La normalité n'est pas une excuse

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« Qu’est-ce que c’est que ça ? Mais c’est pas sérieux ! Vous vous croyez où ?

- Rassurez-vous, c’est on ne peut plus sérieux.

- Mais ça se fait pas d’écrire des choses pareilles sur un contrat ! Et si je dois faire jouer la garantie, ils vont considérer que le document est foireux, non ?

- Vous n’avez pas l’air de comprendre.

- Ah, ça, c’est le moins qu’on puisse dire, j’ai du mal à comprendre en effet. Qu’on cherche à m’arnaquer sur les petites lignes, passe encore. J’avoue, j’ai signé un peu vite, j’en ai plein le dos de cette journée. J’ai peut-être mérité de me faire enfler de quelques centaines d’euros… mais de là à ce qu’on me fasse signer une putain de clause indiquant je viens de vendre mon âme au diable… oui, je vous le concède volontiers, c’est tellement puéril que j’ai du mal à comprendre !

- C’est pourtant on ne peut plus simple, et vous venez de résumer la situation. Je comprends toutefois votre incrédulité, et je vais vous assurer immédiatement de la réalité objective de votre situation. »


Le commercial plongea alors son regard dans celui de son interlocuteur. Ce dernier, saisi d’une terreur immense, ne put que rester figé devant ces yeux qu’il voyait habités d’une flamme démoniaque. Pas chrétien pour un sou, il lui était pourtant évident qu’il était en face d’un démon, peut-être du diable lui-même. Sans pouvoir expliquer pourquoi, il s’agissait là d’une évidence aussi implacable que douloureuse. La chaleur augmentait dans sa poitrine et il se sentait suffoquer, comme pris au milieu d’un incendie fatal. Au moment où il se sentit sur le point de défaillir, le commercial relâcha son emprise.

La pauvre victime prit quelques secondes pour souffler et reprendre ses esprits.



« Vous voyez, ajouta le commercial, il suffit de sentir les preuves dans la chair pour être assuré d’être dans le vrai. J’espère que vous en convenez désormais, vous venez de vendre votre âme au diable. Celle-ci ne sera prélevée qu’à votre mort, bien évidemment.

- Je… vous ne m’aurez pas comme ça… je vais aller me confesser.

- Vous n’êtes pas catholique.

- Non. Et alors ? Je vais aller me confesser et tout rentrera dans l’ordre.

- Pour que la confession soit valide, vous devez être baptisé.

- Et bien je me ferai baptiser !

- Ah, je ne vous le conseille pas. Vous faites maintenant partie des âmes damnées. Même si vous disposez encore de celle-ci, elle est désormais comptée parmi les impies et l’eau du baptême vous brûlerait atrocement. A vrai dire, si vous me permettez de vous donner un conseil, évitez dorénavant de pénétrer dans une église, une mosquée ou tout autre lieu saint. Le résultat ne serait pas beau à voir.

- Je peux sortir à la lueur du jour et manger de l'ail, quand même ?

- Je vous en prie, je suis sérieux, essayez de l'être aussi.

- Hein ? Sérieux ? Mais… c’est pas juste. Comment vous voulez que j'accepte ça sereinement ? Je suis quelqu'un de simple. J’ai toujours vécu… normalement…

- La norme n’est pas jolie jolie, vous savez.

- Oh ben mer...mince ! Vous êtes gonflé, c’est pas un peu vous qui mettez la panique partout depuis des millénaires ?

- Merci, mais je ne serais rien sans mon public.

- Je vous donnerai tout ce que vous voulez, tout ce que j’ai, dites-moi…

- Vous ne pourrez rien m’offrir de plus précieux que votre âme.

- Mais je suis venu acheter un canapé, putain !!!

- Oui, mais avec 30% de rabais et un paiement étalé sur 12 mois sans frais, vous auriez pu vous douter qu’il y avait de petites clauses compensatoires.

- J’en ai même pas besoin de ce canapé !!

- Vous étiez bien content de recevoir notre invitation.

- Quoi ? Cette histoire de cadeau à venir retirer gratuitement ? Cette plante verte en plastique ? Je vous la rends !

- Ah non, c’est un cadeau. On vous l’offre de bon cœur. Bon, écoutez, j’ai à faire. Je vous souhaite une bonne vie. Profitez-en bien et faites bien attention en traversant la route. Nous nous retrouverons bien tôt ou tard. Je vous avoue que pour moi le temps n’a pas le même sens, et je vous vois déjà en enfer, mais ce serait inutilement cruel que de vous ôter l’illusion d’un temps linéaire dont vous pourrez profiter sereinement en attendant la mort et surtout ce qui vous attend après.
- Je comprends pas très bien ce que vous dites, mais ça a l’air cruel, justement.
- Oui… C’est peut-être pour ça que je ne suis pas un ange.

- Attendez !

- Dépêchez-vous, j’ai d’autres canapés à vendre.

- Vous dites que je ne pourrais rien vous offrir de mieux que mon âme ?

- C’est certain. L’argent n’a pas vraiment de valeur face à l’éternité.

- Peut-être, mais si je vous fournissais DEUX âmes ?

- Ah, c’est autre chose.
- J’ai un couple d’amis qui… ils construisent leur maison, ils sont en train de chercher une cuisine. Vous vendez bien des cuisines ?

- Bien sûr.

- Vous libéreriez mon âme si je vous en fais des clients ?

- Avec plaisir.

- C’est l’affaire d’un coup de fil.

- Des amis, vous dites ?

- Oui, enfin des amis… des amis… ils sont pas parfaits non plus, ça fait six mois qu’ils me doivent deux cent euros.

- Les cuistres.

- Ouais. Dites, on peut leur promettre un rabais de combien pour la cuisine ? »

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