Chapitre 13 : Smoothie aux fruits rouges.

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Il y avait trois secrets que je gardais pour moi, et dont Chuck ne connaissait pas l’existence. Le premier fut de passer sous silence mes intentions en arrivant à Saint-Clair. Je ne sais toujours pas pourquoi il avait décidé de me tendre la main à la rentrée des classes, mais je l’avais saisi par intérêt. Pour exaucer le vœu de mon père. Je me sentais coupable d’être comme tous ses autres élèves qui tournaient autour des Richess. Inévitable me direz-vous, heureusement qu’il fut celui à faire le premier pas. Le deuxième ne me concernait pas : Blear avait un enfant. Pourquoi aller le raconter à tout le monde ? Je comprenais que j’avais une bombe entre les mains, mais je préférais exploser avec que de la lancer sur les autres. Et le troisième concernait ce baiser avec Alicia. Je ne l’ai dit à personne. Personne.

Les autres non plus n’en savaient rien, mais mon confident, le plus populaire des Boy’s Richess, aurait sûrement voulu connaitre ce dernier secret. Mais pourquoi raconter quelque chose qui n’avait pas d’importance ? : “Tu es mon meilleur ami”, je m’attendais à recevoir cette réponse, et j’avais excusé mon comportement en mettant tout sur le dos de mon père. Pour une fois qu’il fut utile. J’avais besoin de réconfort, de tendresse, pour une nuit, et son baiser m’avait soulagé. Toute ma peine, ma douleur, s’était envolé au contact de ses lèvres. Celles que je voyais appartenir à mon premier vrai baiser, car la douceur que j’avais ressenti à ce moment-là n’égalisait en rien cet accident avec Katerina.


Après deux semaines, les choses étaient redevenues normales, à peu de chose prêt. J’avais guéri, mais maintenant les filles se doutaient de ma condition familiale. Les garçons me laissaient respirer, mais ils m’aidaient beaucoup plus dans mes études, de peur que j’aie à nouveau une mauvaise note. Puis, Alicia souriait de nouveau à pleines dents, car j’avais dissipé tout malaise, mais je me sentais frustré. J’avais l’impression de sacrifier ma vie d’adolescent en dissimulant mes sentiments. Pourquoi je ne pouvais pas avoir une vie normale ? Sans m’en rendre compte, je chassais toujours ces pensées le plus loin possible. J’enfermais tout dans ma “boite noire”, pour mieux sourire et profiter de la vie. À la maison aussi tout redevint calme. Il ne s’énervait que lorsque je ne répondais pas à ses attentes, et c’est là que ma mère en subissait les conséquences. Quel mauvais fils je faisais, alors qu’elle me protégeait à chaque fois. J’espérais souvent que la situation s’arrange, que l’on vive rien que tous les deux. Mais comment ? Et ou ? Avec quel argent ? Je me promis d’avoir le meilleur boulot du monde pour la sortir de cet enfer. J’avais peur de tout, impuissant. Personne à qui me confier non plus. Les garçons trouvaient des solutions qui mettrait ma mère en danger. Les professeurs à la con de cette école, biaisés par l’argent, avalaient tout rond mes excuses. Et puis ils n’avaient vu que le tiers des blessures qu’il m’infligeait. Bien sûr, je m’étais pris une bonne grosse branche dans la figure. C’était plus simple que de témoigner. Je ne pouvais que continuer de travailler d’arrache-pied et exposer mon amitié avec les Richess à mon père.


À l’école, je supportais étrangement la présence d’Alicia et nous étions plus proches que jamais. Ça aurait pu être l’inverse. L’eau avait coulé sous les ponts, et sa bonne humeur contribuait à celle du groupe. Son nouvel objectif jouait en ce sens. Louis refusait toujours de s’impliquer. Pourtant, sans même le vouloir, nos chemins se croisaient sans cesse. Je me sentais proche de sa personnalité, et je voulais en apprendre plus sur ce garçon qui dissimulait tant de choses. Et je n'étais pas le seul.


- Laisse-le donc un peu tranquille, dit Blear à une des récréations.

- Tu vois bien qu’il en a envie, répondit Alicia en riant. Ce mec est comme toi, il ne voit juste pas qu’il a besoin de gens autour de lui. Personne n’aime être seul.

- Raison de plus, je peux te dire avec certitude que tu es fatigante quand tu t’y mets !

- Mais tu ne regrettes pas, n'est-ce pas ? la taquina-t-elle de son coude avant de lui jeter un baiser volant.

- Bien sûr je, s’arrêta-t-elle agacée, mais ce n’est pas une raison ! Les gens ne sont pas des acquis, et tu n’es pas une sauveuse ! Je suis d’accord pour dire qu’il ne veut sûrement pas être vraiment seul, sinon il ne serait pas aussi proche de Dossan mais...

