Le Mage

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Lorsqu'elle s'en retourna de l'autre côté, Seth constata avec un étonnement tout relatif qu'elle n'avait jamais quitté le bateau. La coque grinçante fendait inlassablement la mer des songes. Toutefois, l'embarcation ralliait, infatigable, la Cité où les âmes des rêveurs bientôt accosteraient ; ultime étape d'un voyage sans retour. La brume s'éclaircissait et laissait entrevoir à l'horizon les silhouettes diffuses d'étonnants gratte-ciels : les tours au loin semblaient tantôt se distordre, tantôt se confondre les unes dans les autres, comme les miradors friables d'un château de sable façonné par les vents.

À mesure que le terme du voyage approchait, le vague souvenir de l'estomac de Seth lui donnait l'impression de se serrer. Une crainte inqualifiable nouait ses tripes-chimères presque autant que l'excitation croissante. Si l'appréhension était naturelle, le paradoxe sentimental qui avait entamé de gangrener son esprit l'empêcher de s'apaiser. Alors qu'elle redoutait qu'Emerson pût, par la force de son incroyable volonté, se faufiler jusqu'à ce monde-ci et le consumer à son tour de son amour ardent, elle craignait en même temps de l'avoir perdue à jamais. Sans doute Emerson se trompait-elle, bornée. Nul vecteur de son esprit si vif – chaque jour plus avide de nouvelles sensations – ne pourrait la mener dans le repère stagnant de ceux qui avaient renoncé, préférant la quiétude de la contemplation à l'hystérie vorace des passions humaines.

— Chère enfant, te voilà de retour, susurra la voix du Mage par-dessous la cape qui voilait sa figure. Dois-je en conclure que tu as enfin pris ta décision ? Il te suffit d'une parole. Un seul mot, et je délivrerai ton âme.

— Je ne pouvais pas partir sans dire au revoir... C'est fini, à présent. Fini les adieux. Fini les faux-semblants. Je veux être libre, Mage.

La main légère du libérateur des âmes l'empoigna, quelque part vers l'avant-bras, et la silhouette drapée de satin attira Seth à sa suite, sur le pont supérieur, dans une cabine étriquée. Claustration cauchemardesque : les murs crissants du rafiot semblaient se resserrer sur elle, sans jamais pourtant progresser réellement. La pièce, inchangée, devenait soudain étouffante et l'illusion fiévreuse de cette proximité donnait à Seth la sensation que ses membres s'empêtraient dans l'étoffe infinie de la cape du Mage.

Dans cette intimité féroce, la mystérieuse silhouette ôta pour la première fois son capuchon, révélant à sa nouvelle fidèle ce qui se cachait au-dessous. De ce corps ancestral depuis longtemps libéré ne subsistait d'un énorme orbite, dans le néant duquel logeait une pupille étincelante. Ce qui autrefois avait formé un œil s'était manifestement hybridé au chaos du subconscient, l'énorme pupille ébranlée par les mêmes courants électriques qui ondulaient la mer des songes.

À la vue de cette enveloppe charnelle dégradée à l'extrême, Seth craignit un instant de disparaître pour de bon. Elle ressentit subitement l'importance capitale de chaque pore de sa peau, de chaque grain de sa chair et de la moindre de ses cellules, dans l'ensemble encombrant de son enveloppe physique. Encombrant, mais pratique. Si elle perdait son apparence, où enfouirait-elle ses émotions ? Ne ressentirait-elle plus jamais ? Tandis que l'orbite titanesque du Mage commençait comme de la dévorer, une question lui vint :

— Si vous êtes vraiment libre, alors pourquoi vous vous cachez sous cette cape ?

— Le pouvoir du libérateur est immense, lui répondit le Mage. Ce que tu regardes sans détour aujourd'hui, tu n'aurais pu le soutenir lors de notre première rencontre. Passée la frontière de la Cité, il me faut dissimuler ce que je suis, pour le salut des âmes. Sinon, vous n'auriez pas le choix. Toi et les autres, vous feriez immédiatement face à la profondeur de votre être véritable. Plus jamais vous ne pourriez reprendre sereinement le chemin de l'autre monde. Là-bas, vous sombreriez dans la folie. Mais je suis magnanime, voilà pourquoi je me cache. Ceux qui ne veulent pas voir, ainsi, ont encore le loisir de demeurer aveugles.

Seth déglutit. Aucune salive, pas même la sensation râpeuse d'une gorge sèche. L'inconfort de sa propre enveloppe n'existait déjà plus. Bientôt, les réflexes mécaniques s'évaporeraient de même.

Cela ne dura qu'un instant. Un millième de seconde dans lequel parut se concentrer toute une éternité. Le néant oculaire du Mage aspira dans son orbite la somme de toutes les choses qui la constituaient. Chaque fragment de son être y fut décomposé, recomposé et ses imperfections désintégrées jusqu'à ce qu'enfin elle atteignît sa forme véritable.

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