Chapitre 3 - Le poste

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Le terrier,

Mercredi 12 Octobre 1843, soirée

-G-


-   Ce sont ces hommes là ! s'écria le gérant en pénétrant dans l'établissement.

Le tenancier changea radicalement de tête quand il s'aperçu que son établissement était devenu un véritable champ de bataille. Une grande partie des meubles avaient servi d'arme ou de projectile, ou avaient tout simplement volé en éclat dans la confusion.

Deux individus, reconnaissables par le bleu de leur uniforme ainsi que leur tricorne, le suivirent à l'intérieur, précédé d'un officier minuscule caractérisé par la grande plume blanche et les nombreuses médailles qui ornaient son uniforme.

S'agissant d'un gnome, le capitaine faisait deux têtes de moins que l'intégralité de son régiment. Cependant il donna le ton en entrant.

- Au nom de la république, je vous somme de vous arrêter ! clama-t-il tout haut pendant que des renforts continuaient d'affluer.

Cependant le boucan du à la bataille était beaucoup trop grand pour que quiconque entende quoi que ce soit. Voyant que sa réplique n'avait éveillé aucune réaction, le capitaine sortit son arme et tira au plafond.

Tous s'arrêtèrent immédiatement, et regardèrent les membres de la maréchaussée qui investissaient les lieux, accompagné du barman.

Deux soldats plaquèrent les bagarreurs les plus virulents contre le mur et leur passèrent les fers. Grundal qui, au sol, tenait l'orc par le col, souffla longuement. Une petite impression de "déjà vu" le parcourait.

- Bien, nous pouvons maintenant nous entendre, fit l'officier calmement en remettant son arme dans son étui. Levez-vous maintenant, je veux voir une ligne, devant moi !

Sa posture droite et sa main plaquée contre son dos montrait bien son appartenance à l'armée. Il y avait fort à parier que ce gnome avait été affecté depuis peu sur la ville.

Pendant que le régiment sécurisait la pièce, deux soldats firent le tour du propriétaire espérant surement trouver un éventuel fuyard. Grundal, en se relevant, scruta les alentours, mais Mira n'était plus là. Elle avait filé avant l'arrivée de la maréchaussée, c'était la seule explication.

Les gardes aidèrent les blessés à se mettre en rang afin de procéder à leur identification. Cependant l'un des pugilistes leurs posait quelques problèmes. L'ivrogne était tellement imbibé et molesté de coups qu'il peinait à énoncer des mots convenablement. Ils essayaient tant bien que mal de discerner un nom, sous les yeux impatients du capitaine.

Grundal passa son mouchoir sur ses balafres, puis souffla discrètement tout en levant les yeux au ciel.

« La soirée va être longue » se dit-il.

Il regarda son adversaire se remettre sur pied. Le pauvre avait sérieusement ramassé durant le combat. Un des gardes lui avait d'ailleurs tendu un torchon pour essuyer ses plaies.

- Nous avons fait le tour de l'établissement, capitaine ! Nous n'avons trouvé personne ! fit l'un soldat en claquant des talons.

- Très bien ! répondit son supérieur.

Il regarda la rangée de combattant qui était devant lui et plus particulièrement l'un des vieillards qui s'était lancé dans une histoire sans queue ni tête. Sa femme le trompait ouvertement et que ça lui donnait des envies de combattre.

Grundal voyait bien à quelle vitesse le gnome perdait patience en voyant les enquêteurs s'empêtrer dans des explications interminables.

- Bien messieurs, conclut-il tout haut, nous avons perdu assez de temps ici ! Emmenez-moi cette brochette de saoulards au poste. Les cellules devraient leur passer l'envie de se battre.

- Et que fait-on du citoyen à terre mon Capitaine, demanda l'un des soldats en désignant l'elfe inconscient au sol.

- Qu'on l'emmène à l'hôpital de l'éternel pour lui administrer les premiers soins. A son réveil, amenez-le moi au commissariat. Monsieur, dit-il en se tournant vers le gérant de l'établissement, je vous souhaite une bonne soirée ! Je suis ravi d'avoir pu vous aider. Gloire à la république !

Le gnome fit un signe militaire puis disparu dehors suivi de l'intégralité du cortège. Le vieux barman resta là, bouche bée, regardant le spectacle de son établissement : une grande partie du mobilier se trouvait en morceaux, des bouteilles cassées, du sang sur ce qui semblait être des napperons... Sur le palier de la porte, Grundal l'entendit déclarer l'air désabusé.

