Chapitre 11 : Douleur.

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J’aurais pu lui donner le jour-même. Mais je n’en fis rien, car nous étions en voiture. J’aurais pu lui donner le samedi, au matin pendant que je faisais les corvées, ou durant l’après-midi lorsqu’il vint voir si je travaillais correctement. Ou encore pendant le repas du soir, mais la présence des couteaux m’en empêcha. Puis, je voulais éviter une nuit pénible à ma mère, alors de tous le weekend, je choisis le dimanche matin pour le confronter.

Il était dans son bureau, penché sur des documents administratifs, un verre d’alcool à la main. Son immense dos me glaçait le sang. Je ne voulais pas voir son visage, la repousse de sa barbe, les poches sous ses yeux virulents et encore moins sentir son souffle imbibé. Je toquai sur le chambrant de la porte pour signaler ma présence. Le voilà, ce regard lourd, sombre et grave au moment où il aperçut la feuille dans ma main. Puis, devint vicieux, lorsqu’il me demanda d’un signe de main, sans dire un mot, de m’approcher. Le premier pas était toujours le plus dur, et l’alignement du deuxième m’envoyait à la mort. Je devais retenir les tremblements de ma main, il détestait sentir ma peur. Alors, je lui tendis la feuille en obligeant mes doigts à se contracter, pour ne pas faire un mouvement. Il attendait sur son siège affichant toute sa puissance, que je l’avance au plus près pour l’arracher immédiatement de mes mains. Son regard vrilla directement sur la marque rouge, et je le sentis se tendre. Le côté droit de son visage se tordit, et sa mâchoire menaçait de se déboiter tellement il la contractait. Il laissa glisser la feuille au sol, et bu le reste de son verre d’une traite. Sa main à lui pouvait trembler. Il l’éclata à mes pieds, le fracas me fit sursauter. J’entendis ma mère se relever du fauteuil dans le salon. Faites qu’elle ne vienne pas, répétais-je incessamment. Je restais inerte pendant qu’il se levait doucement. J’avais le souffle coupé, et je peinais à respirer.

- Qu’est-ce qu’il se passe, mon garçon ? fit-il en glissant sa main dans mes cheveux. Tu as peur, parce que tu sais que tu as commis une erreur ? demanda-t-il ensuite en continuant son chemin jusque dans mon cou.

- N…

- Ne mens pas, gronda-t-il de sa voix rogue.

- Ou..i, j’ai peur, poussais-je sur ma gorge pour parler.

- Espèce de fiotte, marmonna-t-il avant de me cracher au visage. Si tu as peur, tu sais ce que tu dois faire ! Non ? Qu’est-ce que je te demande ?!

- Ramener des bonnes notes…

- Voilà, est-ce que c’est compliqué ?

- No… Non…

- Alors pourquoi tu me ramènes de la merde ?! s’énerva-t-il en me poussant contre le bureau où je me retins au siège pour ne pas tomber.

- Je ferais mieux la prochaine fois…

- J’en ai rien à foutre de la prochaine fois, espèce de merde ! Ceci prouve que tu n’es qu’un bon à rien ! continua-t-il de crier en me reprenant par les épaules et me collant la feuille contre la figure. La prochaine fois que tu me ramènes une note pareille, je te TUE ! Hurla-t-il en me chopant par le cou.

Ne viens pas, continuais-je dans ma tête, alors qu’il serrait fermement ma gorge. Je sentis le sang me monter à la tête, et mon souffle disparaitre. Par réflexe, j’agrippai sa main et croisa ses yeux gorgés de sang, qui rougirent encore plus en voyant les larmes dans les miens. Je sentis mes pieds se décoller du sol, et vit la silhouette de ma mère s’approcher au-dessus de son épaule. Je voulais lui crier de faire demi-tour. Il planta un coup de coude dans son ventre lorsqu’elle lui sauta dessus. Elle tomba au sol plié en deux, et il lui jeta un coup de pied dans la cuisse comme pour chasser un vulgaire animal. Je retins ma main de venir l’aider, ravisa ses paroles que je voulais hurler, même si j’en aurais été incapable. Cette fois, il enfonça ses doigts dans mon crâne et tira sur mes cheveux pour me ramener à lui. Un cri sortit.

- J’espère que tu souffres, tout autant qu’elle, fit-il en écrasant son pied contre le dos de ma mère. Que ce soit clair, la “prochaine fois”, je t’éclate ta gueule et la sienne avec ahahah, éclata-t-il de rire en découvrant mon visage en colère. Quoi ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Hein ? dit-il en parlant à quelques millimètres de on visage. Il n’y a que ton regard qui est féroce, autrement tu es faible. Faible, au point de laisser ta mère crever au sol.

