055 La bataille de l'astéroïde

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  L’astronef réapparut dans l’espace conventionnel à moins de trois cent mille kilomètres de l’astéroïde sur lequel était coincé Hugues. Erin s’absorba dans les calculs de repositionnement à l’intérieur du système solaire.

  — Carlos, scanne-moi l’espace à la recherche d’autres astronefs.

  — OK….Il y en a un, cent mille kilomètres devant nous. Sa signature énergétique correspond à un cargo. Sans doute Ivanov.

  — La vache ! Il a du prendre des risques lors de son saut. Rien d’autre ?

  — Non. Nous sommes trop loin de l’astéroïde pour distinguer un aéronef posé ou en vol rapproché.

  — Bon. Je vais essayer de communiquer avec le russe. Je sens que ça ne va pas être du gâteau.

Elle pianota sur son tableau de bord. Le « Cheval de Troie » était plus rapide que le cargo mais celui-ci disposait d’une bonne avance.

  — Ici « Cheval de Troie », matricule 24541-ZA-432. Appelle cargo se dirigeant vers astéroïde 14B 24325. Répondez.

Au troisième appel le cargo accusa réception.

  — Ici « Babouchka » matricule 11724-BW-521. Que voulez-vous ?

  — Ivanov ? Ici Erin. Je remplace Steve Maroco qui est blessé. Nous sommes là pour vous aider.

  — Je n’ai demandé d’aide à personne.

  — Vous non, mais Christa Kalemberg nous a mandatés pour intervenir.

  — C’est gentil de sa part, mais ça ne change rien : je n’ai pas besoin d’aide. Terminé.

Il avait dû couper la communication immédiatement car le haut-parleur se mit à crachoter des parasites.

  — La tête de mule !

Erin frappa le tableau de bord du poing. Carlos se gratta le menton et risqua d’une petite voix :

  — Et si c’était mademoiselle Kalemberg qui l’appelait ?

Erin le foudroya du regard. Il insista quand même.

  — Il n’osera pas l’envoyer promener. Elle a autant de raisons que lui de vouloir sauver Milton.

Erin réfléchit quelques instants puis poussa un soupir de lassitude.

  — C’est bon, va me la chercher.

Carlos se précipita et, cinq minutes plus tard, il ramenait Christa sur la passerelle. La jeune femme accusait la fatigue. Visiblement, son séjour enfermée dans la cabine numéro quatre l’avait cassée moralement et physiquement. Erin remarqua ces changements avec une satisfaction un peu sadique. Mais lorsqu’elle vit que Christa grelottait, elle se souvint de la panne de climatisation, et se demanda si elle n’avait pas poussé le bouchon un peu loin. Elle résista à l’envie de prendre la jeune femme dans ses bras pour la réchauffer, et s’adressa à elle d’un ton bougon.

  — Ce connard de ruskof ne veut pas de notre aide. A vous de le convaincre. Sinon moi je fais demi-tour et je rentre sur Ursianne.

Elle relança la communication.

  — Ici « Cheval de Troie », appelle « Babouchka ». Je répète : Ici «Cheval de Troie», appelle «Babouchka». Christa Kalemberg désire vous parler. Je répète : Christa Kalemberg désire vous parler.

  — Ici « Babouchka ». J’écoute.

Erin fit signe à Christa de se rapprocher et lui désigna le micro au milieu du tableau de bord.

  — Ruslan ? C’est moi, Christa. On est là pour t’aider.

  — C’est gentil, mais je n’ai pas besoin d’aide pour récupérer Hugues.

  — Mais tu fonces peut-être dans un piège. Nous sommes armés, avec un vaisseau plus rapide que le tien. Laisses-nous au moins te servir de couverture.

Ruslan ne répondit pas tout de suite. Christa insista.

  — Écoute Ruslan, Hugues est autant mon ami que le tien. Moi aussi j’ai le droit d’aller à son secours…

  — Il y a un astronef derrière l’astéroïde.

Carlos venait de détecter l’intrus grâce à sa traînée énergétique.

  — Tu as entendu Ruslan ?

  — Ouais… Je n’ai pas des instruments assez sophistiqués pour le voir, mais je vous fais confiance.

  — Tu acceptes notre aide ?

  — Il faut d’abord se rapprocher de l’astéroïde. Je n’ai pas encore réussi à entrer en communication avec Hugues.

  — Ils l’ont peut-être déjà fait prisonnier.

  — Possible. On se rappelle dans une demi-heure. Terminé.

Erin poussa un soupir.

  — Vous avez de drôles d’amis, Melle Kalemberg.

  — Je pensais que vous en faisiez partie. Je suis désolé de voir qu’il n’en est rien.

