078 Voici ton fils

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  Un coup de vent souleva la tenture et apporta une odeur de mousse venant de la forêt proche. L'enfant, surpris, leva la tête et jeta un regard étonné autour de lui. Les deux adultes n'avaient pas bougés et le regardaient. Sa mère ne semblant pas inquiète, il se replongea dans son jeu, non sans observer du coin de l’œil l'étranger.

Tenos et Ceyla étaient assis face à face dans le salon de réception de la famille Bouabe. Entre eux jouait leur enfant, le petit Tamburo. A l'arrivée de son père, qu'il n'avait encore jamais rencontré, il s'était réfugié dans les jambes de sa mère, protectrice et rassurante. Celle-ci avait fait signe à Ted de se montrer patient. Ils s'étaient donc assis tous les deux, et l'enfant avait fini par se remettre à jouer par terre à leurs pieds.

    — Pourquoi l'avoir prénommé Tamburo ?

    — Dans notre langue, ce mot désigne celui qui apporte la nouvelle, qui la fait résonner comme un tambour. Compte tenu de nos occupations respectives, j'ai trouvé que c'était adapté. A vrai dire, je pensais à ce prénom depuis le début de ma grossesse. Cela t'ennuie ?

    — Non, pas vraiment. Je dois dire que je ne m'étais pas posé la question. Finalement, tu as raison : c'est un prénom adapté. Reste à savoir quelle nouvelle il va faire résonner, la tienne ou la mienne ?

    — J'espère qu'il s'agira surtout de la sienne, qu'il saura, le moment opportun, faire ses propres choix et les assumer. Tu as peur que je l'influence ?

    — Même sans le vouloir, tu le feras inévitablement. Je te demande seulement de justement lui laisser faire son choix en toute autonomie.

Ceyla secoua la tête en signe d'assentiment. Elle hésita avant de formuler la question qui lui brûlait les lèvres depuis que Tenos l'avait contacté une vingtaine de jours plutôt.

    — Que veux-tu ? Une garde alternée ?

Tenos la regarda, surpris.

    — Tu accepterais ?

    — Il est aussi ton fils, et a besoin d'un père.

Tenos baissa la tête, triste tout à coup.

    — J'aimerais bien, mais cela ne me parait guère possible. Je vis en clandestin, plus que jamais. Sur Ursianne, nous sommes la petite bête qui harcèle la grosse. Et celle-ci commence à s'énerver. Une loi d'exception va être votée incessamment, permettant de condamner les terroristes, c'est à dire nous, jusqu'à trente ans de prison. J'ai beau prendre le maximum de précautions, la situation n'est vraiment pas propice à élever un enfant.

    — Tu peux venir le voir ici.

    — Ton offre est très généreuse, mais des voyages répétés sur Trascan attireraient l'attention. Je ne peux pas courir ce risque, ni te le faire courir. Je crois que je dois me résigner à vivre loin de mon fils pendant longtemps.

Un silence embarrassé retomba entre eux. Personne n'osant aborder à nouveau le problème trop sensible de l'enfant, Ceyla essaya de changer de sujet.

    — Tu sais que j'ai repris mes prêches ?

    — Je suis au courant. Je ne peux pas souscrire à ton discours, mais je respecte tes opinions. Tant que nos chemins ne se croisent pas...

Ceyla eut un sourire triste.

    — Ce n'est pas ce que j'espérais sur Solera.

    — Je suis désolé de t'avoir manipulée, mais pour moi la fin justifiait les moyens. Et puis, j'ai été pris au dépourvu par l'annonce de ta grossesse, celle de Prita et par la mort du prophète, quasiment en même temps. Cela faisait beaucoup à la fois. De ce fait, j'ai du improviser. Cela n'a pas été une réussite complète. J'ai pu néanmoins conduire le siège de la mine. Finalement, tout semble s'être arrangé sur Solera, même si, je l'avoue, je n'ai pas tout compris. Il semblerait que j'ai été manipulé par Simon Temton, un homme politique à la fois idéaliste et sans scrupule. Ce qui nous arrive, à nous deux et à quelques autres, importe peu. Ce sont des dégâts collatéraux. Nous devons nous effacer derrière notre mission.

    — Il reste quelque chose de ton « improvisation » : les gens sont persuadés que Tamburo est le fils du prophète.

    — Tu ne déments pas ?

    — Je ne veux pas mêler notre fils à nos activités respectives. D'autre part, je n'aime pas mentir. Alors j'élude les questions portant sur ce sujet. Veux-tu que je précise publiquement les choses ?

    — Non. Je ne vois pas trop ce que Tamburo aurait à y gagner, sinon une surveillance constante de la police, qui espérerait que je vienne le voir. Je ne souhaite pas lui infliger ça.

    — Alors, comment vois-tu l'avenir ?

    — Pour le moment au jour le jour.

    — Je voulais dire pour ton fils.

    — Ah ! Je propose que tu en assumes seule l'éducation. Je pense que tu n'as pas de problème d'argent avec ta famille, contrairement à moi. Ce que je souhaiterais, c'est qu'il apprenne la vérité au plus tard à sa majorité, et que j'ai la possibilité de le rencontrer à ce moment là.

Ceyla baissa la tête en soupirant.

    — Cela me semble juste et raisonnable. Tu as ma parole. En attendant, montre-toi patient. D'ici un moment, il acceptera de s'asseoir sur tes genoux.

    — Je te remercie du fond du cœur. C'est un sacré cadeau que tu me fais là.

    — Je pense seulement que l'on n'a pas le droit d'empêcher un père de connaître son fils. Et vice versa bien sûr !