- C’est…

Je n’eus le temps de vivre complétement ma rage, qu’il me poussa au sol à côté d’elle et me jeta un coup de pied dans la tronche. Ma tête claqua contre le pied du bureau, et ma vue se brouilla. Je le vis simplement trainer ma mère jusque dans la chambre. Je tentais de les suivre, mais je n’arrivais pas à me relever, trop faible. Je ne voulais pas qu'elle vienne. Le noir s’étendit devant mes yeux, et je sentis mon menton frotter contre la moquette avant de m’évanouir.

***

J’aurais pu lui donner le jour même, mais je n’en fis rien. Des trois jours que j’avais devant moi, j’avais choisi le dimanche. Habituellement, je lui annonçais les mauvaises nouvelles le vendredi soir, quitte à passer un horrible weekend. Ça me laissait le temps de me remettre de mes blessures, de trouver une solution pour les dissimuler. Mais cette fois, j’avais choisi le dimanche.

Mon père roulait vite, et me déposa comme un vulgaire sac-poubelle devant l’internat. Dans la voiture, à plusieurs reprises je pensais que la mort serait plus simple. Puis, je pensais à mes amis, et continuai de m’accrocher à l’accoudoir du siège. La dame à l’accueil n’osa rien dire en voyant mon visage. J’acceptais les clés comme si de rien était. Je ne fus pas étonné de voir Chuck m’attendre à l’entrée du couloir où se situait ma chambre. À lui, je voulais le cacher. Lorsqu’il se précipita vers moi, mort d’inquiétude, je levais la main pour l’arrêter net.

- Pas maintenant, marmonnais-je.

Pour une fois, il m’écouta alors que j’ouvris la porte derrière laquelle je voulais m’enfuir. Tandis que je choppais la clé dans l’arrière de ma poche, j’entendis un grand bruit venant de plus loin. Alicia se tenait au bout du couloir, les boites des jeux de sociétés à ses pieds. Chuck avait sans doute voulu me prévenir. Je m’avançais. Elle fit quelques pas. Puis, je marchai plus vite et les blessures sur mon visage brûlait à cause de mes traits qui se crispait. Elle courue pour me l’attraper. Elle le regarda attentivement de ses yeux ronds, la bouche entre-ouverte. Un sanglot. Des larmes. C’est moi qui me logeai dans ses bras. Je ne voulais pas qu’elle soit choquée. Mais avec les hématomes et les pansements couvrant le flanc droit de ma face, c’était impossible. Je sentis ses mains dans mon dos, le parcourir doucement de peur de me faire mal. Et bien que la douleur crisait dans tout mon corps, je la serrais plus fort. Elle répondit à cette étreinte. Une porte s’ouvrit et Chuck s’empressa de venir ramasser les boites autour de nous. Plusieurs curieux passèrent leurs têtes, et il me vola les clés pour ouvrir ma porte. Louis venait aussi d’arriver, mes cahiers dans ses mains. Pourquoi devait-il être aussi ponctuel ?

- Qu’est-ce qui t’es arrivé ? lâcha-t-il, choqué en découvrant mon visage.

- Ne t’occupe pas de ça, fit Chuck en ouvrant la porte de ma chambre pour m’y pousser à moitié.

- Mais les livr…

- CE N’EST PAS LE MOMENT !!! Hurla Alicia dans tout le couloir en se retournant sur lui pour me cacher.

Il prit peur, et lui tendit d’un coup les livres qu’il m’avait emprunté. Elle les saisit d’un geste violent, et lui lança un regard qui lui disait de dégager. Louis voulait dire quelque chose de plus, je vis du coin de l’œil qu’il se sentait désolé. C’était la première fois que je le voyais si expressif. Chuck le prit par l’épaule et l’emmena avec lui. D’autres élèves sortirent de leur chambre, mais n’eurent pas le temps de me voir. Alicia m’avait déjà forcé le chemin, et fermer la porte à clé derrière elle.

- Tu n’aurais pas dû lui crier dessus…

- Tu as raison, il va me détester encore plus, fit-elle en s’agrippant le crâne.

- Je ne pense pas qu’il te déte…

- Ce n’est pas le sujet ! Oh pardon, s’excusa-t-elle en se rendant qu’elle criait. Dossan, souffla-t-elle ensuite, les larmes remontant, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?

- Ça, dis-je en déposant mes doigts sur les blessures, c’est l’œuvre de mon père, ajoutais-je alors qu’une larme roulait sur ma joue.