- Proches, c’est difficile à dire. J’ai l’impression qu’il fuit à chaque fois qu’on se rapproche, intervins-je.


Je le comptais parmi mes amis, parce que nous passions quelques cours l’un à côté de l’autre. Parce que nous échangions des conseils à propos de l’école, de la réussite. Je le comptais parmi mes amis, parce qu’il regardait toujours Elliot jouer au basket avec envie, et parce qu’il voyait Chuck comme un rival. Il avait tant de goût en commun avec Michael et pourtant dès que celui-ci s’approchait, lui reculait. Marry aimait lui faire des petits coucous lorsqu’il nous observait de loin. Quant à Eglantine et Katerina, elles étaient les premières à témoigner que la solitude ne leur manquait pas. Chacun avait un contact différent avec ce mystérieux nouvel élève, sans oublier cette drôle de relation qu’il avait avec Blear. Tout simplement, elle le comprenait. Ils discutaient au croisement de leurs regards, pourtant muets. Ils étaient similaires, bien que l’un avait des parents plus sévères que l’autre. De la même manière, lorsqu’ils se bousculaient dans les couloirs ou en classe, parce qu’ils tombaient toujours constamment l’un sur l’autre, Alicia et Louis partageaient aussi des moments de silence. Je les voyais comme des aimants, attirés, au-delà de leur volonté. Enfin, depuis cette discussion sur leurs balcons respectifs, Alicia avait commencé le rentre-dedans. Doucement, elle prenait place à côté de lui en cours ou s’invitait à sa table le midi. Le schéma avec Blear se répéta, mais malgré leurs similarités, ils n’étaient pas les mêmes personnes. Elle avait beau s’y prendre plus gentiment, Louis avait l’air d’en souffrir. À chaque fois que l’un d’entre nous faisait un pas vers lui, il semblait d’abord l’accepter, et puis comme si la réalité le frappait, il prenait le chemin inverse. Il fuyait, constamment.


Je me sentais démuni face à son comportement, tantôt ouvert à la discussion, tantôt fermé. Perdu entre ses poussées d'intérêts, et sa façon de dire "non" à tout le reste. Cette fois, je le sentais proche et tenta le coup juste à la fin des cours.


- Pas de devoirs à rendre pour demain, fit-il, soulagé, en détaillant son agenda.

- Pour une fois, répondis-je en me penchant dessus aussi.

- Alors on irait bien boire un smoothie ? nous interrompit Chuck en s'appuyant à notre bureau. Les filles, ça vous dit ? se tourna-t-il alors vers Blear, Alicia et Katerina qui rangeait leurs affaires.

- Faut qu’on demande aux autres aussi, dit Katerina en pointant le mur qui joignait notre classe à celle de nos amis.


Elles discutaient déjà du choix de leurs smoothies. Je réorganisais mon sac lorsque Louis s’éclipsa derrière mon dos, sa mallette à bout de bras.


- Tu vas où comme ça ? lui demanda Chuck à mon plus grand étonnement.

- Euh, lâcha-t-il abasourdi.

- Tu viens aussi, décida-t-il à sa place.

- C’est vrai ?! s’exclama Alicia qui sauta à ses côtés.

- Je…

- Tu vas voir les smoothies sont délicieux ! lui expliqua-t-elle les yeux pétillants. Moi je prends toujours aux fruits rouges, mais j’adore aussi celui de Blear. Bon d’habitude elle à des goûts de chiottes mais …

- Alicia ! cria la concernée dont le regard était incertain.

- Je plaisante, fit-elle en déposant sa main dans le dos de Louis.

- Je ne viens pas, dit-il sèchement en se reculant.

- Pourquoi ? Ce n’est pas comme si tu avais des choses à faire, rit Chuck.

- C’est une mauvaise langue, il veut dire que tu es la bienvenue, le reprit Katerina.

- C’est vrai, pourquoi ne pas venir une fois avec nous ? demandais-je avec précaution.

- J’AI des choses à faire, s’énerva-t-il.

Il partit trop vite pour que je tente de l’arrêter, et puis je n'avais pas le courage de l'affronter. J’eus mal au cœur en découvrant la mine déconfite d’Alicia. Blear n'eut aucune pitié.

- C’est pour ça qu’il ne faut pas le forcer ! Ne t'étonnes pas s'il te déteste un jour, lui lança-t-elle à la figure.