Ceyla se tue et contempla Ted qui observait son fils, rempli d'émotions. Elle était traversée par des sentiments contradictoires. D'une part elle ressentait encore de la haine envers lui, pour la manière dont il l'avait trompée sur son identité, sur ses sentiments et la manière dont il avait exploité sa grossesse : il s'agissait de son fils et il n'avait pas le droit de faire croire qu'un autre en était le père, surtout pas le prophète. Un frisson de dégoût la parcourut. D'autre part, il semblait tellement attiré par l'enfant, tellement troublé par leur face à face, que son cœur de mère ne pouvait pas y rester insensible. Enfin il y avait Ted lui-même, l'homme qui l'avait séduite, et devant qui elle se sentait, encore maintenant, désarmée. Lui offrir spontanément la garde partagée était faire montre d'une telle faiblesse ! Heureusement, de son coté il s'était montré plus raisonnable, privilégiant l'intérêt de leur fils en tous points, même à ses dépends.

Quand Ted pu enfin prendre quelques secondes l'enfant dans ses bras elle frémit : cette scène, elle la vivait dans des cauchemars récurrents. Ted venait lui prendre son fils et disparaissait avec lui. Elle restait seule, impuissante et désespérée. Cela pouvait très bien arriver un jour. Ted lui avait accordé un délai jusqu'à la majorité de Tambureau mais après ?




   Pendant toute la visite de Tenos, Alter Pavi était resté cloîtré dans la suite réservée aux hôtes. Il ne tenait pas à rencontrer celui qui avait dénaturé le message du prophète, et qui avait lancé une  « fatwa » sur sa tête, pas plus qu'il ne souhaitait compromettre Ceyla en démasquant la présence d'un homme chez elle, alors qu'il n'y avait rien entre eux sinon une estime profonde.

Après le départ de Tenos, il fit sa réapparition. Il trouva Ceyla très marquée par l'entrevue.

    — Cela s'est mal passé ?

    — Non, au contraire. Il s'est montré très courtois, et n'a formulé que des souhaits raisonnables. Mais ce n'est pas une confrontation facile à vivre. Nous devons apprendre à surmonter ce qui nous sépare, dans l'intérêt de notre fils. Malgré mon sens aigu de ce qui est mon devoir, je dois reconnaître que cela m'est très difficile.

Pavi fit la moue.

    — Je comprends, et je suis désolé de me trouver ici à un moment si délicat. Je ne crois pas posséder votre patience et votre ouverture d'esprit. Dans la même situation, je ne sais pas comment je réagirais, mais certainement pas comme vous... ni d'une façon très glorieuse. Bien sûr, c'est moi qui aurait tord. Je peux vous laisser vous reposer si vous en avez besoin. Notre conversation n'a aucune urgence.

    — Vous êtes gentil, mais ce n'est pas la peine de différer. Au contraire, cela me changera les idées. Vous avez donc écris un livre sur le prophète ?

    — Tout à fait. Mais, avant de le publier, je souhaiterais avoir votre accord. Il est évident que je serai prêt à apporter les corrections que vous souhaiterez.

    — A partir du moment où ce travail vous a été demandé par la « communauté », je ne peux qu'y souscrire. Quand à amener des corrections, je vais le lire bien sûr, mais je ne pense pas avoir grand chose à y redire. Avez-vous parlé de Tamburo ?

    — Pas un mot. Je ne tiens pas à rapporter des faits que je sais inexacts, et il ne m'appartient pas de rétablir publiquement la vérité, à moins que vous ne le souhaitiez.

    — Non, ne parlons pas de cela.

    — Avez-vous des nouvelles de nos « amis » ?

    — Ils passeront prendre votre manuscrit chez moi, dès qu'il sera prêt.

    — Il n'attends plus que votre approbation.

Alter Pavi semblait très exité à la perspective d'être de nouveau édité.

    — Dans ce cas je vais me mettre à la lecture dès ce soir. Avez-vous des nouvelles de Prita Saldanera ?

Alter sourit et son visage se détendit.

    — Elle a épousé un brave gars, qui a accepté son fils, et qui l'élève comme s'il en était le père. Je crois qu'ils sont très heureux tous les trois, même si la vie n'est pas toujours facile dans leur ferme.

    — Vous êtes retourné les voir ?

    — Hum... Il y a des moments où il faut savoir se retirer sur la pointe des pieds. Et puis, je continue ma vie de fugitif. Un jour, sur Solera, j'ai eu la tentation de « faire une fin » comme l'on dit chez nous. Traduisez : cesser d'aller de fille en fille pour fonder une famille avec celle que j'aimerai. J'avais même pensé à Prita. C'était le jour du premier prêche du prophète. Et puis les choses se sont passées autrement.

    — Il n'est peut-être pas trop tard ?

    — Ce n'est pas une question de temps, je suis sûr que vous le comprenez. Après tout, vous non plus vous n'avez pas essayé de vous marier.

    — J'ai Tambureau, mais vous...

    — Que voici une mauvaise excuse. Prita a pu le faire, alors pourquoi pas vous ? En fait, nous avons tous les deux un destin, et pour l'assumer nous avons renoncé à beaucoup de choses, autant nous l'avouer à nous-même. Nous sommes des petits soldats de la bonne cause. Lorsque l'on nous dira « allez-y », nous obéirons, avec toute la force de nos convictions.

Ceyla ne répondit pas et resta songeuse. L'ex-journaliste avait raison, elle était prête si l'on avait encore besoin d'elle. Elle se sentit réconfortée par sa présence : elle était très heureuse de le savoir à ses cotés, de leur osmose dans l'action, de la confiance qui les unissait dans l'espoir d'un avenir plus juste.

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