Ocytocine

6 minutes de lecture

— Votre café.

La serveuse déposa délicatement la soucoupe sur la table.

— Merci, lâcha Emerson Henson tandis que son regard se perdait dans le noir intense du breuvage.

Elle inspirait tranquillement la vapeur chaude qui émanait de sa tasse, en regardant la mousse se dissiper à la surface. Elle n'avait pas pu attendre avant de commander. Trois heures de route dans son épave à quatre pneus avaient alourdi ses paupières, alors la fatigue avait eu raison du civisme. Comme elle avançait les lèvres pour boire, la clochette de la porte retentit, annonçant l'arrivée d'un client dans le café. Emerson leva les yeux. À la vue de son invitée, elle manqua de renverser sa boisson. La jeune femme n'aurait pu dire exactement ce qui avait changé mais, en six mois de temps, l'autre avait développé un charme singulier. Ou alors, c'était la distance seule qui l'avait embellie – en idée seulement, mais embellie tout de même.

Sloane Berjäk prit place face à elle et repoussa son sac à main sur une chaise voisine.

— Je vois que tu ne m'as pas attendue.

Toutes les fois où Emerson l'avait imaginée, Sloane était en infirmière. Il y avait quelque chose d'étrange à la redécouvrir, en femme, débarrassée du camouflage professionnel.

— Un chaï latte, s'il vous plaît, lança la nouvelle venue à la serveuse en approche.

Puis, comme Emerson ne disait mot, son invitée jugea préférable d'insister :

— Alors, pourquoi tu voulais me voir ?

— C'est une question compliquée, soupira Emerson avant de se réfugier dans l'aigreur de son café. Il y a beaucoup de réponses possibles.

— Donne m'en deux ou trois, si tu as du mal à te décider.

— Pourquoi pas. Voyons-voir... Première raison. Une pulsion : j'avais envie de te voir. Deuxième raison. Par altruisme : je devais prendre de tes nouvelles. Troisième raison. Le bon sens.

Emerson la fixait désormais, sans poursuivre, et le regard insistant de l'infirmière n'y faisait rien. Sloane répéta lentement, pour se laisser une chance d'y déchiffrer une clé cachée :

Le bon sens ?

— Oui, c'est difficile à croire. J'en ai parfois. Du bon sens. Alors j'ai repensé à ce que tu m'avais dit à l'hôpital, sur la vertu, sur mon problème...

— Le chaï latte, interrompit la serveuse. Et un pot de lait.

— Merci.

Emerson saisit l'anse et versa un peu de crème dans son café. Sloane admira la nuée blanche qui se répandait dans la noirceur amère.

— Tiens, tu en as fini avec les cafés serrés ?

— Phebe dit que je dois m'adoucir...

Emerson esquissa un sourire amusé en portant le breuvage à ses lèvres. L'autre l'imita. Un silence gêné, à deux doigts de se travestir en rire nerveux, les enveloppait tandis qu'elles sirotaient leurs boissons.

— Tu as des nouvelles de Seth ? hasarda l'infirmière.

— Non. Parfois, quand je m'endors, je me retrouve sur le quai. Il m'arrive de discuter avec le passeur. Mais je n'embarque pas.

— Tu n'as jamais eu envie de retourner faire un tour de l'autre côté ?

— Jamais.

La jeune femme reposa sur la soucoupe la tasse de café entièrement vidée. Son œil valide roula ; l'autre demeurait aveuglément braqué sur son interlocutrice. Sloane savait que cet œil-là ne pouvait pas la voir. Toutefois, elle avait comme l'impression qu'il la sondait, capable de lire en elle d'une manière ou d'une autre.

— Tu te souviens de notre première rencontre ? demanda Emerson. Tu posais des questions, et moi je répondais. Je n'avais aucune envie d'être là. Toi aussi, je crois que tu aurais donné cher pour te trouver ailleurs. Et nous voilà, toutes les deux, autour d'une autre table, à nous poser des questions. À tourner autour du pot, comme d'habitude. À refuser de voir la réalité en face...

— Quelle réalité ?

Ces non-dits persistants mettaient les nerfs de Sloane à rude épreuve. Sans le concours apaisant du thé et du lait, elle aurait certainement implosé. Elle aurait eu tôt fait de bondir sur son adversaire pour lui tirer les vers du nez, ou bien pour extirper tout autre chose de sa bouche. Néanmoins, inexplicablement, ce bras de fer l'amusait. Pour rien au monde elle n'aurait voulu céder la première. Alors elle conserva toute l'apparence du calme et annonça fièrement :

— J'ai appris à jouer aux échecs, tu sais.

