Chapitre 4 : Préparation de la domination (1/2) (Corrigé)

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« Qu’est-ce que l’honneur ? Un concept vague, entre l’estime, la dignité morale, la loyauté et le courage. Une attitude embellie par les mots quand elle nous arrange… En temps de guerre, surtout en situation de désavantage, on se raccroche aux valeurs les plus authentiques afin de mieux endurer. On rabaisse l’ennemi, on prétend qu’il manque d’honneur, comme si cela contribuait à la victoire. Voilà la sinistre vérité : pour gagner un conflit, il ne faut pas être honorable. Il faut être fourbe, calculateur, malhonnête. Les victoires s’élaborent autour des cartes, sur base de minutieuses stratégies. La supériorité numérique et la vaillance des soldats ne sont que des facteurs minimes. Gardons la tête froide en cette période difficile, adaptons-nous, et même si c’est désagréable, soyons sournois, car l’adversaire n’hésitera aucunement. Les livres d’histoire retiennent les vainqueurs, pas ceux qui ont perdu avec bravoure. »

Extrait du journal de la commandante ertinoise Koheni Thilios (961 AU – 1004 AU), lors de l’invasion carônienne de l’Ertinie, peu avant d’être assassinée par son sergent.


Il avait triomphé, mais pas dans l’honneur. Aussi les menaces de mort s’amplifièrent lorsqu’il fut ramené au château, aux portes du déclin, aux remparts d’une vie dont il ne souhaitait guère appréhender les teneurs. De l’ardeur des sens aux confins de l’existence, Maedon agonisait, flanchait, mais les médecins s’assuraient qu’il ne calanchât pas. Tout était mis en œuvre pour le préserver de ses détracteurs… Mais qui le protégerait de lui-même ?

Bien des plaintes soufflèrent quand le décès de Denhay Restel fut annoncé. Lui qui avait su demeurer humble et discret, commandant efficace au quotidien… Il avait sacrifié sa vie pour renverser un autre homologue. Telles étaient les lois, ainsi les généraux soutinrent mon supérieur, non sans rendre hommage à sa victime. Une solide égide semblait envelopper Maedon, meneur des uns, horreur des autres, défendu par la hiérarchie. Contestations, fulminations et bravades se multiplièrent mais ne changèrent quoi que ce fût. Nous appartenions à une armée où des commandants pouvaient s’entre-tuer au nom de la tradition. Comment justifier une tentative d’assassinat sur une innocente ? Comment pouvait-il guider vers l’avenir sans entacher davantage sa réputation ?

Le temps s’égrena, les plaies persistèrent. Déjà des nouvelles d’autres escarmouches tombèrent et ne présagèrent pas de bons augures… Des pressentiments tenaillèrent mon esprit nuit et jour : bientôt s’achèverait mon répit, bientôt s’ourdiraient les desseins inavoués. En attendant, mieux valait profiter de mon entourage, chérir ce pourquoi je tenais encore debout.

D’opale et de carmin miroitaient notre commandant tandis qu’il oscillait lourdement ses paupières. Il était si pâle, si morne, pourtant il luisait d’une commune splendeur. D’épais bandages couvraient ses saillants abdominaux autour desquels s’articulait son corps meurtri. Seuls ses alliés l’empêchaient de sombrer, sauf Vandoraï, Hintor et quelques autres dont il avait interdit l’entrée. Je figurais, avec Emar, Lisime et Kione, parmi ses plus visibles soutiens... Nous entourions un lit à côté duquel un fichu ouvrage était brandi.

— Délivrez-nous vos impressions ! s’écria Nalionne, parée à rédiger sa version de sa plume. La réalité est imprévisible, j’aurais dû être présente pour assister à ce duel épique !

— De quoi parles-tu ? murmura notre commandant, sceptique.

— C’est évident, voyons ! Je ne dois rien manquer de cet événement, le retranscrire pour les générations futures ! Ainsi mes lecteurs pourront appréhender chaque rebondissement de cette guerre ! Ce fut la rivalité fraternelle entre deux commandants que rien n’arrêtait. Maedon Farno, jeune et fier, respectable guerrier pourtant rattrapé par des erreurs involontaires ! Denhay Restel, expérimenté et humble, se dressant contre lui au nom d’une vétuste coutume ! J’imagine les deux hommes avançant l’un vers l’autre, au rythme du souffle coupé de leurs alliés ! Je les vois croiser le fer, répliquer à tout hâte, se livrer corps et âme dans leur lutte ! Je perçois Maedon triompher après de glorieux efforts, transperçant son adversaire, scandant le cri de la victoire auprès de ses amis !

Un soldat bourru retroussa les manches, prêt à la corriger, mais Lisime s’interposa entre les deux.

— Qu’est-ce que tu fous, Lisime ? gronda-t-il. Arrête de la protéger !

— Elle s’exprime de façon maladroite, justifia mon amie, mais elle a de bonnes intentions ! N’y prêtez pas attention, nous partons dès à présent !

— Quoi ? s’étonna Nalionne. Mais j’ai encore des éloges à formuler !