Je lui expliquai tout. C’était la première fois que j’en parlais ouvertement. Je voulais tout lui dire, qu’elle sache à quel point je souffrais. Les larmes que je m’efforçais de garder tombèrent sans relâche, alors qu’elle tenait mes mains en m’écoutant. J’évitais simplement de lui dire que mon père était obsédé par les Richess. Je vis tant d’expressions sur son visage, de la colère à la tristesse, puis de l’intérêt à la prise de conscience. Mes pansements se décollaient vulgairement, heureusement Chuck m’avait fait promettre d’avoir un stock dans ma chambre. Alicia s’occupa de me passer de la pommade dans le dos, pendant que je coupais une bande. Je n’éprouvais aucune gêne à ce qu’elle me voit torse-nu. Elle s’occupa ensuite de désinfecter mes plaies au visage. Elle se pencha un peu plus dans le lit où j’étais assis en tailleur, pour être plus précise. Une fois tout ça remis au propre, elle attrapa ma main une nouvelle fois et déposa un baiser sur mes phalanges blessées, seule blessure que je m’étais affligée moi-même en cognant dans le mur. Puis, elle la glissa délicatement sur mon cou mauve et me regarda avec peine. Je vis ses yeux se poser sur mes lèvres coupées. Je les touchais du bout des doigts. Une montée d’adrénaline parcourue mon torse.

- Ici aussi, j'ai le droit à un baiser magique ?

- Dossan, s’étonna-t-elle en lâchant légèrement ma main.

- Excuse-moi, je débloque, lâchais-je directement en me rendant compte de ce que je venais de dire.

- Non je… C’est juste que je n’ai jamais embrassé personne… et tu es mon meilleur ami, c’est…

- Moi aussi, mais parfois, j’ai envie d’essayer, parce que nous sommes proches, avouais-je en serrant sa main.

- J'avoue y avoir pensé récemment... mais c'est parce..

Je déposais ma main sur son avant-bras et la tira légèrement vers moi. Je vis son regard s’arrondir, notamment parce qu’elle bascula sur ses genoux. Je déposais alors mes mains sur sa taille, et elle, les siennes sur mes épaules nues. Nos yeux hésitaient, mais j’allongeais un peu le cou, et elle abaissa sa tête vers la mienne. Au contact de ses lèvres, je sentis toute la douleur dans mon corps s’envoler. Elles étaient douces, et délicates. Humides aussi. Comme ses larmes qui glissaient contre mes joues.

J’aurais pu lui donner le jour même, mais j’avais choisi le dimanche.

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Il - oui merci. J'aurrais jamais si tu ne m'avais pas poussé. Merci de m'avoir innitié?

Elle - tout le plaisir est pour moi. Et j'espère que tu reviendra vite.

Il- Ne t'inquiète pas, l'escalade c'est passionnant.



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hersen



L'attente glissait aussi paisiblement sur l'esprit du guerrier que l'eau dans le ruisseau. Il suivait les sons venant du faré, les imprécations et le bruit du pilon dans le mortier. Il avait su vaincre et le reste était secondaire. Assis sur un caillou, il était chez lui, il se sentait vibrer pour sa Terre. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour les siens, pour être un brave. Et pour manger. Des années de sécheresse avaient réduit les vivres. L'arbre à pain dépérissait et il fallait agrandir le territoire, s'approprier la vallée sur l'autre versant de l'île volcanique.
Ce n'est pas lui qui a ramassé les noix de bancoulier dont on tirerait l'encre, après les avoir calcinées. Il fallait des mains aux pouvoirs sacrés pour transmettre au liquide tinctorial les qualités honorant celui qui les recevrait.
La peau brune habillant des muscles colossaux frissonnait de temps à autre sous cette force mal contenue. Le guerrier revivait son combat. Il revoyait son ennemi en face, avec dans le regard la même détermination que la sienne, la même bravoure. Une seule des deux lances atteindrait son but, c'était la loi pour pouvoir rentrer au village plein de gloire et apporter ainsi la promesse de nourriture pour le peuple. Il a failli tout perdre, décontenancé, à l'instant où il avait entendu son frère hurlant s'élancer sur un adversaire et retomber net, le crâne fracassé. L'ombre sur la victoire. Alors il avait rugi, transmettant la douleur de la perte de son frère aimé à la pierre effilée de son arme.
Ce fut le massacre.
Les hommes, vieux, nus à l'exception d'un pagne de tapa, tissu végétal, sortaient enfin du faré, l'un d'entre eux tenant haut un bol fait du crâne d'un animal. Leur nudité étalait au grand jour leurs tatouages qui, au fil des ans, prenaient des reflets verdâtres. Leurs actes valeureux étaient inscrits et chacun respectait ces marques. Le guerrier se leva et les salua. Rien en cet instant n'était plus précieux sur l'île que le contenu de ce bol, une encre produite par la terre nourricière et qui avait reçu les paroles sacrées.
On fit asseoir le vainqueur nu sur un gros caillou et les sages l'entourèrent. Pendant que l'encre végétale était étalée sur la peau dorée de l'homme imposant, les voix masculines psalmodiaient et le tatoueur, le seul habilité à marquer les peaux des signes de la bravoure, commença à enfoncer une dent de requin acérée, puis encore et encore répéta son geste, patiemment. Le tatouage s'est dessiné sur la peau au fil des chants ininterrompus lentement, jusqu'à la tombée du jour. Une marque indélébile qui dira à tous combien il s'est battu pour les siens.
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-oh la vache ! Fais un selfie !
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