— Un autre jeu de bluff...

— Je joue aussi au mikado, ça m'aide à me calmer.

— Tu bosses toujours à l'hôpital ?

— Oui. J'ai été transférée. Dans l'unité de cancérologie pédiatrique.

— Et ça te plaît, de voir mourir des enfants ?

— En fait, ce qui me plaît, c'est de les voir s'accrocher à la vie. Désespérément, parfois en vain, mais toujours avec cet espoir naïf. Ils croient tous que ce monde a encore quelque chose de merveilleux à leur offrir. Je m'efforce d'y croire aussi, de laisser dernière moi le nihilisme des rêveurs seuls.

En achevant sa phrase, Sloane Berjäk ramena son verre sur la table. Avant qu'elle ne pût la retirer, la main d'Emerson glissa sur la sienne. Du bout des doigts, l'ancienne patiente s'agrippait – à peine, juste pour en donner l'air mais sans vraiment la retenir – aux blanches articulations de l'infirmière. Les deux yeux d'Emerson convergeaient dans le même néant si bien que, faute de la connaître, son interlocutrice n'eût été en mesure de deviner lequel était infirme. Pourtant, Sloane scrutait cet œil droit, égaré de l'autre côté ; elle attendait d'y déceler quelque éclat de vérité. Mais sa pupille inerte demeurait comme cristallisée à jamais dans son orbite vitreux.

— Là-bas, récita Emerson, sur des flots lointains que seuls connaissent les fous, j'ai vu déborder le miroir de mon âme. Ne suis-je pas monstrueuse ? Mes sentiments, je ne peux les contenir, je ne peux les réprimer ni même les modérer. Je ne connais l'amour que dans la démesure. De la passion, je ne goûte que la brûlure mordante. N'est-elle pas monstrueuse, cette ardeur que nul n'est assez fort pour me témoigner en retour ?

— Ce qui est monstrueux Em', c'est cette espèce de tentative lyrique. Vraiment, tu n'es pas fatiguée de ne penser qu'à toi ?

— Tu sais que c'est faux, Sloane. Ici et maintenant, je suis heureuse, parce que j'ai trouvé quelqu'un qui a plus de vertu que moi. Ton indulgence, ta franchise, ta loyauté ; je les ai appréciées sur le tard, quand elles ont commencé à me manquer. Ça m'a fait mal de l'admettre et j'ai eu peur de me faire mal. Je n'ai perdu qu'un œil, j'ai encore tout le reste à estropier. Alors, je dois te poser la question : pourquoi tu m'as embrassée ce jour-là ?

Le poing de Sloane Berjäk entama de se serrer mais, en sentant s'éloigner la main d'Emerson, elle ouvrit grand la paume afin de s'en saisir. Elle la tint fermement tandis qu'elle se levait pour contourner la table.

— Il n'y a pas de réponse simple, affirma-t-elle. Alors, laisse-moi t'en donner trois. La première, impulsive : comme ça, pour voir. La deuxième, par altruisme : j'essayais de te sauver. Ça doit paraître bizarre. La troisième : la jalousie. Je ne voulais pas que tu partes, surtout pas pour quelqu'un qui n'a jamais pris le temps de t'observer.

— Et tes observations, elles ont été fructueuses ?

— Je pourrais écrire une thèse sur toi, Emerson. Tu es lunatique, imprudente, orgueilleuse. Tu m'exaspères. Tu me bouleverses.

— Je sais que tu n'as pas de grands démons, mais je pourrais peut-être... Enfin, je ne sais pas. Remettre un peu d'ordre dans cette pagaille ? T'offrir tout mon soutien ?

À l'instant où elle formulait sans en revenir elle-même cette proposition saugrenue, Emerson s'accrochait compulsivement à la main qui l'étreignait. Mais Sloane, trop encline à jouer les prolongations, ne lui octroya qu'un sourire espiègle. Un rictus ravageur.

— Tu sais ce qui me met en rogne, Em' ?

Son visage déconfit répondit par la négative.

— Eh bien je vais te dire, je suis toujours jalouse. Parce qu'elle, tu l'as dévorée avec tes deux yeux. Et pour moi, tu n'en auras jamais qu'un.

— Qu'est-ce que je peux te donner de plus ?

Sloane s'avança, victorieuse. Sa main libre rampa dans la nuque d'Emerson pour lui relever le visage et, tendrement, elle apposa ses lèvres sur la paupière aveugle.

— Ça ira, je me contenterai de tout le reste.

FIN

Annotations

Vous aimez lire Opale Encaust ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0