Les querelles entre Blear et la blonde s’évanouissait toujours rapidement, évitant tout impact sur l’humeur du groupe. Nous avons dégusté nos smoothies en toute harmonie, avec une Alicia souriante. Je voyais pourtant qu’elle n’était pas dans son assiette. Les mots de Blear avait été fort. Je n’aurais pas été jusque-là, parce que ça crevait les yeux qu’il ne la détestait pas.


***


J’avais attendu ce moment avec impatience : celui où je ne rentrerais pas chez moi un week-end. Une nouvelle semaine s’écoula depuis cet incident avec Louis, et de nouvelles notes tombèrent. Des vingt-sur-vingt, dix-huit, dix-neuf, volaient devant mes yeux, je n’en revenais pas. Chuck m’agrippa par l’épaule, il semblait presque plus heureux que moi. Le tas de devoirs et de contrôle à préparer pour la semaine d’après m’apparurent insignifiants, mais je devais les préparer correctement. L’ambiance à la maison ne me permettait pas d’étudier correctement. Un stress grandit, puis vint l’idée de Chuck. J’eus mon père au téléphone le jeudi soir, il parlait tout fort volontairement à côté de moi, et nous mîmes en place le scénario que nous avions préparé. Je lui exposais mes notes fièrement, et lui expliquait ce que je devais faire pour la semaine prochaine. C’est là que mon ami me proposait que l’on étudie ensemble ce week-end. Il avait dit de vive voix : “Demande à ton père si c’est possible”, et un grand “oui” sortit de la bouche de cet abruti. Je n’eus pas peur pour ma mère, car il fut très content de me la passer au téléphone. J’entendis même qu'il lui fit un bisou sur la joue, bienheureux. L’amour aveugle que lui portait ma mère me dégoutait, et ce n’était qu’un hypocrite, mais au moins tout serait calme en mon absence.


Autant dire que le vendredi matin, je commençais ma journée de cours avec un sourire sincère au bout des lèvres, à l’inverse de la plupart de mes amis. Celui de Chuck me fit comprendre qu’il s’était passé quelque chose avec Marry qui crisait intérieurement. Katerina collait très fort Eglantine, ce qui me ramenait tout de suite à Elliot. Pourquoi ce froid ? Ses rires avec Michael ne laissait rien deviner. Blear se faisait rêveuse et Alicia broyait du noir. Moi qui pensais passer une bonne journée, elle débutait d’une drôle de manière.

Plus tard en classe, celle qui me considérait uniquement comme son meilleur ami distribuait les feuilles sur chaque banc durant la pause. Arrivée devant celui de Louis, seul pour ne pas changer, elle bredouilla un “salut” et lui tendit sa copie. Lui qui montrait peu ses émotions, semblait à cran. Elle le fixa quelques secondes de trop.


- Oui ? Tu as quelque chose à dire ? lui demanda-t-il d’un ton hargneux.

- N... Non, je…

- Pourtant, j’en ai l’impression, dit-il d’un ton plus calme en la sentant mal à l’aise.

- Je suis désolée d’avoir forcé la dernière fois, fit-elle après quelques secondes de réflexion.

- Ce n’était pas que toi, donc c’est bon, répondit-il pleins de reproches et toujours d’un ton sec.

- Tu… Est-ce que tu… me détestes ?


Le boucan des autres élèves s’abaissait au détriment de leurs paroles pour mieux les écouter. Louis soupira en découvrant son visage triste. Elle avait presque les larmes aux yeux. Blear tournait légèrement la tête, intéressée.


- Non, je ne te déteste pas, mais… Tu es tenace, ajouta-t-il en fixant son bureau.

- C’est juste que…

- Que ce soit clair, je ne veux pas en parler…

- Mais tu devrais !

- Non !

- Pourquoi ?! cria-t-elle en trépignant de colère.

- Ça ne te...

- Pourquoi tu rejettes tout ce qui t’entoures ? Tu es un garçon génial ! Tu pour...

- Tu recommences ! cria-t-il toujours en osant toujours pas la regarder.

- Mais je veux comprendre ! Ce n’est pas normal…

- Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Alicia, laisse-le tranquille, dit le professeur qui venait d’arriver.

- Tu ne te feras jamais d’amis si ça cont…

- JE N’EN AI PAS BESOIN !! NI DE TOI, NI DES AUTRES ! hurla-t-il en se relevant de sa chaise, cette fois en la fixant vigoureusement.

- Ça suffit ! intervint notre professeur, Alicia à ta place ! Et Louis, calme-toi, je te prie, ajouta-t-il en lui lançant un regard inquiet.


Le peu de fois où Louis levait la voix, la classe, les gens autour, devenaient toujours très silencieux. Cette fois, il dut crier trop fort. Je le vis porter sa main à sa gorge, puis sur son torse, et il se rassit essoufflé. Les jambes d’Alicia tremblaient par-dessous son banc, et moi je me sentais vexé. Bien, il n’avait pas besoin de moi non plus.

