Partie 10 : Où l'auteure entend la voix de Léonard dans sa tête

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Je commencerai par vous rassurer : petit à petit, au bout de quelques mois, Blanche revint à la vie. Aujourd'hui encore, je la vois dans mes rêves, mais peu. Je ne sais pas si cela est dû à mes compétences moindres pour ce qui est de rêver comparées à celles que j'avais plus jeune, ou bien à un reste de méfiance faisant suite à ma trahison. Je ne le saurai peut-être jamais. En même temps, il est possible que Blanche reprenne une place importante dans ma vie. Pour faire appel à un cliché, seul l'avenir nous le dira.

Mais revenons à Léonard. À l'université, je continuai à travailler sur l'histoire de l'hôtel, à faire vivre ce cadavre ambulant qui portait à lui seul la trace de la vie d'êtres dont j'avais besoin dans mon existence blême. Je commençais à voir, dans des hommes que je rencontrais, une ressemblance. En fait, il y avait une chaleur en moi, un certain amour pour ces personnes qui m'évoquaient si bien un être auquel je n'avais pas accès. Être assez abject, mais que je pouvais admirer parce qu'il ne serait jamais réel. Parce qu'il était un fragment de mon imagination. Parce qu'il est plus acceptable socialement d'adorer Hannibal Lecter que Ted Bundy.

Imaginez alors ma surprise lorsque je me retrouvai, à la sortie sans doute d'un cours d'écriture créative, le cerveau encore en ébullition, par un soir d'hiver sombre et froid, dans un métro bondé. Cette soirée n'était pas différente d'une autre, mais je me mis à réfléchir à mon histoire. Je ne saurais dire si cela était dû à mes interactions, désormais à sens unique, avec la communauté tulpa, ou s'il s'agissait d'une tendance déjà présente chez moi, mais je me dis que la manière la plus efficace de me débarrasser du blocage-du-jour, de l'angoisse-de-la-page-blanche, était de demander directement à l'un de mes personnages où il voyait aller son histoire. Et qui de mieux placé pour me répondre que l'intelligent, le sensible, l'inquiétant et le terrible Léonard ?

Je dus lui poser une question tout à fait bateau sur un point de détail ennuyeux à souhait. Ma mémoire catastrophique n'a rien retenu sur ce point. Permettez-moi donc une approximation : je vais tenter de retranscrire, pas la conversation comme elle s'est passée, mais quelque chose qui puisse y ressembler.

— Salut, Léonard. Comme tu le sais sans doute, j'écris ton histoire. Ça parle d'un hôtel, bla, bla. Cette nana arrive, tu la tues. Je le sais, tu le sais. Maintenant, la question, c'est, comment ça se termine ? J'avais cette idée où tu butes le copain de ta douce, enfin de cette fille que, soit dit en passant, tu voulais tuer quelques jours plus tôt. Mais maintenant, elle a changé de forme, elle a mûri un peu, et tu la veux pour toi. Comment tu t'y prends, alors ? Je ne veux pas dire pour ce qui est du dénouement, du moment où tu tires sur ce type. Je te parle de ce qui vient avant, de l'élaboration du plan. Moi et les plans, c'est vraiment un casse-tête, tu sais.

— Je sais.

— Enfin bref, je vais être complètement honnête avec toi. Je te demande d'écrire ce livre à ma place. J'ai plus l'inspiration, plus la patience, plus rien qui ressemble à une volonté d'artiste. Je veux juste finir cette merde et passer à autre chose.

— Comment s'est passé ton cours d'écriture créative ?

— Pas trop mal, tu sais. J'ai parlé de toi, enfin de cette histoire. J'ai écrit ce truc complètement fou où on se rencontrait dans un rêve, et je te demandais ce que je te demande maintenant, d'écrire à ma place. On a fait ce rêve. Tu t'en souviens ?

(Il sourit.)

— Oui, je m'en souviens.

