17. Affront

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Les six derniers concurrents se tenaient là, bien droit, s’efforçant de masquer et maîtriser la peur qui s’était glissée en eux. Mais personne n’était dupe. Pour cause, la violence du spectacle avait eu le même effet sur une grande partie du public. Choqués ou excités par celle-ci, tous gardaient les yeux rivés sur le terrain, en silence, sur les deux batteurs aux allures de bourreaux qui n’avaient pas cessé de s’échanger les cognards à grands coups de battes depuis la chute de leur victime. Leurs mouvements étaient si bien synchronisés que les chocs aux échos métalliques sinistres sonnaient régulièrement, audibles partout sur le terrain, comme les cloches d’une église lors d’un enterrement. Tous se demandaient qui parmi eux allait bien pouvoir résister à ces deux machines à tuer.

Leur capitaine mit fin au silence tendu qui s’était installé :

— Deux minutes et vingt-six secondes, d’après Justin. Pas mal, comme temps, mais il aurait dû s’arrêter plus tôt, au lieu de se la jouer. Faites pas la même connerie, restez à votre place, conclut-il sèchement en fixant Tom. Allez, suivant.

Les joueurs s’interrogèrent du regard.

— C’est bon, j’y vais, se décida l’un deux.

Il enfourcha son manche et décolla vite fait. Aussitôt, le rythme des coups de battes se brisa, la musique simple et propre se changea en cacophonie meurtrière, ponctuée par les cris de douleur du volontaire. Quarante-cinq secondes plus tard, il atterrit rouge, trempé de sueur et le nez en sang. Il restait plié en deux, à la recherche de son propre souffle.

— Même pas une minute ? Je m’attendais à mieux, commenta Léo avec acidité. C’est pas avec ça que tu décrocheras le poste. Vous êtes six, je ne garde que les trois meilleurs temps je vous rappelle. Suivant !

— À mon tour, déclara Tom.

Pendant le passage précédent, il avait réussi à chasser l’anxiété pour ne laisser que la concentration et la réflexion occuper son esprit. Il était prêt. Il avait un plan.

Il prit son envol doucement, vigilant. En une seconde, un boulet s’abattait déjà sur lui. Il se pencha sur la gauche par réflexe. S’il n’avait pas retiré sa main droite du manche, son bras aurait été brisé net, comme une brindille. Le suivant arrivait déjà, par le bas, avant même qu’il ne puisse se redresser. Il sortit alors son pied pour stopper le cognard au lieu de le recevoir en plein torse, mais le coup n’en fut pas moins douloureux et l’envoya valser dans les airs. Il tourna plusieurs fois autour de son balai, les jambes s’agitant dans le vide, sa seule main gauche comme prise. Complètement perdu, il sentit juste un autre cognard s’écraser avec force contre son dos, avant qu’il ne parvienne à stopper sa rotation et à remettre les pieds autour du balai, la tête en bas, pour accélérer. Il ne voyait pas bien où il allait, mais tant que le vert du gazon ne s’approchait pas, c’était suffisant pour lui.

Une seconde de panique et je suis foutu.

Il prit une grande inspiration, puis se balança de droite à gauche pour se remettre en selle. Il sentit un autre missile frôler son oreille et un frisson glisser sur sa peau. Une fois redressé, il réalisa qu’il était trop près des gradins. Si jamais un projectile venait à le manquer, il foncerait droit dans le public. Il fit un demi-tour serré, et aperçut du coin de l’œil un batteur frapper avec force vers lui.

Ça marchera peut-être pas, mais j’ai pas de meilleure idée…

Il vira encore pour s’aligner avec la direction du cognard tout en gardant un œil sur lui. Ajuster sa vitesse pour le garder proche de lui sans qu’il ne le rattrape était difficile, mais pas impossible.

Il me suit ! Parfait !

À la surprise générale, Tom se jeta droit sur l’un des deux batteurs, alors que ce dernier se préparait à frapper l’autre cognard. Le colosse, pris au dépourvu, manqua sa cible. Mâchoire serrée, le poursuiveur maintint sa trajectoire jusqu’à un mètre ou deux à peine de l’assaillant. Là, il plongea subitement, pour laisser le cognard qui le suivait charger le batteur, emporté par son inertie.

L’erreur de Tom fut d’avoir sous-estimé les capacités d’anticipation de son adversaire surentraîné.

Ce dernier, à l’arrêt, avait brandi sa batte loin derrière sa tête, des deux mains, juste avant la manœuvre du pilote. Lorsque le boulet fondit sur lui, il asséna sa batte de haut en bas, comme un bûcheron qui fendrait un énorme rondin en deux d’un seul coup de hache.

