Prologue (Corrigé)

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Je suis l’âme qui dépeint ce monde.

Je suis le corps qui subit ses drames.

Je suis l’artiste privée de ses rêves.

Plus personne ne peuple les alentours. On croirait que des embus souillent ce tableau alors qu’il n’en est rien. Pour preuve, des rayons dorés percent la canopée de cette forêt de platanes massifs, et leurs feuilles caduques étalent une nuance smaragdine. J’entends au loin le mélodieux écoulement d’une rivière : peut-être que les chutes s’intensifient, s’il y en a.

Quelle importance ? Je marche sur un paysage de vie et de mort.

Le bruit de mes pas et de mon souffle rauque rompt le silence des lieux. Parfois des oiseaux abandonnent ce lieu maudit, en quête d’un nid détaché de notre influence. Derrière l’horizon invisible, au-delà des troncs brunis, par-delà la nitescence que les sentiers réverbèrent…

À quoi bon persister ? Clore les paupières ne m’isole pas de la réalité. J’aperçois ces dépouilles amoncelées, je perçois le désespoir sur les visages ravagés je sens le début de leur putréfaction. Femmes et hommes par centaines, claustrés dans leurs protections futiles, meurtris jusqu’à leur dernier souffle ! Ils étaient mes alliés, mes compagnons… mes amis. Quelques heures plus tôt, ils respiraient la vie comme la volonté de triompher. Ils ne sont plus rien, à présent. Il en va de même pour nos ennemis. Moins de cadavres pour autant d’impact, ici jetés à bas après avoir été tant déshumanisés… Telle est la fresque dans laquelle je me déplace.

Pourquoi vis-je encore et pas eux ? Leur sang est un empâtement et leurs dépouilles esquissent des pigments. Plus une once d’espoir ne subsiste, quelle que soit la profondeur de mon champ de vision. Est-ce la guerre dont on m’a vanté le bienfondé ? Aucune perspective n’embellit pourtant le panorama. C’est une défaite sur toute la ligne. Manipulés par les instances supérieures, les soldats sont morts loin de leur foyer ! Mais il n’est plus question de serment quand la fatalité frappe.

Adieu, camarades. Puissiez-vous trouver la dignité dont l’existence vous a privée. Non… Ils ne discernent pas le son de ma voix. Ils ne ressentent plus la caresse du vent. Ils ne hument plus le parfum de la nature bafouée. Quelque part dans le néant, entre ombres et lumières, murmures et sifflements se sont estompés. Du pinceau de la destinée a jailli le tracé de leurs dernières couleurs. Que la morne grisaille les préserve…

Quelqu’un respire encore ? Je bondis par-dessus une racine pour m’en assurer. Eh bien… Le constat est sans ambages. Ce qui agonise devant moi devait ressembler à une jeune femme vive et pétillante d’énergie, autrefois. Maintenant de la fumée s’exhale encore des parcelles de son corps. Ciel, la brûlure l’a gravement atteinte ! Seul son visage est intact. Impossible de traiter une personne aux entrailles si calcinées… Et elle en est consciente. Ses yeux cerclés de larmes me supplient de l’aider. Mais des borborygmes émanent de sa bouche en lieu et place de parole intelligible. L’intention est claire, le message sans équivoque.

Un cadavre de plus imprègne le champ de bataille.

J’examine son bracelet argenté. Une demi-douzaine de barres gravées sur la courbure. Aucun doute quant à son appartenance. J’ignore si elle retrouvera ses compagnons, au moins ai-je apaisé ses souffrances en ce bas monde. Si seulement c’était fini…

— À l’aide…, supplie quelqu’un derrière moi, dans un souffle à peine perceptible. Sauve-moi…

Un autre survivant… ou plutôt une autre victime à l’agonie. Ainsi sont récompensés les braves défenseurs de la nation. Un homme dans la fleur de l’âge, petit mais de bonne carrure, pas plus vieux que moi, rampe vers une issue inaccessible. Deux sillons parallèles et écarlates le suivent comme son ombre : ses jambes sanguinolentes le maintiennent à terre. Ses phalanges s’enfoncent mollement sur la terre sèche comme ses soupirs hantent mes oreilles.

Je m’accroupis auprès de lui. Nous nous fixons des secondes entières, le silence comme langue commune.

— Je te… reconnais, prononce-t-il, la gorge serrée. Tu es… Oh, tant pis… Sauve-moi…

— Il n’y a qu’une seule manière de te sauver, dis-je. Es-tu prêt ?

— J’ai… toujours été prêt. C’est… pour ça… que je me suis engagé.

