Chapitre 8 : Louis Kibé

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Je me souviens parfaitement de l’arrivée de Louis, et des pensées qui en suivirent. Chuck entreprit ses petites recherches dès le premier jour. Une mauvaise habitude que seuls nous, son cercle d’amis, lui connaissions : celle de contrôler l’inconnu. La seule information qu’il eut sur le nouveau, grâce au talent de fouine de Marry d’ailleurs, fut qu’il s’agissait d’un élève boursier. Comme moi.

La lampe d’appoint éclairait les devoirs que je venais de finir après deux heures de travail, et les questions vinrent se bousculer dans ma tête. Il n’y avait que deux manières d’entrer à Saint-Clair. La première venait du statut, c’est-à-dire que les enfants provenant de bonnes familles et d’écoles prodigieuses n’avaient besoin que d’une invitation pour être accepté. La deuxième consistait à passer les examens d’entrées, sévèrement côtés. Ceux-ci ne se déroulaient qu’à la veille de la première année ou de la troisième. Louis Kibé avait un statut d’élève boursier, ce qui signifiait qu’il avait passé ces examens avec brio, mais quand ? Les avait-il réussis et eut un empêchement par la suite, expliquant son arrivée tardive ? Ou l’école avait-elle fait une exception pour ce garçon ? Un mystère de plus à résoudre.

Je m’étonnais de ma propre curiosité. Pourquoi y pensais-je autant ? Je compris que je voyais en lui la possibilité d’avoir un ami qui me ressemble. Nous étions si peu dans cette école à venir d’un milieu modeste. Je me sentais loin de tous ces enfants de riches, dont les valeurs se confrontaient sans cesse aux miennes. Si je n’avais pas été amis avec les Richess, si je n’avais pas rencontré Chuck, jamais je n’aurais eut ma place dans cette école. Au fond, mon fidèle ami devait se sentir vulnérable de la venue d’un de mes semblables. Et le comportement de Louis dans ses premiers pas à Saint-Clair me laissait croire qu’il n’y laisserait pas sa marque. Du moins, pas si nous le laissions s’écarter volontairement des autres : “Je ne suis pas ici pour me faire des amis”, un mensonge que je ne pouvais avaler.

Le temps s'écoulait et comme tous les soirs, je m'offris cinq minutes sur le balcon avant de me coucher. Ce rituel me rappelait la chance que j’avais d’être ici. À cette heure, il faisait toujours calme. Rares étaient les élèves qui tentaient le diable en faisant du boucan ou en se promenant la nuit. En m'y logeant, je découvris Alicia sur le bâtiment de gauche, qui se prenait une bouffée d’air frais, accoudée à la rambarde. Je voulus lui faire un signe, comme ça arrivait parfois, mais des personnes apparurent à un balcon du sien : Louis et je supposais, ses parents. Si tard ? m’étonnais-je. Après avoir débarqué au cours de l’année alors que c’était fondamentalement impossible, pourquoi ne pas faire un déménagement de nuit ? Il tenait ses traits de sa mère, et sa taille de son père, mais son caractère ne semblait venir d’aucun d’eux. Il était loin d’être aussi avenants que ces deux derniers, presque dérangé qu’ils discutent avec Alicia. Je décidai de rejoindre mon lit, avant qu’on ne me prenne pour un voyeur, tout en me demandant ce qu’ils pouvaient bien se dire. Des commodités, sans aucun doute.

***

Il était coutume que les nouveaux pensionnaires emménagent dans l’internat quelques jours à l’avance, la journée même, voir après les cours, mais plus rarement la nuit. Mais avec Louis tout semblait s’être fait à la dernière minute. Le grand brun ne montrait aucun signe de plaisir en déballant ses affaires avec ses parents qui, eux, exagérait leur bonne humeur.

Lorsque ceux-ci visitèrent le balcon, ils la découvrirent à peu près au même moment que je ne l’avais fait.

- Oh bonsoir, s’étonna la mère.

- Bonsoir, répondit Alicia sur le même ton. Ah, vous êtes les parents de Louis, fit-elle en le voyant se joindre dans le petit espace.

- Vous vous connaissez ? demanda alors son père en regardant son fils.

- Elle est dans ma classe…

- Je suis contente que tu te sois déjà fait une amie ! s’exclama sa mère en joignant ses mains.

- Ce n’est pas mon amie, marmonna-t-il.

- Lou , ce n'est pas correct ! Excuse-le, il est parfois rustre, mais je promets que c’est un gentil garçon…

- Maman, souffla-t-il.