— N’empire pas la situation, s’il te plaît… Ça a été un plaisir de vous voir, commandant, en espérant que vous vous remettrez. Enfin, je ne sais pas si j’appartiens encore à l’unité quatorze…

Lisime n’insista pas outre mesure auprès de la scribe, tant des regards hostiles étaient rivés contre elle. Déglutissant, transpirant, Nalionne décampa avec prestesse sans lâcher son livre des mains. Dommage que ma camarade se sentît obligée de la talonner, agrémentant son départ d’un clin d’œil peu convaincant…

Maedon soupira une fois qu’elles furent parties.

— Je ne mérite pas de recevoir tant de louanges…

— Commandant ! s’exclama Kione. Je ne vous connais que depuis mon arrivée à Carône, mais je sais que vous êtes quelqu’un de valeur !

— Kione a raison, arrêtez de vous dévaloriser ! consola Emar. Vous m’inquiétez, commandant. Vous vous êtes battus comme un forcené, vous avez triomphé là où beaucoup voulaient vous voir échouer ! N’écoutez pas vos détracteurs !

— Qui dois-je écouter, alors ? Leurs chuchotements s’immiscent dans mon esprit… Ils me traitent de félon, de meurtrier de masse, me souhaitent les pires tourments. Ils veulent que je sois exclu de l’armée, privé de mon commandement, déchu de mes privilèges. Je serais bien sourd si je prétendais faire comme si de rien n’était.

— Et alors ? On s’en fout de ce qu’ils pensent ! Ce qui compte, c’est qu’on soit là pour vous épauler !

— Une poignée de soutiens parmi des milliers d’accusateurs. Je te remercie, Emar, mais je n’en peux plus…

Et il s’orienta vers ma personne, alors que mes camarades s’évertuaient à redorer son sourire d’antan. Peut-être m’estimait-il capable de l’aider à remonter la pente…

— Denna…, murmura-t-il. Que penses-tu de ma condition, toi qui restes discrète ? Je n’ai pas toujours été tendre avec toi. Au fond, tu as eu beaucoup de chance.

— Pour être franche, dis-je à mi-voix, je ne sais pas, commandant. Ce n’est pas à moi de vous juger. Je suis juste triste que vous en soyez arrivé là. Vous aviez la fureur de vaincre au moment où vous vous engagiez contre Denhay, pourtant… vos yeux semblaient exprimer le regret.

— Oui, admit Maedon en fixant pensivement le plafond. Je le respectais, bon sang ! Il n’appréciait pas mes méthodes, d’accord… Mais pourquoi m’a-t-il défié en duel à mort ? Pourquoi ai-je gagné ?

— Parce que vous avez lutté jusqu’au bout ! louangea un confrère.

— À quel prix ? C’était un commandant respectable, un compagnon de guerre, un atout indispensable ! Il ne tombera jamais sur le champ de bataille car je l’ai pourfendu avant… Et, sans corps retrouvé, ses funérailles devaient être vides… Je ne voulais pas le tuer, ni couper le bras de Ryntia, ni entraîner les miens à la mort ! J’ai triomphé pour récolter dénigrements et diffamations. Sans vous pour me relever, sans Jalode pour croire en moi, je me serais déjà effondré. Merci pour tout…

Notre meneur prononçait ses doléances à la manière d’un testament. Certes sa plaie fut sévère, certes les délations anéantissaient sa dignité, mais il respirait encore. Il s’opiniâtrerait, je n’émettais aucun doute à ce sujet, tant brûlait la conviction dans ses yeux. Il lui suffirait de se rétablir… C’était sans oublier que, pendant ce temps, les ambitions de rébellion se soulevaient. Au moins Maedon ne subirait-ils pas les éventuels dommages…

Tandis que mes confrères et consœurs accompagnaient notre supérieur dans son repos, je préférais m’absenter après un signe d’adieu. Devant la porte se dressait encore Rohda, si colossale que nul ne franchissait le seuil sans son consentement. Elle se heurtait à deux militaires de l’unité douze qui la dévisageait avec hargne, leur main frôlant le pommeau de leur épée.

— Laissez-nous passer, sergente ! exigea l’un. On a deux mots à dire à ce traître !

— J’ai pas été assez claire, rétorqua la géante. Un pas de plus et je vous fais valser de l’autre côté du couloir ! Je protège mon commandant, c’est mon rôle, compris ? Alors dégagez avant que je vous casse la gueule.

— Vous valez mieux que ça ! s’écria l’autre soldat. Vous êtes quoi, sa garde du corps ? Il a buté notre commandant, on doit le venger !

— Ouais, il l’a battu, parce qu’il l’a voulu. C’est la tradition, et si ça vous plait pas, allez voir ailleurs.

— Décevante, comme toujours. Vous n’avez aucun cœur, aucune âme, aucun honneur. Vous ne servez qu’à porter une arme !

Rohda décocha une beigne au provocateur qui vola sur plusieurs mètres. Une telle force se délivra du choc qu’il saignait abondamment du nez, peut-être même qu’elle lui avait brisé l’os ! Son compagnon tressaillit tant qu’il détala à toute allure, non sans ramasser son ami au passage.