Le cours se passait, et nous devions nous rendre au tableau les uns après les autres pour résoudre les exercices. Au tour de Louis, lorsqu’il se leva, un nouveau malaise s’installa. Sa colère était noire. Il écrit le calcul en quelques secondes et claqua la clé sur le bureau. Quand il se retourna, le monde s’arrêta de tourner. Alicia ramassait une larme au bout de son doigt, et l’expression d’un cœur serré se dessina sur son visage. Il ne bougeait plus, au milieu de l’estrade, un pied dans le vide qui s’apprêtait a touché le sol. Livide.


- Monsieur ? Monsieur !! cria Chuck qui réagit en premier.


Celui-ci, se retourna sur Louis, en même temps que les inattentifs. En même temps que Blear qui lâcha son bic, que Katerina qui pâlit en le voyant tomber au sol. J’entendis sa respiration se bloquer, du moins ce qui lui en restait. Je frémis en découvrant les taches rouges sur sa chemise, sortant en jet de sa bouche. Il agonisait, genoux au sol, une main sur le cœur, l’autre appelant au secours. Je vis ses yeux bleus me fixer lorsque je me levais en hâte et tombés sur Alicia, à sa place, immobile, les deux mains recouvrant la moitié de son visage. Aucun doute, il l'aimait. Follement, pour la regarder une dernière fois avant que ses yeux ne se ferment.

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Il - oui merci. J'aurrais jamais si tu ne m'avais pas poussé. Merci de m'avoir innitié?

Elle - tout le plaisir est pour moi. Et j'espère que tu reviendra vite.

Il- Ne t'inquiète pas, l'escalade c'est passionnant.



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hersen



L'attente glissait aussi paisiblement sur l'esprit du guerrier que l'eau dans le ruisseau. Il suivait les sons venant du faré, les imprécations et le bruit du pilon dans le mortier. Il avait su vaincre et le reste était secondaire. Assis sur un caillou, il était chez lui, il se sentait vibrer pour sa Terre. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour les siens, pour être un brave. Et pour manger. Des années de sécheresse avaient réduit les vivres. L'arbre à pain dépérissait et il fallait agrandir le territoire, s'approprier la vallée sur l'autre versant de l'île volcanique.
Ce n'est pas lui qui a ramassé les noix de bancoulier dont on tirerait l'encre, après les avoir calcinées. Il fallait des mains aux pouvoirs sacrés pour transmettre au liquide tinctorial les qualités honorant celui qui les recevrait.
La peau brune habillant des muscles colossaux frissonnait de temps à autre sous cette force mal contenue. Le guerrier revivait son combat. Il revoyait son ennemi en face, avec dans le regard la même détermination que la sienne, la même bravoure. Une seule des deux lances atteindrait son but, c'était la loi pour pouvoir rentrer au village plein de gloire et apporter ainsi la promesse de nourriture pour le peuple. Il a failli tout perdre, décontenancé, à l'instant où il avait entendu son frère hurlant s'élancer sur un adversaire et retomber net, le crâne fracassé. L'ombre sur la victoire. Alors il avait rugi, transmettant la douleur de la perte de son frère aimé à la pierre effilée de son arme.
Ce fut le massacre.
Les hommes, vieux, nus à l'exception d'un pagne de tapa, tissu végétal, sortaient enfin du faré, l'un d'entre eux tenant haut un bol fait du crâne d'un animal. Leur nudité étalait au grand jour leurs tatouages qui, au fil des ans, prenaient des reflets verdâtres. Leurs actes valeureux étaient inscrits et chacun respectait ces marques. Le guerrier se leva et les salua. Rien en cet instant n'était plus précieux sur l'île que le contenu de ce bol, une encre produite par la terre nourricière et qui avait reçu les paroles sacrées.
On fit asseoir le vainqueur nu sur un gros caillou et les sages l'entourèrent. Pendant que l'encre végétale était étalée sur la peau dorée de l'homme imposant, les voix masculines psalmodiaient et le tatoueur, le seul habilité à marquer les peaux des signes de la bravoure, commença à enfoncer une dent de requin acérée, puis encore et encore répéta son geste, patiemment. Le tatouage s'est dessiné sur la peau au fil des chants ininterrompus lentement, jusqu'à la tombée du jour. Une marque indélébile qui dira à tous combien il s'est battu pour les siens.
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-Eh, Paul, t'as vu là-bas la cahute ? Y a un mec, il te fait des supers tatouages, regarde celui que j'ai !
-oh la vache ! Fais un selfie !
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