- Et bougon, rit-elle en le prenant par les épaules, cela-dit ça me ferait plaisir de savoir qu’il soit entouré, pourrais-tu y veiller ? lui demanda-t-elle ensuite d’un visage qui respirait à la fois bienveillance et l’inquiétude.

- Avec plaisir, répondit Alicia qui analysait Louis dont les yeux restèrent rivés au sol.

Alicia nous fit part de cette rencontre le lendemain matin. Je compris aux expressions avides des filles que ce fameux Louis ne laissait aucune d’elles indifférentes. Elliot et Michael écoutaient leurs propos d’une oreille attentive, contrairement à Chuck qui ne voulait rien savoir.

- Donc il a emménagé de nuit, et quoi ? Ça n’a rien d’extraordinaire, dit celui-ci d’un ton condescendant.

- Non mais j’ai trouvé curieux que sa mère me demande de veiller sur lui, expliqua Alicia, ça ne lui à pas plu et il boudait, rit-elle ensuite.

- Sûrement parce qu’il agit de cette manière, dis-je en prenant un visage sérieux.

- Même s'il ne sourit pas, il est canon ! Hein Blear, tout à fait ton style un grand brun comme ça, ajouta-t-elle en faisant un clin d’œil à la dite. Si tu ne tentes pas ta chance, je vais le faire, la taquina-t-elle en réponse à son roulement de yeux.

- Je ne suis pas intére…

- Tu régresses Marry, l’interrompit Chuck d’un ton sec.

- Je te demande pardon ? s’offusqua-t-elle.

- Ce n’est pas un homme comme lui qu’il te faut…

- C’est parler haut et fort, pour un bébé, rétorqua-t-elle.

- Le bébé, s’arrêta-t-il pour respirer un grand coup, attends de toi que tu aies de merveilleuses idées à proposer à la réunion de demain, lâcha-t-il en la pointant du doigt.

La sonnerie retentit à ce même moment, sur quoi Chuck s’éloigna d’un levé de sourcil bien placé. Nous nous séparions des filles car nous avions cours de sport. Marry bouillonnait, littéralement. Et Elliot profitait de cette dispute pour taquiner d’autant plus son rival.

- La jalousie ne te va pas au teint, mon bébé, pouffa-t-il en le décoiffant.

- Elliot, souffla Michael.

- Laisse tomber Mick, il est encore plus con depuis qu’il est avec Katerina.

- Ce n’est pas ce que j’ai dit…

- Ne sois pas jaloux de mon couple, rit le roux, tu sais, si tu faisais un effort, peut-être qu’elle te considérait ?

- Tu n'as aucuns conseils à me donner et je n’ai pas besoin de faire d’efforts pour avoir qui que ce soit, compris ?

Elliot haussa simplement des épaules, et nous lança un regard rieur. Chuck était vraiment soupe au lait, parfois. Ce côté de lui me désespérait un petit peu, bien que je le trouvais attachant. Du côté des filles, Marry s’échauffait dans le vestiaire, se déshabillant comme une furie en repensant à ses dernières paroles.

- Parce que Moooonsieur est président des délégués, il pense avoir le droit de me donner des ordres ! A moi, Marry Stein ! Je ne me laisserais pas faire, oh non ! fit-elle en mettant son t-shirt de sport. Il faut que je trouve le moyen de lui faire payer, de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes…

- Ne laisse pas la haine prendre le dessus, ça n’en vaut pas la peine, tenta de la raisonner Eglantine.

- Peine perdue, marmonna Katerina qui nouait ses lacets.

- On t'as pas sonné, rétorqua la blonde en balançant un vêtement sur la brune. Et bien sûr que si ! Si je ne prends pas le dessus maintenant, toute ma vie que je vais devoir supporter ces affronts. TOUTE MA VIE, vous m’entendez ?!

- Utilises ta meilleure arme alors ? Drague-le, proposa soudainement Alicia en prenant un sourire vicieux.

- Pour une fois je suis d’accord avec cette timbrée, lâcha Blear qui évita de se faire frapper pour cette insulte.

- Mais, n’est-ce pas ce qu’il attend ? Enfin, rougit-elle, je ne sais pas ce qu’il veut mais...

- Mais non, tu le fais craquer et ensuite, tu te débarrasses de lui, ricana Blear. Tu ne t'en crois pas capable ?

- Me débarrasser de lui ? répéta-t-elle comme s’il s’agissait de la meilleure chose au monde. Oh oui, je vais le faire craquer, se mit-elle à rire diaboliquement, si fort qu’elles n’entendit pas les murmures de ses amis.

