elle disposait maintenant d’un lit suffisamment grand pour deux personnes comme le fit malicieusement remarquer la jeune femme et d’une commode, pour le moment vide. Dans la pièce de séjour, elle avait mis une table avec quatre chaises, deux fauteuils, un canapé, une armoire et un petit buffet. Des rideaux à la fenêtre et des tapis sur le sol complétaient l’ensemble. Elle voulait aussi des étagères à fixer au mur. Comme ils ne disposaient pas d’outils, elle décida que cela pouvait attendre. Par contre, le linge de maison, draps, couvertures, serviettes, ne fut pas oublié. Elle utilisa le reste de la matinée pour ranger son nouveau domaine. Un brin de toilette pour faire disparaître la poussière qui la recouvrait et elle était prête pour la sortie en ville proposée par sa nouvelle amie.

Deirane et ses amis s’étaient donnés rendez-vous sur les marches de la villa. Ils y étaient déjà quand elle arriva. Et elle n’était pas seule, Jergen l’accompagnait. Et aussi Saalyn, sobre pour une fois. Volcor se leva et regarda la guerrière libre. L’admiration qu’il éprouvait pour elle se voyait comme le nez au milieu de la figure, ce qui mit cette dernière mal à l’aise. Celtis porta son regard sur Jergen. Contrairement à son frère elle n’était pas en admiration devant lui, c’était juste un intérêt esthétique, avec peut-être une pointe de désir, pour un homme aussi viril que l’était le régent de Mustul. Les Helariaseny de souche étant plutôt petits, le colosse les écrasait tous de sa taille. Son intérêt s’arrêtait là. Jamais elle ne se poserait en concurrente de la doyenne. Ils se saluèrent.

— Où allons-nous ? demanda Deirane. Je ne connais pas la ville.

— Nous sommes là pour te guider, répondit Celtis.

— Je crois qu’il serait bon de commencer par la garde-robe, dit Saalyn.

— C’est vrai qu’elle flotte un peu dans cette robe, remarqua Celtis, un corsage plus ajusté pourrait mettre sa poitrine en valeur.

— Je ne suis pas sûre, commença Deirane.

— Un corsage à lacet, légèrement ouvert sur le devant serait du plus bel effet, continuait Celtis.

— Non, répondit Deirane.

— Essaie d’abord, répondit Saalyn, tu vas pouvoir enfiler plein de jolies choses et voir l’effet que ça fait sur toi.

Saalyn était un mauvais exemple, son chemisier ample suggérait à peine ses formes épanouies. Par contre, Celtis était la démonstration vivante d’un tel corsage. Elle était plus grande et plus mince que Deirane, mais dans l’ensemble sa silhouette ressemblait beaucoup à celle de l’adolescente. Et effectivement, Deirane trouvait ça joli. Sur Celtis. Pour elle-même, elle trouvait ça un peu provoquant et n’oserait jamais enfiler une telle tenue.

— C’est par là, dit Saalyn en désignant l’accès à la zone commerciale de l’ambassade.

Elle se mit en route, entraînant toute la troupe avec elle.

Le couturier que Saalyn avait choisi tenait sa boutique dans le quartier helarieal sis à l’ambassade. Sa boutique ne payait pas de mine extérieurement. Parmi les clients qui en ressortaient, Deirane reconnut la jeune femme du convoi qui l’avait amené en ville. Vu ce qu’avait retenu la jeune fille de cette rencontre, elle en déduisit que ce couturier était suffisamment couru pour que la noblesse elle-même aille chez lui. La gamine aussi l’avait reconnue. Elle toisa Deirane.

— Tiens la pauvresse.

Elle se tourna vers le jeune homme qui l’accompagnait.

— C’est la mendiante dont je t’ai parlé, celle qui a tapé dans l’œil du chef de mon escorte. Alors tu t’es trouvé des compagnons de débauche ?

Le jeune homme rigola.

L’attaque surprit Deirane qui resta sans rien dire. Celtis s’avança pour riposter. Saalyn la retint. Elle s’adressa au jeune homme, ignorant la jeune fille.

— Votre seigneurie, une personne telle que vous devrait mieux choisir ses relations. Vous avez un rang à tenir. Il serait préférable que vous évitiez de vous montrer en compagnie de traînées.

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