— Okay, tu sais ce qu'on va faire ? On va changer de plan. Tu vas juste écouter et ne plus me répondre. Je sais, je sais, ça nous empêcherait de communiquer efficacement, et donc ça m'empêcherait d'écrire ce putain de livre, mais ça me fait trop flipper, que tu me répondes. Tu comprends, hein ? Tu comprends ce que je veux dire ?

— Je crois.

— Arrête, bon sang. Arrête de me répondre. On est d'accord ? Tu vas arrêter ?

— Mais tu continues de me parler.

— Je sais, mon cerveau carbure à cent à l'heure, j'en peux plus, ça me rend dingue. Les pensées sont pensées avant que je puisse les penser. C'est un calvaire.

— Je vois.

— Écoute, chéri, si tu pouvais la fermer, ça m'arrangerait. J'ai pas l'habitude d'entendre des voix dans ma tête.

— Je suis désolé si je t'ai offen-

— NON NON NON NON NON. LA FERME. STOP.

— Je suis obligé de répondre si tu continues à me par-

— Arrête. Sans déconner. Tu me fais trop flipper, putain, j'ai pas envie d'avoir un tueur dans ma tête. Je peux pas. Tu comprends, ça ? C'est comme ça que commencent tous ces films, genre Split. Je suis une femme NORMALE. J'ai une vie NORMALE. La la la, je pense très fort pour te bloquer, ça te fait chier ça, hein mon grand ? Je vais pas te parler, c'est hors de question. J'arrête. Tu m'entends ? J'arrête.

— Comme tu voudras.

— Mais qu'il est con ! Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans le mot « arrête » ?! Pourquoi je continue à te parler ? Pour ce putain de livre ? C'est ça, hein ? Je suis prête à devenir folle pour terminer ma grande œuvre ? Eh bah non, mon beau, tu te mets le doigt dans l'œil. C'est fini. Je ne t'adresse plus la parole. Ciao.

Le tout dans un métro bondé, je le rappelle. Mais je me prenais à aimer ces insanités. Je me découvrais un piquant que je n'avais pas dans la vraie vie, dans celle que je vivais avec les vrais gens. J'étais en colère, au fond, mais une bonne colère saine et joyeuse. Je devenais folle, et j'adorais ça.

Les échanges de piques continuèrent un peu. La plupart des balles venaient de mon côté. Léonard avait un caractère doux et légèrement soumis qui ne collait pas au personnage, ou en tout cas, pas à l'interprétation bâclée et bourrée de clichés que j'en avais faite.

Rapidement, je me rassurai. J'avais la chance de connaître un peu la tulpamancie. Je savais qu'il y avait des gens comme moi, des gens qui parlaient dans leur tête à des êtres qui vivaient en eux. Je n'étais donc pas folle, ou, dans le pire des cas, une folle parmi des fous qui me fascinaient et que je commençais à respecter. En somme, tout était bien. Tout était beau. J'écrivais. Je me faisais un ami — non. Je refusais de le voir comme un ami. Mon attirance se heurtait à quelque chose de terrible. Et si c'était une mauvaise influence ? Et si, à cause de lui, je devenais quelqu'un de sombre ? Quelqu'un de dangereux ?

Pire : et s'il ne m'aimait pas ? Et si mes insanités, ma bêtise, mon impatience, la lumière crue qui s'échappait de tout mon être, et s'il détestait tout cela ? Et si nous finissions comme un vieux couple qui doit collaborer et qui se déteste ?

Je fis tous les efforts possibles pour nier la présence de Léonard. Quand il était là, j'étais cassante avec lui. Les chéri et les mon cœur condescendants et juste un peu vrais fusaient d'un bout à l'autre de ma boîte crânienne. Je lisais tout ce que je pouvais sur la tulpamancie. J'adorais et je haïssais ce qui me pendait au nez, ce qui faisait doucement son chemin en moi. Et puis, un jour, je fus seule. Et c'est dans la solitude que ces choses-là se développent le mieux.

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