- Mais... Qui va nettoyer tout ça... Qui va me rembourser les réparations... ?

Trois carioles avaient été affrétés pour les récupérer. Des grandes voitures noires tractées par deux chevaux robustes. Elles obstruaient complètement la circulation, cachant la scène aux riverains qui s'étaient rameutés. Grundal entendait les chuchotements et les ragots qui fusaient de derrière le véhicule.

Les gardes menottèrent les mains de tous les détenus, puis les firent entrer de force les uns après les autres. Ils verrouillèrent les portes plongeant les pugilistes dans l'obscurité, puis tapèrent deux fois contre le battant, déclenchant immédiatement le mouvement du chariot.

L'unique ouverture sur le toit ne laissait passer que peu de lumière, heureusement, le chemin jusqu'au poste sud n'était pas très long. De brefs halos de lumière permirrent à Grundal de voir le vieil orc qui le dévisageait avec des yeux noirs. Les fers à ses mains devaient l'empêcher de lui sauter à nouveau au cou. Nullement effrayé, le nain soutint son regard en arborant un léger sourire moqueur. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui même d'avoir menacé la mauvaise personne.

Hormis quelques reniflements et autres raclements de gorges, le reste des passagers restaient silencieux, balloté par les mouvements de la cariole. Grundal s'était amusé dans le peu de lumière à analyser les différents émotions qui les habitaient. Certains étaient pensifs, quand d'autres sous-tension devaient sûrement craindre la tournure des évènements. Seulement deux comataient, la tête plaquée contre la paroi. Vu l'état dans lequel ils étaient, il était difficile de dire s'ils réalisaient ce qui leur arrivait.

De longues minutes passèrent avant que le véhicule ne se stoppe. L'extérieur était devenu bruyant et résonnait jusque dans l'habitacle. Grundal reconnaitrait ce son entre mille, ces bruits de bottes incessant allant et venant, les hennissements des chevaux de la garde montée, le cliquetis des armes à feu. Et son air salin, mélangé aux odeurs de purin et de crin de cheval.

L'ouverture de la porte ne fit que confirmer sa pensée. Ils étaient arrivés au poste : un fortin intra-muros, entouré par ses propres remparts et protégé par des obusiers. Initialement bâti pour l'armée sur les bords de la mer, l'expansion urbaine a petit à petit intégré l'édifice au sein de la ville. L'armée a donc laissé sa place à la maréchaussée pour la protection des quartiers sud.

Deux agents firent sortir les passagers de leur voiture, et les mirent en rang, dos au rempart. Grundal aperçu les bureaux de l'administration mais également la caserne où dormait les gardes. Rien n'avait bougé depuis son départ.

Même l'ambiance n'avait pas changé, des gens allaient et venaient dans tous les sens. Tous les peuples étaient représentés. Eparpillés dans les différentes tâches selon leurs aptitudes physiques et leurs compétences, il était rare de voir des gnomes ou des gobelins comme garde républicain ou encore agent de sécurité. Non, il était plus courant de les voir dans les bureaux, ou alors dans les rangs de l'arrière garde, avec les ingénieurs et les officiers.

Dans de rares cas, ils intégraient la légion et gagnaient en galons, pour finir par diriger des troupes comme ce cher capitaine.

- Comme vous pouvez le constater, vous ne pourrez pas vous échapper d'ici, clama fièrement le gnôme qui sortait de sa voiture. Votre seul moyen de retrouver la liberté c'est de rester docile, et répondre bien gentiment à nos questions !

Un ricanement fusa du bout de la rangée, l'un des ivrognes se moquant ouvertement de l'officier et de son air supérieur. Le capitaine descendit doucement les marches de son véhicule, l'air impassible. D'un petit signe de tête, il donna l'ordre à l'un des geôliers d'agir. A deux, ils l'attrapèrent et le molestèrent dans une violence inouïe à tel point que le sol en fut maculé de sang.

Quand ils eurent fini, deux recrues s'approchèrent pour attraper le pauvre homme par les pieds. Tel une marionnette désarticulée, il fut trainé à travers la cour envoyé en cellule inconscient et avec des côtes cassées.

"Imbécile" pensa Grundal en le regardant passer.

Il ne cautionnait pas ces violences policières mais l'idiot aurait mieux fait de tenir sa langue, surtout ici où la police était libre de faire ce que bon lui semblait.

- Bien, reprit le gnome satisfait. En résumé, votre seule porte de sortie, c'est moi ! Alors montrez-vous coopératif et je vous promets que tout se passera bien !

