Tel père, tel fils.

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La fille de la chevrière eut le plaisir, puis le malheur, de les connaître dans l’ordre inverse de celui du proverbe, démontrant que la réciproque de celui-ci est vraie.

L’orgasme plus violent, mais moins long que le précédent, fit également perdre le contrôle à Ambrosia. Mais lorsqu’elle fut brutalement retournée comme une crêpe ; la douleur engendrée par le choc de sa bosse sur le sol lui fit reprendre ses esprits.

Aussitôt, elle lut dans les yeux du père la même lueur de meurtre que celle qui avait brillé dans ceux du fils, la terreur l’envahit. Elle devait fuir cet homme puissant bâti comme un bûcheron. Sa reptation dorsale était handicapée par sa cyphose irréductible et son pied bot, aussi sa débandade désordonnée était sinueuse, l’homme se leva pour la poursuivre, mais les pieds empêtrés dans son pantalon, il chuta en avant.

Si Ambrosia avait fui en droite ligne, il l’aurait écrasée sous son poids. Les méandres du sauve-qui-peut d’Ambrosia lui sauvèrent la vie, car il ne s’écrasa que sur le bas de son corps. La poitrine du père d’Ioánnis percuta les genoux d’Ambrosia, les brisant tous deux, mais l’impact vida ses poumons et le mit K.O.

Le sang tambourinait dans les oreilles de la fille de la chevrière, comme une horde au galop. Elle devait reprendre le contrôle de son corps, reprendre l’aspect d’Ambrosia, réparer ses fractures et fuir, sinon elle allait mourir sous les coups que lui assenerait l’homme dès qu’il aurait récupéré. Elle hésita, devait-elle restaurer ses articulations ou repousser le corps de l’homme, elle choisit de commencer par ses rotules.

Tragique erreur, elle était toujours coincée sous lui quand il reprit connaissance. Aussitôt, il frappa les flancs de sa victime, mais les horions portaient peu. Il se mit à quatre pattes, avança pour, à l’instar de son fils, l’étrangler. Ce faisant, il retourna la situation, car ce fut un genou tout neuf qui percuta cruellement ses testicules. Hurlant de douleur, il se redressa, recula, mais toujours entravé, il s’effondra en arrière. Comme un lutteur, il utilisa ses bras pour amortir la collision entre son dos et le sol. Vaine atténuation du heurt, puisque ce fut sa position qui sonna son hallali.

En effet, la louve d’Ambrosia et une meute de sept de ses congénères, arrivant au galop, se jetèrent sur lui. Un membre de la meute choisit l’autre proie, mais le mâle familier de la fille de la chevrière avait anticipé cette éventualité, il lui fit barrage, le remit sur le droit chemin et veilla sur sa maîtresse.

L’homme était fort, vigoureux, il se battit comme un beau diable, mais lorsqu’il frappait l’un, d’autres le mordaient. Quand il réussit à se saisir de l’un d’eux, un autre referma sa puissante mâchoire sur les organes dont l’homme était si fier et les arracha. Fou de douleur, le père d’Ioánnis libéra le cou qu’il serrait, il était perdu.

Les cris, les horions, les aboiements, les appels au secours, les grognements faisaient un raffut du diable.

Non, cette double mention n’implique pas qu’il ait joué un rôle dans ces événements, mais que voulez-vous, on ne prête qu’aux riches, les expressions sont ainsi faites.

Ce tintamarre réveilla les villageois, les hommes se dirigèrent vers la source du vacarme, certains portaient des torches, d’autres étaient armés de fourches, de faux, de haches et de marteaux. Les femmes suivaient à quelques pas, frappant des casseroles avec des louches, cuillères ou spatules.

La meute détala, ventre à terre, en direction du pont pour regagner l’ubac.

Les loups d’Ambrosia s’éloignèrent à l’opposé, ils se tapirent à distance appropriée pour veiller sur Ambrosia.

Lorsque la lueur des flambeaux éclaira Ambrosia et le père d’Ioánnis, la première avait repris sa ravissante forme. Pourtant, ses bras étaient encore couverts d’hématomes, ainsi que ces flancs. Cependant, ceux-ci étant dissimulés par la robe, elle put discrètement les résorber. Le second était à l’agonie, sa gorge déchirée saignait abondamment, dans un ultime effort, il tendit le bras, yeux et index braqués sur Ambrosia, émit un gargouillis et mourut.

Chagrinés par la mort de leur concitoyen, les habitants du village s’interrogeaient sur le sens de son dernier geste. Les plus proches de lui affirmèrent, unanimes, que ce qu’il avait tenté de dire était incompréhensible. Certains dirent qu’il était mort en portant secours à la jeune femme. D’autres firent remarquer que si des bleus ornaient ses bras – marques de coups donnés par un homme –, aucune morsure ne lui avait été infligée. Ils l’accusèrent d’être une meurtrière, une sorcière, une meneuse de loups ou une garache .

Les arguments de ces derniers allaient l’emporter, quand la chevrière intervint.

« Z’avez d’la merde dans les yeux, ou faites semblant ? R’gardez-le, l’salopiot avé son falzar su les ch’villes, c’est clair ! Non ?

» Y a près d’vingt ans, quand l’père de c’ui-là, l’est v’nu dans mon village, chez mes parents, pas’qu’sa chevrière l’était morte. Qu’mon pèr’ l’a point v’lu y donner l’aînée, pas’qu’y fallait qu’è s’occupe des loupiots ! Qu’l’est r’partit avé mouai, mêm’ si payait mal, j’tais bein contente ! Mais quand l’vieux grigou l’est mort.