- Les filles, n’est-ce pas un pari risqué ? les reprit Eglantine, inquiète.

- Je suis d’accord, Chuck va sûrement adorer ce petit jeu et…

- C’est le but, rit Alicia.

- C’est vrai, il était temps qu’on fasse quelque chose, ajouta Blear en rendant un sourire narquois à sa complice.

- Blear diabolique, je ne veux jamais y avoir affaire, conclut Katerina qui la regardait chasser fièrement sa chevelure marron par-dessus une de ses épaules.

***

- Je ne vois pas ce qu'elles lui trouvent, il ne participe même pas aux cours de sport, grogna Chuck.

- Étonnant vue sa silhouette, quoi qu’il est mince, l’analysa Elliot.

En effet, moi qui pensais pouvoir en apprendre plus sur lui lors des parties de basket, ce fut raté. Louis se tenait à l’écart, sur les bancs, car il avait un certificat médical l’exemptant de la gym. Il avait pourtant l’air en forme. Puis un flash de mon père, me collant un poing dans le ventre me revint à l’esprit. Je passais ma main contre mes côtes sous le regard aiguisé de Chuck. Je lui fis un signe que tout allait bien.

Nos ventres criaient à la fin du cours. Tout le monde se rendit au réfectoire en hâte, sauf Louis à qui le professeur avait demandé de ranger le matériel. Sur le chemin Elliot se rendit compte qu’il avait oublié son sac dans le vestiaire. En route, il croisa Alicia qui l’accompagna par solidarité. Ils courraient presque tous les deux, ayant trop faim pour trainer dans les couloirs. Le roux trouva directement son sac, et s’arrêta soudainement alors qu’il faisait déjà demi-tour.

- Tu entends ça ? fit-il remarquer à Alicia en lui imposant le silence d’un geste, il devait ranger tous les ballons, se fâcha-t-il en se dirigeant vers le gymnase.

- De quoi tu parles ? Pourquoi t’es fâché ? s’inquiéta-t-elle car il était rare de le voir dans cet état.

Il s’apprêtait à répondre quand il se stoppa à l’entrebâillement de la porte. Alicia se cogna contre son dos, et s’en dégagea pour voir ce qui le rendait si sérieux. Louis se tenait au milieu du gymnase, manches retroussés, ballon à la main. Son profil était concentré, trop même. À l’instant où la balle toucha le sol, ils eurent l’impression qu’il se téléportait d’un bout à l’autre du terrain. Il la faisait jongler d’une main à l’autre et entre ses jambes pour la rattraper derrière son dos. C’était comme une danse, précise, vive et abrupte qui prit fin lorsqu’il marqua à un but depuis la ligne à trois points. Il frotta son front d’un revers de manche, et le semblant de sourire qui se dessinait sur son visage, disparu avec les applaudissements d’Elliot. À côté de lui, Alicia s’émerveillait de ce qu’elle venait de voir, sans savoir qu’il n’avait pas participé au sport.

- Allons bon, je suppose que tu ne faisais que te reposer tout à l’heure, dit-il d’un ton ironique. Tu es bon, ajouta-t-il en lui tendant sa main.

- Merci, répondit-il en lui rendant sa poignée de main légèrement essoufflé et déconcerté.

- Je vais passer outre ce que j’ai vu tantôt, pourquoi tu ne rejoindrais pas le club de basket ? Je suis capitaine, et j’aimerais bien avoir un bon joueur comme toi à mes côtés.

- Non, ça ne m’intéresse pas…

- Je crois que je vais avoir besoin d’une explication-là, s’étonna Elliot qui déposa ses mains de part et d’autre de ses hanches à la manière du célèbre superman.

- Je… n’ai pas envie de rejoindre un club ou quoi que ce soit, peina-t-il à dire.

- Mais pourquoi ?! Tu es tellement doué, c’est ridicule de pas vouloir y entrer ! Essaye au moins, continua-t-elle sans lui laisser le temps de répliquer. Ca se voit que tu as ça dans le sang, ajouta-t-elle toute excitée.

- Que le capitaine de l’équipe me le demande est justifié, mais tu n’as aucune raison de te mêler de cette histoire, répondit-il d’un ton glacial. Je ne suis pas intéressé, répéta-t-il en regardant Elliot cette fois.

Ce soudain revers de comportement, peina Alicia qui tentait de cacher son malaise en regardant ailleurs. Elliot s’arrêta sur l’expression blessée de son amie, et fit une grimace tout en se grattant le menton, ne quittant pas le sol des yeux.

