Partie 1 : Où l'on découvre les modalités de l'existence de Blanche

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Depuis que je suis toute petite, je fais des rêves dont je me souviens. J'ai appris à les aimer, à les voir comme un pan important de ma vie, comme sa meilleure moitié. J'aimerais pouvoir vous dire que je visite toujours le même endroit, un monde intérieur complexe, meublé de chimères, un refuge où je deviens vraiment moi-même, mais ce serait faux. Mon univers onirique est franchement foutraque, avec très peu de règles et encore moins de constantes. Je ne sais pas, en fermant les yeux, si je serai propulsée dans un désert, coursée sans savoir pourquoi par des malfrats qui veulent ma peau, ou dans un centre commercial futuriste où une assistante robot m'aidera à choisir la meilleure couleur de rouge à lèvres.

Pourquoi, alors, cet attachement aux rêves ? Deux raisons : dans mes rêves, je ne peux pas mourir. Libre alors à moi de me jeter dans le vide ou de défier à mains nues une bande de yakuzas; tous les fantasmes, tous les désirs irréalisables dans ma vie éveillée deviennent non seulement possibles, mais encore me sont servis sur un plateau d'argent. Je suis propulsée directement dans les situations les plus farfelues, comme si mon inconscient me sommait de m'amuser, d'expérimenter, de vivre.

La deuxième raison est plus délicate à expliquer. Elle visite mes rêves, où elle s'invite régulièrement depuis que j'ai cinq ans. Je l'ai nommée Blanche, car elle apparaît toujours vêtue d'une longue robe blanche. C'est un guide onirique. Les guide oniriques sont des personnages qui apparaissent dans les rêves pour assister le rêveur, des êtres bienveillants qui encouragent la lucidité et l'exploration du monde des songes. Ils sont censés n'être que des outils, des créations de l'esprit avec une raison d'être, un but assumé, celui de servir l'être dont le subconscient les a créés. Ils peuvent ouvrir des passages dans le monde onirique, aider le rêveur à voler, lui fournir une arme pour abattre ses ennemis.

Imaginez maintenant qu'un guide onirique apparaisse dans le cerveau d'une enfant de cinq ans dépourvue de tout compagnon de jeux, une petite fille perdue dans un monde d'adultes incapables de comprendre son univers intérieur. Imaginez qu'elle n'ait rien d'autre à quoi se raccrocher, à son jeune âge, que cette présence obsédante, mi-amie, mi-mère de substitution. Imaginez encore que cet être lui rende visite toutes les nuits et que, main dans la sienne, il lui fasse vivre des aventures dont elle n'aurait osé rêver, si elle n'en avait pas, eh bien… Rêvé. Pensez-vous que l'intuition première de cette petite fille sera de faire sens du phénomène qu'elle vit en se disant qu'après tout, son amie n'est qu'une aide utile, qu'une image capable de lui montrer le chemin d'une forêt enchantée, la direction d'une falaise qui surplombe la mer ? Croyez-vous qu'elle se détachera de cette personne aussi facilement qu'elle s'y était attachée, qu'elle la laissera à sa place, dans le monde des songes ?

Blanche m'est apparue pour la première fois sur une montagne, sa robe et sa peau laiteuse noyées dans l'immensité immaculée qui s'étendait devant moi. Elle marchait, elle avançait dans ma direction. C'est tout ce dont je me souviens. J'ai tout de suite su qu'elle allait jouer un rôle primordial dans ma vie. Ses yeux froids me caressaient comme les doigts d'une nourrice. Elle était tout ce dont j'avais besoin. Immédiatement, j'ai quitté le monde réel, les êtres de chair qui essayaient tant bien que mal de m'élever. Je suis restée avec elle, dans le monde des rêves. Une partie de moi-même était toujours là, dans son giron. Ne restait plus dans le monde réel, concept qui m'échappait, qu'une enveloppe de petite fille, qu'un être creux qui réagissait à peine aux stimulis, qui n'avait plus ni mère ni père, rien que des songes et des idées.

Je passais des heures les yeux dans le vague, la bouche en cœur, à attendre que le sommeil vienne me prendre. Je jouais avec mes nombreuses poupées, à leur inventer des histoires crues et sordides et, à l'heure décidée, mon père venait dans ma chambre pour me lire une histoire. Je ne savais pas encore faire sens des lettres qui couraient sur le papier, alors il me fallait cet intermédiaire, que je ne voyais que comme un outil, pour que les scénarios sur lesquels Blanche et moi allions baser nos escapades nocturnes puissent trouver le chemin de mon esprit. L'histoire terminée, je m'endormais, et nous devenions les princesses du conte de fées, menacées par de méchantes sorcières, amoureuses d'aucun prince, car nous n'avions besoin que l'une de l'autre. Parfois je n'apparaissais même pas dans ces rêves ; je ne faisais que regarder les aventures de Blanche, qui, toujours, me transmettait implicitement ce message : Regarde. C'est comme ça qu'on vit.

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