» Tiens, dévoré par les loups, j’sais po c’qu’y z’ont bein pu faire dans c’te lignée pour tous finir pareil. Et l’vieux, c’était po la p’tit qu’est là, qu’l’avait boulotté, vu qu’l’avait po dix ans !

» Bein quand l’est mort, l’vieux, qu’c’est c’ui-là qu’est dev’nu l’patron, j’ai r’gretté qu’l’ vieux l’ait po pris ma sœu’ ! Pas’que l’jour mêm’ d’l’enterrement, l’a commencé à m’fout’sa bite dans l’cul. Pis après, dans tous les trous. Et qu’si j’criais, y m’foutait des torgnoles à assommer un bœuf. Pis j’suis po la seule. Y avait touai, touai et touai, pis d’aut’es. Pouvez-po dir’ l’contraire patronne !

» Pis sa bite et ses couilles – mêm’ si mouai, j’y a souvent pensé – c’est quand même po elle, la pauvrette, qu’y a bouffé. Pis si l’est mort comme ça, l’avait qu’à po s’en prend’ à une gringalette dans l’ prairie en pleine nuit. » (Imitation de voix de paysanne en colère.)

La soudainement devenue veuve n’osa pas nier le notoire comportement – aujourd’hui criminel – de feu son époux. Cependant, elle plaida qu’il avait quitté leur foyer pour chercher leur fils et non pour abuser d’une étrangère. Elle eut beau insister sur son dernier mot, cela n’empêcha pas la chevrière de crier :

« P’t’êt bein qu’la cherchait po, mais l’allait pas laisser passer l’occasion ! » (Même imitation.)

Une voix d’homme répondit : « C’est vrai qu’ pendant l’bal, l’a pas arrêté d’dire qu’y s’la ferait bien ! » une autre affirma : « Si Pétros l’a tabassée, elle doit en avoir reçu sur tout le corps, des gnons ! ». Ambrosia serra sa robe contre elle et provoqua des ruptures de ses vaisseaux capillaires afin de faire naître des ecchymoses, en remplacement de celles qu’elle avait fait disparaître. Ce qui s’avéra inutile, car une femme s'écria : « z’êtes tous pareils ! N’a point b’soin d’lui faire enlever sa robe ! »

La réputation de Pétros, sur laquelle tout un chacun fermait les yeux, et la plaidoirie de la chevrière firent basculer l’opinion qui jugea Ambrosia innocente, victime du drame qui s’était déroulé cette funeste nuit.

Mais, lorsque le prêtre fit remarquer que l’on ne pouvait la laisser là, dans cet état. Qu’il fallait lui prodiguer des soins et l’héberger ! On n’entendit que marmottements, marmonnements, grommellements et autres chuchotements. Dans le doute, abstiens-toi, dit le proverbe. Or, du doute, il en subsistait chez la plupart des villageois. De plus, les femmes ne tenaient pas à recevoir une aphrodite sous leur toit.

Devant ces refus inintelligibles, néanmoins on ne peut plus clairs, ledit prêtre se proposa de l’accueillir. Allez savoir pourquoi, la sacristine s’opposa aussitôt à ce qu’une “fille” souille le presbytère.

La chevrière offrit de partager sa chambre, ce que lui interdit la veuve de Pétros, qui lui ordonna de rechercher Ioánnis. Plusieurs hommes se joignirent à elle, brandissant leurs torches.

Une nomade de passage au village pour Ostara, qui s’était tenue à l’écart de la population, proposa l’hospitalité à Ambrosia. Comme tous se tournèrent vers elle, celle-ci argua que sa caravane, qui se trouvait de l’autre côté du champ de foire, était assez éloignée des habitations pour faire taire leurs craintes. N’ayant manifestement pas convaincu tout le monde, elle ajouta : « Nous partirons à l’aube. »

J’utilise le mot “roulotte” par assimilation, mais celle-là était bien plus sommaire que celle du signor Vitalis. Les événements que je vous relate sont bien antérieurs à ceux contés par Hector Malot dans “Sans famille”.

Kālī, c’est ainsi que la femme se présenta, prit la main d’Ambrosia et l’emmena en direction de sa roulotte. Voyant que cette dernière tournait souvent la tête pour regarder derrière elle, la nomade la rassura, lui affirma : « tu ne risques rien avec moi, je te soignerai et veillerai à ta sécurité ! » Arrivées dans son gîte ambulant, elle pria Ambrosia d’enlever sa robe et de s’allonger sur le lit, afin de pouvoir oindre ses bleus avec un baume. Le temps qu’elle cherche parmi ses pots l’onguent approprié, Ambrosia s’endormit. Il faut dire qu’il était trois heures du matin, qu’après :

— Avoir marché toute la journée.

— Avoir passé la soirée à danser.

— S’être livrée à deux accouplements.

— Avoir été victime de deux tentatives de meurtre.

Elle était épuisée.

Kālī enduisit néanmoins le corps d’Ambrosia de pommade bienfaisante. Sans la réveiller, elle massa délicatement, mais fermement chaque contusion, tout en admirant les formes d’Ambrosia. Ce faisant, elle nota la différence de nature entre les hématomes colorant ses bras et les ecchymoses situées sur son torse.

* Note de l’éditeur : L’usage du régionalisme “garache”, pour désigner une femme qui se transforme en loup-garou femelle, est inapproprié dans le contexte du récit. La seule explication plausible est que la narratrice adapte le texte à l’auditoire. Ce qui laisse supposer que l’enregistrement a été effectué dans l’ex-comté du Poitou (Vendée incluse).

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