Ma sergente inspira, tête inclinée vers le bas, perdue dans la contemplation de son gantelet maculé de liquide vermeil.

— Mon portrait tout craché, déplora-t-elle. Je cogne sans cogiter, j’aboie sans piger.

— Tout va bien ? m’enquis-je.

— Te fais pas de mouron pour moi, Denna. J’ai fait valser cinq hommes et quatre femmes depuis le début de la journée. Pas de raison que ça s’arrête.

— Notre armée est plus désunie que jamais…

— Ça t’étonne ? Faut pas se leurrer, y’a toujours eu des cons, mais ils attendent le bon moment pour ouvrir leur gueule. Je les comprends, les bougres, ils perdent des repères alors ils sont désespérés. Enfin bon… Au fait, ta tante est au bout du couloir. Elle veut te causer.

Aucun détour ne m’était offert. Je cheminai avec appréhension et lenteur, proche d’une errance au sein d’une base en division. Dans ces ramifications résidait un repère fixe : une générale invaincue et un insécable lien familial. Son sourire brilla comme son regard au moment où elle m’aperçut. Sitôt à sa portée qu’elle posa ses mains sur mes épaules, m’enfermant à son contact ! Sa bienveillance à mon égard me faisait frissonner de plus en plus…

— Enfin revenue ! se réjouit-elle. Il y a une réunion à laquelle j’aimerais que tu participes.

— Maintenant ? demandai-je, interloquée.

— Bien sûr ! Il s’agit d’une réunion stratégique et primordiale. Plus que quelques mois de campagne et nous pouvons espérer que notre conquête sera achevée !

— Ma place n’appartient pas là ! Je ne suis qu’une soldate ordinaire…

— Plus pour longtemps, sois rassurée. Nos dernières escarmouches sont mitigées, toutefois nos défaites nous endiguent à peine comparé à nos victoires. Nous n’avons aucune raison de nous inquiéter.

— Attendez… Vous n’émettez aucun commentaire sur le duel entre Maedon et Denhay ?

Jalode guetta les alentours, en quête d’une oreille indiscrète, et ne discerna rien de suspect. Ce pourquoi elle rapprocha son visage et modula son volume.

— Il est vrai que leur opposition fut intéressante à suivre. Au départ, je me figurais qu’ils cherchaient à s’attirer mes faveurs, mais leur rivalité était plus complexe que cela. Denhay fut le premier à dénoncer Maedon, bien avant la guerre, quand je l’ai nommé commandant. Et, si j’ai dévolu davantage de temps à rabaisser Maedon, je l’ai toujours considéré comme un imbécile utile. Denhay, quant à lui, a toujours été plus malicieux, et hypocrite par surcroît.

J’écarquillai des yeux tout en perdant l’équilibre. Sans ma tante pour me rattraper, comme d’une accoutumée trop régulière, j’aurais chuté misérablement sur la pierre ! Elle s’illuminait d’une bien étrange manière…

— Je ne comprends pas…, dis-je, des paroles calées au fond de ma gorge.

— Ne sois pas naïve, charia Jalode. Je connaissais Denhay depuis longtemps, et il a beaucoup évolué ces dernières années. Auparavant, il était plutôt favorable à mes actions, même s’il a toujours privilégié une autre voie que la violence, depuis lors il s’est découvert une âme pacifiste. Je ne me voile point la face : nul doute qu’il cherchait à me renverser, un jour ou l’autre.

— Comment en êtes-vous venue à de telles accusations ?

— En réfléchissant un tant soit peu. J’ai toujours gardé une longueur d’avance et calculé la fourberie de mes ennemis. À ton avis, combien de tentatives d’assassinat ai-je déjoué ? Si je n’ai pas mené tant de batailles que cela, c’était pour éviter de m’exposer. Voilà pourquoi Maedon a été utile.

— Vous vous êtes servis de Maedon… comme une diversion ?

— Est-ce un reproche ? Ce serait surprenant, vu comment il t’a traité… Disons plutôt que j’ai subtilement rappelé à Denhay cette tradition dont personne ne s’était servie depuis une vingtaine d’années.

— Vous avez comploté contre votre propre armée ! Vous…

— Ne descends pas aussi bas, Denna. Surtout pour Maedon qui ne le mérite pas. Oh, il m’admire, il souhaite se construire à mon image, mais vu sa réputation, il a lamentablement échoué. Pas grave : c’est un homme émotif qui n’a que pour lui une bonne maîtrise de l’épée et un physique avantageux. Il faut dire qu’il a affûté sa lame auprès d’un bon nombre de soldates. Elle est brillante et véloce après des années d’expérimentation. Tout ce que j’exige de lui outre sa loyauté.

Ankylosée par sa pensée, paralysée par ses idées, je restais bouche bée face à elle. Voilà la valeur que Maedon revêtait selon elle. Il était un objet qu’elle manipulait à sa guise, privée de sa volonté propre, utilisé à des fins pernicieuses ! En retour il la hissait sur un piédestal…

Qu’importait mon avis, je devrais encore la suivre.

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