Erin reçu la réponse comme une gifle. Elle se leva brusquement et empoigna Christa par le col. Celle-ci se sentit à moitié soulevée de terre, le souffle coupé. La mercenaire ouvrit la bouche pour lancer une tirade cinglante, mais, au dernier moment, elle se retint et relâcha doucement son étreinte.

  — Tu es injuste Christa.

Elle avait murmuré sa phrase. Carlos à trois mètres de là n’avait rien entendu. La tension tomba d’un coup entre les deux femmes.

  — Que fait-on ? Demanda Christa timidement.

  — On attend encore un quart d'heure, et on rappelle ce connard. - bougonna la mercenaire.

Carlos recalcula leur position.

  — Nous sommes à deux cent mille kilomètres de l’objectif. Ivanov a encore environ quatre-vingts mille kilomètres d’avance sur nous. S’il veut que nous le couvrions, il doit ralentir, sinon nous arriverons après la bataille.

Les quinze minutes parurent un siècle à Christa. Lors de la nouvelle vacation radio, Ruslan se montra plus compréhensif.

  — Je capte une balise de détresse très faible, correspondant à « l'étoile filante », mais pas de signal audio. Si l'antenne principale est hors service, il faudra s'approcher encore plus pour communiquer avec Hugues.

  — S'il est en état de le faire.

  — Effectivement. Pouvez-vous assurer une couverture afin d'empêcher l'astronef caché derrière l'astéroïde de m'attaquer?

  — Oui, à condition de nous attendre un peu. Le « Babouchka » a trop d'avance pour que nous soyons une protection efficace.

  — OK. Je vais ralentir jusqu'à ce que vous soyez en position.

Le silence repris ses droits sur la passerelle du « Cheval de Troie » avec seulement le ronflement sourd de la climatisation. Ruslan repris contact un moment plus tard.

  — J'ai un signal audio faible. Je vous le relaie : … Ici « Babouchka », appelle « Etoile filante ». Nom de Dieu Hugues, réponds !

  — Ici « Et....fil.... ». Je....

La suite de la phrase fut noyée dans une rafale de parasites.

  — Ici Ruslan. Ton message était inaudible. Répète s'il te plaît.

  — Ici Hugues...et ….ante immmobi....

  — Je te reçois un sur cinq à peine. Nous nous rapprochons, dans quelques minutes ce sera meilleur.

Christa se rongeait les ongles, le regard braqué sur le petit haut-parleur du tableau de bord, comme si le fait de le fixer lui permettrait de mieux comprendre.

  — Ici Hugues. « Étoile filante » sabotée. Position 18°4'19" nord 52°23'45" est.

De seconde en seconde la liaison s'améliorait. Carlos jeta un coup d'œil sur la représentation en trois D de l'astéroïde.

  — Il doit être au début d'une grande plaine, adossé à une colline d'une centaine de mètres de haut. Jusqu'au pôle sud c'est plat. Et l'autre astronef ?

  — Allo, Hugues? Ici Ruslan. Il y a un autre astronef au pôle sud de l'astéroïde. Que font-ils ?

  — Jusqu'à maintenant, rien. Mais votre arrivée a précipité les choses. Ils essaient de débarquer à l'autre bout de la plaine, à environ deux kilomètres et demi de ma position.

  — OK. Que pouvez-vous faire pour les ralentir depuis le « Cheval de Troie » ? J'ai besoin de quarante minutes minimum pour me positionner et débarquer prêt de « L'étoile filante ».

Erin réfléchit.

  — Un tir de barrage à mi-chemin sur la plaine.

  — Oui, ce serait super.

  — Le problème c'est que l'astéroïde possède un mouvement de rotation sur un axe grossièrement nord-sud, rotation en trente deux minutes. Ce qui veut dire que nous ne sommes dans l'axe de tir que de temps en temps et nos adversaires peuvent débarquer dans l'intervalle.

Carlos se gratta la gorge.

  — Sauf si nous effectuons notre approche sur une trajectoire particulière : disons une spirale sur un tronc de cône. Notre trajectoire est proche de l'axe de rotation de l'astéroïde, environ 15° d'angle. Il faut en profiter.

Erin le regarda, septique.

  — Tu saurais faire ça, toi?

  — Imagine : le sommet du cône c'est le centre de l'astéroïde. L'angle sommital est de douze degrés minimum à vingt deux au maximum, afin que notre tir soit efficace. Nous tournons sur ce cone virtuel à la même vitesse angulaire que l'astéroïde, ce qui fait que nous restons alignés sur notre cible. Par contre cela va allonger notre route.

Erin soupira.

