Trois soleils

6 minutes de lecture

À chaque fois qu’il repensait à ces trente dernières années, au chemin parcouru, les souvenirs de Russo revenaient inlassablement sur le jour de son arrestation à Londres. Ses filles, aux cheveux aussi blonds que les blés, aussi éblouissants que des soleils, l’avaient regardé avec cette expression curieuse empreinte d’indécision, leurs esprits confus emplis de questions, d'incompréhension aussi. Pourquoi des voitures de police attendaient-elles papa au pied l'immeuble ? Est-ce que cela avait un rapport avec toutes ces choses méchantes que publiaient des tas de gens, sans parler des experts sur les plateaux de TVHD ?

Jusqu’ici, il avait toujours réussi à préserver sa famille grâce à des consignes simples : ne pas croire ce qui se disait sur les réseaux, ne pas parler aux médias, vérifier l’identité de personnes se présentant comme des agents du gouvernement, toujours avoir le numéro de téléphone de l’avocat de la famille sur soi. Ces règles élémentaires valaient autant pour son épouse que ses enfants. Ainsi, il avait temporairement pu les tenir à l’écart de la réalité, en les protégeant à l’intérieur de bulles sécurisées, celles des berlines à la carrosserie noire, celles des innocentes parties de beach volley ou des dégustations de glace du week-end dans leur villa des Hamptons. Le matraquage médiatique avait eu raison de ce bouclier, en insinuant le venin du doute dans les esprits de ses proches et, au final, en pulvérisant leur unité.

Quelque chose avait changé dans le regard de ses filles, ce soir-là. Même si elles ne comprenaient pas les tenants et les aboutissants de procédures très techniques, elles comprenaient en revanche le langage sans filtre des gens en colère, celui des pères et des mères de leurs camarades de classe, les propos sans concession des journalistes et des politiciens surfant sur la chute d’un géant de la finance, alléchés par l’idée de redorer leur image en jurant que Carter paierait pour ses crimes.

Sybille l'avait regardé avec ses yeux humides : est-ce que tu as tué quelqu'un papa ?

Avec le recul, il n’en voulait pas à son épouse d’avoir éloigné les filles de New-York. Elles devaient avoir quoi, à présent… quarante et quarante-deux ans. Elles avaient grandi, étaient devenu des femmes, des épouses. Des mères ?

Sans lui. Sans un père détesté par le monde entier.

Peut-être est-ce mieux ainsi.

Dans le plus simple appareil, il se dirigea vers le plateau flottant où un verre se remplit aux deux tiers. Il s'en saisit, apprécia la robe violette du breuvage avant de le porter à ses lèvres. Cette boisson se méritait, se dit-il en grimaçant, et pas uniquement en raison de son goût prononcé. Son prix indécent la réservait à une élite. C’était le genre de détail qui le faisait toujours autant frissonner. La paroi dépolarisée s'effaça et il se retrouva sur la plateforme extérieure, protégé par une seule pellicule transparente, à l’iridescence à peine visible. De l'autre côté, c'était presque le vide spatial. Sans le champ de confinement, la température l'aurait gelé en une fraction de seconde. Au loin, un arc de lumière soulignait la courbure de l'horizon et, cent kilomètres sous ses pieds, des éclairs illuminaient des nuages enroulés en une dépression cyclonique. Plus loin, des reflets rougeâtres en surface signalaient la présence de l'océan qui devait sa teinte à une espèce d'algue proliférante dont le nom local était imprononçable sans les organes adéquats. Russo joua des orteils sur le plancher de verracier tout en sirotant son moellvine de grand cru.

Un bruit de pas dans son dos le sortit de ses pensées. Toute aussi nue que lui, la métamorphe se glissa à ses côtés. Son regard orangé flamboya quand il se coula dans le sien. Ses longs cheveux argentés semblaient perpétuellement animés d'une onde légère produite par une brise invisible. Sa plastique, accordée à ses besoins de mâle humain, correspondait en tout point à l'anatomie du genre homo : deux bras terminés par des mains fines, un visage ovale à la peau claire, souligné de lèvres pleines, un cou gracile, de petits seins fiers, des jambes fuselées, fermes, un bassin dessiné, rond, qui s'achevait par une courte toison triangulaire. Russo ignorait à quoi elle ressemblait en réalité. Les membres de son espèce ne dévoilaient pas leur vraie nature. Les métamorphes jouaient avec les apparences et celle-ci lui convenait parfaitement bien.

— J'adore les triples lever de soleil, lui signifia-t-elle en pelvien ternaire.

Grâce à la magie des implants traducteurs, Russo la comprit sans aucun effort. La première fois qu’elle s'était présentée à lui, il n'avait pas su comment l'appeler. D'ailleurs, les métamorphes ne portaient pas de nom, un concept étranger à leur culture. Ils émettaient une empreinte, une vibration qui ne pouvait pas être traduite dans un langage parlé. Il lui avait finalement donné un prénom humain parce que c’était le plus simple : Lyse, avec le sentiment de s'enticher d'une conquête rencontrée dans un bar pour célibataires de New-York un soir de déprime.