Il commença son inspection avec les premières personnes du rang, un scribe posté deux pas dérrière lui.

La scène restait tout de même comique lorsqu'on voyait le "petit" crier et menacer des personnes mesurant deux à trois fois sa taille. A croire que quelques médailles sur un uniforme pouvaient rendre les gens plus dangereux.

Mais d'un coup, son ton changea, quand il remarqua plusieurs hommes entrer dans le fortin, parés d'uniformes dorés et couvert d'un drapé bordeaux. Même les chevaux étaient équipés d'harnachements finement décorés de fourrures et de métaux précieux.

" La garde sénatoriale ?" se dit Grundal surpris en fixant la troupe qui s'approchait.

Et au milieu de leur cortège se trouvait une grande femme en uniforme rempli de signes distinctifs ainsi que d'une cape surmontée d'une fourrure d'hermine blanche. Son regard sévère ne pouvait tromper qui que ce soit. A sa vue, le capitaine ainsi que l'ensemble du régiment dans la cour se mirent garde-à-vous.

- Maréchale Dorfan, bafouilla-t-il en claquant des talons tellement forts que le bruit résonna à travers la cour.

- Au rapport ! Que font ces hommes ici, lieutenant ? Demanda la femme calmement en descendant de cheval.

- Capitaine De Lunes, Maréchale ! Ce... ce n'est qu'une simple opération de routine, ma maréchale ! Il s'agit juste d'une dispute de saoulards... Mais que nous vaut l'honneur de votre présence ?

La femme ne répondit rien se contentant de scruter le rang des accusées. Elle cherchait quelqu'un, et Grundal comprit qu'il s'agissait de lui quand leurs regards se croisèrent. Par convenance, ils échangèrent un sourire courtois.

- Eh bien mon cher Grundal ! Il semblerait que la retraite ne te sied guère. Il te faut payer tes impôts à l'aide de combat de rue maintenant ? dit-elle sur un ton sarcastique.

- Salut Ethna ! Tu as meilleure mine depuis notre dernière rencontre. Sauf pour cette cicatrice près de ton oeil, c'est nouveau ?

- Comment oses-tu tutoyer la maréchale, fit le capitaine choqué.

Ethna fit signe à l'officier de se taire, détruisant au passage l'autorité qu'il avait réussi à instaurer, puis s'approcha du détective.

- Comme tu peux le voir un criminel m'a laissé un souvenir, déclara-t-elle en montrant sa blessure. Ce lâche s'est donné la mort avant même que j'ai pu lui rendre la monnaie de sa pièce...

- Cela voudrait dire que tu prends enfin des risques ? Demanda le nain sur un ton sarcastique. Comme tu as grandi... Il est loin le temps où tu étais une bleusaille pleurnicharde sous mon commandement...

Nombreux étaient les personnes à se regarder, stupéfait d'entendre l'officier chargé de l'ordre dans la capitale, se faire ouvertement insulter. Mais Ethna ne sourcilla même pas, se contentant d'un air exaspéré.

- Ce temps est révolu, tout comme ta place au sein de l'armée... Je dois d'ailleurs te remercier, tu aurais pu être à ma place si tu avais compris ce que c'était de suivre les lois.

- Que sont les lois quand elles vont à l'encontre de la justice ? lâcha Grundal, le regard noir.

- Tu ne changeras donc jamais... Bien, je ne suis pas ici pour débattre du passé, mais pour que tu me suives car tu es convoqué. Enlevez-lui ses fers !

Un geôliers s'exécuta immédiatement pour retirer ses menottes.

- J'ai raccroché Ethna ! Vous n'êtes plus en mesure de faire appel à mes services, déclara le détective en se frottant les poignées.

- L'ordre ne vient pas de la maréchaussée mais de plus haut, répondit la femme en tendant un parchemin cacheté.

Grundal ne répondit rien. Il s'empara du document sa curiosité piqué au vif. Le silence dans la cour devenait lourd, personne n'osait bouger un orteil.

Il n'eut pas le temps de lire qu'il fut déjà choqué par le sceau qui cachetait la lettre. Un écusson divisé en 5 parties ornées de symbole : une colonne, un arbre, un masque tribal, un aigle et un heaume.

Ses yeux restèrent quelques secondes sur le cachet. Troublé et curieux, il se tourna vers la maréchale.

- Qu'est-ce que le palais Sénatorial attendrait de moi ?

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