  — Vas-y, tu as mon accord. Ruslan ? Nous allons effectuer un tir de barrage sporadique entre « l'étoile filante » et ses agresseurs. Nous vous demandons de prendre une trajectoire au moins à dix degré à droite, pour ne pas être dans notre ligne de tir, et de ralentir encore un peu.

  — Compris.

Christa se sentit vaguement nauséeuse lorsque Carlos entreprit sa manœuvre. Les étoiles se mirent à défiler latéralement devant le pare-brise de l'astronef. Toutes les deux minutes, Rob déclenchait un tir. La première salve mit plus d'un quart d'heure à atteindre son but. Hugues confirma l'efficacité de la tactique : ses agresseurs s'étaient réfugiés prêt du pôle, et attendaient. Carlos, aux commandes de son astronef, transpirait en abondance. Il lui fallait compenser en permanence les petits écarts de positionnement, dus à la rotation irrégulière de l'astéroïde. Rob, à coté de lui, continuait à tirer, vérifiant au télescope électronique l'efficacité de son travail.

  — Ici « Babouchka ». Dans moins de dix minutes je serai en position pour atterrir prêt de « L'étoile filante ».

  — Attention, si vous faites cela, vous allez croiser notre ligne de tir. Prévenez trente secondes avant.

  — Compris.

Lorsque le « Babouchka » fut assez près, Rob cessa de tirer. Les russes atterrirent rapidement, mais les adversaires n'attendaient que ce moment pour se précipiter à l'assaut. Rob voulu reprendre son tir, mais les deux camps étaient trop proches l'un de l'autre. Ils furent bientôt au contact, et les raies lumineuses des rayons laser commencèrent à illuminer la scène.

Les russes, faiblement armés avaient du mal à défendre leur position. Carlos cessa son mouvement de rotation devenu inutile et fonça à leur secours. Le premier passage du « Cheval de Troie » au dessus de la mêlée ne fut guère rassurant : les russes étaient acculés devant leur cargo. Erin n'hésita pas.

  — On va les prendre à revers. Carlos, tu atterris derrière les lignes de ces enfoirés. Rob, dès que tu le peux tu fais le ménage.

Elle avait déjà enfilé sa tenue de combat. Cinq soldats attendaient près du sas de sortie.

Les premiers pas sur un astéroïde n'étaient pas évidents. On quittait la gravité artificielle de l'astronef pour se retrouver très léger et avec une grande difficulté à ne pas s'envoler du sol malgré les bottes plombées. Les six mercenaires se déployèrent et avancèrent vers leurs adversaires. Ceux-ci avaient anticipé la manœuvre et s'étaient divisés en deux groupes, l'un face aux russes, l'autre aux nouveaux adversaires. Contrairement aux hommes de Ruslan, Erin et ses cinq soldats étaient lourdement armés. Les agresseurs s'en rendirent vite compte lorsque, au bout de quelques minutes, ils eurent trois hommes à terre. A partir de ce moment là, le combat changea d'âme. Se sentant coincés, ils entreprirent un replis prudent. Erin n'essaya pas de les poursuivre.

  — Ici Boris. Nous avons récupéré l'équipage de « L'étoile filante ».

  — Ici Erin. Bien reçu. Des blessés ?

  — Ruslan et un autre homme. Nous avons ce qu'il faut pour les soigner.

  — OK. Alors décollez sans attendre. Nous restons derrière vous pour vous couvrir.

Christa était stupéfaite. Elle avait imaginé une bataille longue et acharnée, et en moins d'un quart d'heure tout était fini. Carlos rit de sa naïveté.

  — Il n'y a pas d'atmosphère sur l'astéroïde. Les combats en atmosphère raréfié ou dans le vide sont très dangereux : le moindre impact qui, sur une planète, ne provoquerait qu'une blessure légère, peux se révéler fatal ici : la combinaison se troue ou se déchire et il devient impossible de respirer. De plus, le blessé risque d'imploser à cause de la dépressurisation brutale de sa combinaison. C'est pour cela que les affrontements sont très brefs, le temps d'estimer les forces en présence et leur détermination. Lorsqu'ils ont rompu le combat, Rob aurait pu les massacrer, mais ce n'était pas le but de notre intervention. Nous avions récupérés nos amis, cela suffisait. C'est un peu une règle tacite dans ces combats : le moins fort se soumet et le vainqueur se montre magnanime. Sinon ce serait un combat à mort donc un carnage inutile.

La jeune femme hocha la tête, impressionnée. Elle était loin de penser à ce genre de chose dans sa vie de tous les jours, et les films censés reproduire ces batailles sacrifiaient le réalisme au profit du spectaculaire.

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