— Je ne m'en lasse pas, non plus. Je viens d'une pauvre planète éclairée par une seule petite et triste étoile, toute ronde et toute jaune.

Elle se colla contre lui :

— Sa valeur se trouve ailleurs, lui dit-elle en glissant une main vers son entrejambe.

Avant de se marier, Russo était ce qu'il convenait d'appeler un homme à femmes. Passé la trentaine, il avait rencontré son épouse, fondé une famille ; il pensait avoir fait le tour de la question avant de se rendre compte qu'il n'avait fait qu'effleurer un sujet bien plus vaste qu'il ne l'aurait soupçonné.

L'horizon s'enflamma, comme si des dizaines de bombes à hydrogène venaient soudain d'exploser dans la stratosphère. La paroi du champ de confinement miroita afin de filtrer l'excès de luminosité. Les trois disques étincelants, parfaitement alignés, apparurent simultanément ; leurs puissants rayons éclipsèrent les éclairs en contrebas en même temps qu'ils déchiraient la nuit. L'épiderme de sa compagne changea de couleur et il se demanda si elle ne venait pas d'ordonner à ses pigments d'amplifier les reflets d'or qui drapaient ses courbes. Ses cheveux ondulèrent également de plus belle, comme excités par l’afflux de photons.

— Sais-tu qu'une telle configuration ne survint que tous les trois cent cinquante schrönes ? lui souffla-t-elle.

La dernière fois que l’événement s'était produit, calcula-t-il alors, les Égyptiens bâtissaient des pyramides en rêvant de voyager à travers le ciel pour aller plier le genou devant leurs divinités éternelles. Russo avait rencontré les dieux de son vivant. Il s'était même hissé à leur niveau. Et pour atteindre ces hauteurs, il avait fallu entasser de la merde. Des montagnes de merde.

Inondé de clarté, son castel s'éveilla alors qu'ils s'émerveillaient tous deux du spectacle rarissime. Il avait dépensé une fortune pour en jouir. Bien plus qu'il n'aurait jamais possédé sur Terre, même en gagnant à tous les coups en bourse. Il esquissa un sourire ravi avant d’effleurer son poignet

— Bonjour Monsieur Carter, annonça son Halo dans un anglais parfait, je suis à votre service.

Le salut de l’INO marquait le début de sa journée de travail, rompant avec le charme matinal.

Russo remercia en retour l'inorganique que les humains auraient sûrement appelé, très faussement d'ailleurs, une intelligence artificielle. Elle n'avait, de fait, rien d'artificiel. Comme les métamorphes, elle prenait des formes différentes dont aucune ne pouvait se concevoir comme une imitation ou un vulgaire clonage d’un processus cognitif, fut-il primo-organique.

Lyse l’abandonna, courut à travers la pièce principale. Sa chevelure dessina une arabesque évanescente dans son sillage. Il l'entendit se jeter dans le lit à zéro-g tandis qu'il terminait son verre en souriant.

— Comment sont nos positions, Halo ?

Russo enfila un pantalon à fibre élastane et une chemise en tissu népérien imprégné de nanos particules. Fabriquée en petite série pour ses seuls besoins, elle reproduisait fidèlement la coupe de son modèle préféré de chez Versace. On ne changeait pas les bonnes vieilles habitudes. La veste s’ajusta à sa morphologie, tandis qu’il écoutait le résumé d’Halo.

— Les cotes des domaines de LOX-256-3256, LOa-224-55 et Ophi-90-001 ont augmenté d'un point deux centiars, conformément aux prévisions.

— Bien, on dirait que l'heure est venue de ramasser la mise.

— Je suis d'accord. J'ai déjà sélectionné une liste de clients potentiels. Les plus prometteurs se sont déjà déclarés via la crypto-commerciale.

Ce qui signifiaient qu'ils se montraient discrets. Peut-être s'agissait-il d'organisations de sécurité désireuses de ne pas dévoiler de leurs cibles. En général, elles payaient rubis sur l’ongle ce qui en faisaient de très bons clients.

Russo reposa son verre vide sur le plateau flottant qui lévita en direction de son logement, une simple fente dans le mur où il disparut.

— Bien, je pense qu'on va conclure le dossier Ophi, les conditions me paraissent idéales.

— Excellente idée. Je lance directement la procédure de mise sur le marché.

— Rien du côté des autorités de contrôle ?

— Pas de restrictions, pas de blocage, ni de quarantaine. Ophi se situe dans les critères nominaux pour la vente.

— Parfait, alors allons faire un peu de fric. Je veux en tirer un bon prix.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire sda ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0