- Tu sais, fit-il en levant son regard sur Louis, ça se passera très mal la prochaine fois que tu lui répondras de cette manière, continua-t-il en passant son bras autour d’elle. Donc si j’étais toi, je m’excuserais tout de suite.

- Elliot arrête, c’est pas la peine, couina-t-elle en tentant de se défaire de son emprise.

- Ça te ressemble pas de rien dire, il t’a manqué de respect…

- Mais non, je me suis mêlée de ce qui ne me regarde pas, répondit-elle toujours le regard fuyant.

- C’est bon, je m’excuse ! s’exclama Louis, excuse-moi, répéta-t-il en la fixant cette fois.

- Hum oui… Merci, bégaya-t-elle.

- Bien, maintenant que c’est réglé, réfléchis à ma proposition. Et oui, je laisse toujours une deuxième chance aux gens, lui sourit-il en voyant son visage surpris. Ah et range ça, fit-il en lui lançant le ballon.

Louis le récupéra de justesse au rebond, et poussa un long soupir en les voyant s’éloigner, Elliot attaquant le crâne d’Alicia de son poing et elle qui lui rendait des coups pour se défendre. Il déposa ses yeux sur la vieille balle, et se mordit les lèvres, pour faire ensuite un “non” de la tête.

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Elle continua de le guider jusqu'à la fin de la procédure. Après les émois de l'homme le reste de l'heure se passa plutôt tranquillement.

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Il - oui merci. J'aurrais jamais si tu ne m'avais pas poussé. Merci de m'avoir innitié?

Elle - tout le plaisir est pour moi. Et j'espère que tu reviendra vite.

Il- Ne t'inquiète pas, l'escalade c'est passionnant.



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L'attente glissait aussi paisiblement sur l'esprit du guerrier que l'eau dans le ruisseau. Il suivait les sons venant du faré, les imprécations et le bruit du pilon dans le mortier. Il avait su vaincre et le reste était secondaire. Assis sur un caillou, il était chez lui, il se sentait vibrer pour sa Terre. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour les siens, pour être un brave. Et pour manger. Des années de sécheresse avaient réduit les vivres. L'arbre à pain dépérissait et il fallait agrandir le territoire, s'approprier la vallée sur l'autre versant de l'île volcanique.
Ce n'est pas lui qui a ramassé les noix de bancoulier dont on tirerait l'encre, après les avoir calcinées. Il fallait des mains aux pouvoirs sacrés pour transmettre au liquide tinctorial les qualités honorant celui qui les recevrait.
La peau brune habillant des muscles colossaux frissonnait de temps à autre sous cette force mal contenue. Le guerrier revivait son combat. Il revoyait son ennemi en face, avec dans le regard la même détermination que la sienne, la même bravoure. Une seule des deux lances atteindrait son but, c'était la loi pour pouvoir rentrer au village plein de gloire et apporter ainsi la promesse de nourriture pour le peuple. Il a failli tout perdre, décontenancé, à l'instant où il avait entendu son frère hurlant s'élancer sur un adversaire et retomber net, le crâne fracassé. L'ombre sur la victoire. Alors il avait rugi, transmettant la douleur de la perte de son frère aimé à la pierre effilée de son arme.
Ce fut le massacre.
Les hommes, vieux, nus à l'exception d'un pagne de tapa, tissu végétal, sortaient enfin du faré, l'un d'entre eux tenant haut un bol fait du crâne d'un animal. Leur nudité étalait au grand jour leurs tatouages qui, au fil des ans, prenaient des reflets verdâtres. Leurs actes valeureux étaient inscrits et chacun respectait ces marques. Le guerrier se leva et les salua. Rien en cet instant n'était plus précieux sur l'île que le contenu de ce bol, une encre produite par la terre nourricière et qui avait reçu les paroles sacrées.
On fit asseoir le vainqueur nu sur un gros caillou et les sages l'entourèrent. Pendant que l'encre végétale était étalée sur la peau dorée de l'homme imposant, les voix masculines psalmodiaient et le tatoueur, le seul habilité à marquer les peaux des signes de la bravoure, commença à enfoncer une dent de requin acérée, puis encore et encore répéta son geste, patiemment. Le tatouage s'est dessiné sur la peau au fil des chants ininterrompus lentement, jusqu'à la tombée du jour. Une marque indélébile qui dira à tous combien il s'est battu pour les siens.
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-Eh, Paul, t'as vu là-bas la cahute ? Y a un mec, il te fait des supers tatouages, regarde celui que j'ai !
-oh la vache ! Fais un selfie !
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