Joker

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Sloane Berjäk appuyait fermement le drap gorgé de sang sur la plaie béante de sa patiente, pour tenter de contenir l’hémorragie. Ce qui avait d'abord rassuré l'infirmière avait fini pas l'inquiéter : malgré la blessure mortelle qui entaillait son ventre, les signaux vitaux d'Emerson Henson ne faiblissaient pas. Son supplice ne prendrait-il donc jamais fin ?

En dépit de tout bon sens, Sloane s'était machinalement mise à appeler à l'aide. Mais nul ne se trouvait dans les couloirs déserts du département 24 pour lui prêter main forte. Elle assistait impuissante à l'infini saignement de son pauvre cobaye. Intérieurement, elle s'en mordait les doigts. Pourquoi s'était-elle aveuglément livrée à une telle expérience ? Dans sa soif acharnée de réponses, elle avait condamné la seule vie qu'elle pourrait peut-être jamais sauver !

— Allez, réveille-toi ! Bats-toi, Emerson !

Il était presque certain que, dans ce coma profond, la jeune femme à l'agonie n'entendait rien à ses supplications. Cependant, Sloane se devait de l'implorer de revenir à la vie. De tous les endormis qui s'étaient éteints sous ses yeux, elle n'en avait connu aucun comme elle la connaissait elle. Il n'y en avait aucun avec lequel elle avait pu s'entretenir ou échanger aussi longuement. L'idée d'assister au décès d'une figure familière la terrifiait davantage qu'elle ne l'aurait présumé.

Alors que depuis le début de l'épidémie Sloane s'était vouée tout entière à son travail, dans une abnégation profonde, elle se surprenait à souhaiter qu'Emerson se réveillât. Il s'agissait d'un désir personnel qui, devait-elle se rendre compte, venait de prendre le pas sur la déontologie. Sloane regrettait sincèrement les regards fuyants et la moue furibonde de cette presqu'inconnue déjà bien trop intime. Elle admettait avec aigreur toute l'ironie du sort : la nonchalance, les sautes d'humeur et les insultes enragées de la jeune femme allaient inexplicablement lui manquer. Ces défauts lui venaient évidemment en premier à l'esprit, parce qu'ils constituaient l'essence de cette humanité refoulée, les craquelures touchantes des vertus d'Emerson. Quant aux vertus, elle ne pouvait toujours s'empêcher de les jalouser. Jamais plus sans doute elle ne serait témoin d'une dévotion telle que celle déployée par la patiente dans sa passion aveugle. Un sourire figea les joues de Sloane, quand elle se rendit compte qu'elle entamait déjà le deuil d'une étrangère tout juste endormie.

— Tu dois revenir, Em'. J'ai trop de questions à te poser...

Bien sûr, Emerson ne revenait pas. Elle n'avait pas l'habileté naturelle de Seth pour aller et venir à son gré dans le Songe ; peut-être s'en trouvait-elle carrément prisonnière. Sloane n'avait pas vraiment le loisir d'imaginer le moyen de l'en délivrer, tant elle s'épuisait à éponger les flots de sang qui sans cesse jaillissaient du ventre d'Emerson. Le drap tout imbibé ne contenait plus le flux. Désespérée, l'infirmière écarta le linge pétri de rouge, salissant au passage les paumes blanches de ses mains, et elle entreprit d'arracher sa propre blouse pour en faire un garrot. Elle se débattit pour soulever le corps inerte de sa patiente et entourer convenablement son buste du vêtement. Elle tira de toutes ses forces sur les manches et les noua entre elles pour compresser la plaie. Alors, il lui sembla que ses efforts payaient et que l'hémorragie commençait à s'amoindrir.

Ce répit ne fut que de courte durée. À peine ce pansement improvisé, voilà qu'un mal inédit prit place sur le visage d'Emerson. Sa mâchoire se déchaussait, comme si sa figure même se délitait sous l'effet d'une pression invisible. Sloane se pencha au-dessus de la jeune femme et, soudain, les yeux de cette dernière s'ouvrirent tout grands. Ils étaient vides, inconscients. On eût dit qu'elle tâchait de regarder le monde, qu'elle cherchait désespérément à le revoir sans plus en être capable. Sloane ressentit cette profonde détresse et en fut bouleversée. Désemparée, elle saisit d'une main le menton d'Emerson et tenta d'empêcher son visage de se distordre davantage, mais une force surhumaine s'opposait à la sienne. La raison la frappa et elle éclata de colère :

— Fous-lui la paix, Seth !

Quand le poing furieux de Sloane s'abattit sur le matelas, la carte qu'elle avait glissée un peu plus tôt dans la poche de sa blouse en tomba et se tacha du sang de la rêveuse qui convulsait de plus belle. Sloane se saisit du morceau de carton froissé et le secoua frénétiquement. Ses yeux effectuèrent quelques aller-retours furtifs entre la figure suppliciée d'Emerson et le dessin du joker maculé d'hémoglobine. Alors elle comprit que, dans la lutte enragée que se livraient deux egos démesurés, seule sa propre vanité ferait une différence. Forte de cette conviction, elle saisit à deux mains le visage de la rêveuse pour l'empêcher de se laisser déformer, puis elle plaqua ses lèvres contre celles d'Emerson et lui offrit d'une pulsion dévorante tout le zèle dont elle était capable.

Les deux femmes se firent face durant une fraction de seconde où le temps sembla s'être interrompu, comme si une gerbe d'un autre monde avait court-circuité celui-ci. Sloane Berjäk tournait sa gêne vers les mains tachées de rouge qu'elle tordait compulsivement. Emerson Henson, enfin revenue à elle, la dévisageait sans oser poser la question qui lui brûlait les lèvres. Bien d'autres choses lui brûlaient les lèvres à l'instant ; deux baisers déchaînés venaient de se disputer son avenir. Pourtant, elle savait que sa décision seule avait triomphé, que nul ne lui imposerait jamais le monde dans lequel elle devrait vivre. Aussi, quoi qu'elle fût touchée par la sollicitude de l'infirmière, elle renonça à lui demander si elle venait bel et bien de lui rouler une pelle et résolut plutôt de conserver son sang-froid.

— Surtout, n'allez pas croire que je suis revenue pour vous.

— Et toi, ne t'imagine pas que je suis sentimentale. Je voulais que tu reviennes pour me raconter tout ce que tu as vu, de l'autre côté.

— On se tutoie, maintenant ?

— Depuis quelques heures, oui.

Emerson Henson tournait la tête de part et d'autre de la chambre, comme si elle cherchait un objet disparu. Sloane supposa naïvement qu'il s'agissait de Seth et opta pour l'insolence :

— Tu as perdu quelque chose ?

— Mon œil droit, lâcha Emerson.

— Je t'assure qu'il est toujours en place.

— En apparence, oui. Mais j'ai dû l'égarer de l'autre côté. Bah, je suppose que c'était ça, finalement, le prix à payer pour recevoir le perce-masque.

— Le perce-masque ?

La jeune femme alitée baissa les yeux sur son ventre et ravala un léger rire en apercevant le bandage de fortune qui lui servait de garrot. Sloane Berjäk entreprit prudemment de défaire le pansement et, lorsqu'elle le souleva, les deux femmes découvrirent avec la même surprise que seule une cicatrice à peine perceptible accablait encore le ventre d'Emerson.

— Ça risque d'être moins agréable, de te regarder le nombril !

À ces mots, le rire de la jeune femme, éreintée par son périple intérieur, ne put être contenu. Elle céda de bon cœur à l'autodérision.

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