— Alors va en paix, frère d’armes.

J’en avais oublié mon épée. Une fine lame trempée en acier, rangée dans un fourreau de teinte grenat. Je ne la mérite pas, je ne l’ai jamais méritée, pourtant je m’apprête à l’abreuver de nouveau. Pourquoi apprendre à manier un si bel outil s’il se complait uniquement aux bas instincts de notre espèce ? Il se contente de prolonger notre mentalité… Qu’il en soit ainsi. Une fois encore, me voici porteuse de l’ultime instant.

Le coup est bref et direct. Il ne souffrira plus, contrairement à moi. Combien en ai-je tué depuis le début de la guerre ? J’ai cessé de compter et je n’aurais pas dû.

Ainsi se poursuit mon parcours de l’indicible désolation, où les couleurs se confondent, où le fond inonde les modèles, où l’appel de la mort s’étend. Partout où je regarde, mes alliés jonchent le décor ! Ce doit être la pire débâcle depuis… Non, mieux vaut ne pas y penser.

Une troisième survivante apparaît. Va-t-elle succomber d’ici peu ? Peut-être pas. Sur sa brigandine en coton cloutée flamboie le symbole de notre royaume, une épée croisée avec un poing. Une soldate dont la sveltesse s’accorde à sa taille, sa chevelure brune nouée en chignon, son corps épargné des horreurs qui a ravagé les siens. Couchée sur une pente, elle contemple la cime de ses yeux d’un azur profond. Évite-t-elle d’imprégner son esprit des mêmes images que moi ? Fatalement.

Tout juste prête-t-elle attention à moi. Comme si elle embarquait dans un autre monde avec son imagination pour seule compagne. Aucune plaie ne la dévore, pas de l’extérieur, en tout cas. Gâchant le mutisme, je lui demande net :

— Qui es-tu ?

Elle ne semble pas vouloir répondre. Comment pourrais-je la blâmer ? Peu importe les valeurs, peu importe notre morale, nous sommes jetés de front en anonymes, prêts à vivre sans mourir, mourant sans avoir vécu. Celle-là paraît différente, toutefois. Elle se tourne vers moi, me dévisage, m’appréhende.

— Errine Ghad, se présente-elle. Je suis soldate de l’unité trente-sept, engagée depuis…

— Ne te décris pas ainsi, la contredis-je. Tu n’es pas le chiffre inscrit sur ton bracelet. Tu n’es pas ton rang dans l’armée. Tu ne te résumes pas à tes origines. Tu es un être humain à part entière, dans toute sa complexité.

— Idéaliste, hein ? Pas que ça me dérange, il faut de tout pour former un monde ! Vu ce qu’il en reste, je m’en contenterai…

— Comment tu t’es retrouvée là ?

— À ton avis ? Comme tout le monde ! J’avais le choix entre labourer des champs avec mes parents jusqu’à la fin de mes jours ou me battre pour ma patrie. Mon histoire n’est pas intéressante parce que je ne le suis pas non plus. La décision a été plus difficile pour toi, pas vrai ? N’essaie pas de te cacher, je t’ai reconnue.

Acquiescer ou grincer des dents n’efface guère le regard inquisiteur de ma consœur. La réputation nous précède toujours, surtout quand on s’efforce de s’en extirper.

— C’est bien moi, reconnais-je. Denna Vilagui elle-même.

Errine se fend d’un rire gras.

— Tu n’assumes pas ? se moque-t-elle. Porte ton nom comme une fierté !

— J’aurais aimé…, dis-je à mi-voix. Mais regarde-moi. Ai-je la moindre raison d’être fière ?

— Nous sommes pareilles, maintenant ! Tout ce temps à nous battre et nous sommes toujours vivantes. Qu’est-ce qu’on pensera de nous ? Qu’on n’a pas lutté vaillamment ?

— Cela n’importe plus, désormais. Je veux être seule maîtresse de mon destin. Plus jamais quiconque ne me l’imposera.

— Qui donc peut encore te juger ? Il n’y a plus personne, ici. S’il reste des survivants, ils mettront du temps avant de nous retrouver. Alors, raconte-moi, noble Denna ! Pourquoi tu es ici, avec moi, ancienne paysanne, et pas avec les autres nobles ? Ne me cache aucun détail.

— Puisque tu y tiens…

C’est égoïste, mais j’ai besoin de quelqu’un à qui me confier.

Je m’allonge à côté d’elle et me perds aussi dans l’admiration de la cime. Dans ce tableau qu’aucun cadre ne délimite. Mes mots seront une meilleure arme que mon épée. Il y a tellement à raconter…

Tellement.

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