Jusque-là, les bourreaux n’avaient frappé que d’une main, aussi Tom ne réalisait pas à quelle vitesse prodigieuse le lourd cognard pouvait réellement être envoyé. Frappé de stupeur et encore trop proche, il n’eut pas la moindre chance d’esquiver.

*****

L’homme s’éveilla en sursaut. La pièce était plongée dans l’obscurité. Il gisait sur un carrelage irrégulier très peu confortable et sentait des fers, froids, bien serrés autour de ses poignets et de ses chevilles. Les chaînes fixées au sol ne lui laissaient assez de mou que pour s’asseoir. Mais il abandonna bien vite l’idée. Il ne parvenait pas à garder l’équilibre, comme s’il avait tourné sur lui-même durant des heures. Ses pensées elles-mêmes gravitaient, se percutaient et se chevauchaient dans son esprit.

En essayant de se concentrer, il perçut des bribes de conversation dans la pièce d’à côté. À moins qu’elles ne provinssent de l’autre bout d’un couloir… Tout était si confus...

Soudain, un grondement lointain mais très clair s’éleva ;

— Allez vous faire METTRE !

Cette intonation, cette agressivité détonante, ce ne pouvait être que lui !

Lui ? Lui…

Voilà que les noms de ses propres acolytes lui échappaient. Alors qu’ils passaient tout leur temps ensemble… Non, ça ne lui revenait pas.

Ce cri et les souvenirs évoqués avaient malgré tout remis un peu d’ordre dans sa tête. Même si sa réflexion restait ralentie, Le tournis avait cessé, sa vision s’était rétablie et accoutumée aux ténèbres.

Ils avaient été enlevés.

L’absence de fenêtre et l’atmosphère renfermée et humide laissaient penser à un sous-sol. Sa petite cellule était entièrement vide, si on oubliait la porte, tout à fait banale. Une banale porte, de banales chaînes dont il aurait pu se débarrasser facilement avec sa baguette. Mais on la lui avait retirée, évidemment.

Il avait beau se triturer les méninges, il n’avait pas la moindre idée de qui était responsable de tout ce cirque, ni pourquoi il avait lieu. Enfin, si, bien sûr, il y avait un million de raisons possibles. Leurs activités parfaitement illégales devaient y être pour quelque chose. Restait à savoir quel client insatisfait ou quel concurrent les tenait captifs. Il n’avait aucun souvenir de l’attaque. Leur mémoire avait certainement été effacée.

Las, l’esprit encore embrumé, il se laissa aller à la fatigue.

Un temps indéterminé s’écoula avant que le grincement de sa porte ne le sorte de sa torpeur.

Lumos.

Une lueur persistante jaillit de la baguette magique blanche comme l’ivoire de l’homme qui se tenait dans l’encadrement de la porte. Le prisonnier hagard en fut ébloui.

Nox.

De nouveau, l’ombre envahit la cellule et couvrit les traits de la silhouette encapuchonnée. Celle-ci s’exprima d’une voix posée, avec un accent anglais marqué :

« Bien, vous avez l’air d’avoir retrouvé vos moyens. J’avais peur que le sort de confusion ait été trop puissant. Pouvez-vous vous redresser… ? Parfait. Vos amis n’ont pas été très bavards. Mais nous ne les avons pas torturés, si ça peut vous rassurer. Enfin pas trop. Pas encore. Vous êtes leur dernière chance.

— Ils ne risquaient pas de parler, je suis le seul à savoir où est la marchandise, trancha le détenu.

Son geôlier marqua une pause, surpris.

— Merci, mais à force de temps et d’argent, nous avons récupéré la relique qui nous a été volée.

Ah merde, il parlait pas des trente kilos d’herbe que j’ai planqués…

« Non, ce que nous voulons, dit-il tranquillement en s’approchant, c’est retrouver celui qui a craché sur notre noble blason et souillé notre nom, en dérobant la toute-puissante baguette de notre fondateur.

Ah oui on est pas du tout dans le même délire, là.

— Et vous êtes qui ?

L’homme ignora la question et se baissa pour se retrouver à sa hauteur, nez-à-nez. Il était si proche que le captif aurait pu en profiter pour lui cracher au visage ou envoyer un bon coup de tête. Mais ça n’aurait pas servi à grand-chose puisqu’il n’aurait pas pu s’enfuir ensuite.

— Nous voulons le retrouver, ce voleur, pour lui faire comprendre qu’il s’en est pris aux mauvaises personnes. Pour lui faire payer son affront. Je vais vous poser la question une fois et je ne répéterai pas, alors je vous conseille de bien réfléchir à votre réponse.

Il sentit la pointe de la baguette nacrée appuyée sur sa gorge. Le tortionnaire déposa chaque mot doucement, un par un ;

« Où… se trouve… Antoine… Diud ?

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