Chapitre XXXXIII

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«A’Grah a’Shagrah ! »

Cri de guerre grisâtre pouvant être traduit par : « A la guerre, à la mort ! »

L’hiver avait été rude pour les hommes, non pas tant à cause des chutes de neige que du fait de l’impitoyable reprise en main qui avait été opérée sur l’armée. Expéditions dans les cols enneigés, exercices physiques par grand froid, entrainement à la manœuvre, rien n’avait été épargné à la troupe qui s’était endurcie à marche forcée. Il y avait eu des cris, des pleurs, des blessures et des morts mais ceux qui y avaient résisté méritaient désormais leur nom de soldat.

Sushara était satisfait même s’il n’aurait pas craché sur une saison d’aguerrissement supplémentaire. Tout ce qui pouvait être fait en un hiver avait été accompli, il ne restait désormais plus qu’à mener ces hommes à la bataille. Le tandem qu’il avait formé avec le récemment promu général Laiton avait plutôt bien fonctionné. Jamais il n’avait eu à faire avec le connétable tandis que ce dernier l’avait laissé reprendre les choses en main, tant que Suhara le laissait s’en accorder le mérite. Le contrat avait été respecté. La garde impériale et lui-même avait pu s’en donner à cœur joie et presqu’aucun consul général, comme il les appelait, ne s’était interposé entre ses méthodes et les novices. Du moins pas sans perdre son grade. On sentait qu’ils s’étaient un peu habitués aux manières de la garde. Le dialogue n’était pas leur point fort. Chez les civils un problème se réglait par un subtil échange de compliments, de menaces voilés, d’échanges civilisés et de quelques deniers. Ici aucun conflit ne s’éternisait plus que le temps d’une gifle. Lorsque les officiers de la garde furent autorisés à appliquer ce nouveau type de dialogue avec leur supérieur en grade, à défaut de l’être en compétences, la machine militaire recommença à tourner normalement. Il y eut bien quelques menaces de consuls généraux vexés par cette répartie toute soldatesque mais le soutien du connétable rendait ce gaspillage de salive sans conséquence. Si ces lieutenants et capitaines lui apportaient la victoire et surtout les lauriers qui ne manqueraient pas de l’accompagner, alors il était prêt à tout leur pardonner, à tout laisser passer.

Les Rachnirs de la garde, comme partout ailleurs, avaient déserté en masse. Cependant les hommes de cette unité étaient si entrainés et expérimentés qu’il s’en trouvait bons nombres capables de remplacer au pied levé leurs chefs disparus. Beaucoup reçurent des promotions qu’ils n’auraient jamais pu espérer sous l’ancien connétable. Sushara fut d’ailleurs très satisfait de voir que bien des Salpes, des Akshus, des Ganashs ou encore des Bilberins s’avérèrent aussi compétents que leurs prédécesseurs. Pour peu qu’on leur en donne l’occasion et la formation ils étaient autant en mesure de commander que des Rachnirs. Ces officiers étaient déterminés à faire leur preuve autant qu’à sauver leur patrie menacée et ils éprouvaient même un certain attachement à ce jeune connétable qui les avaient hissés, quoiqu’involontairement, au rang qu’ils occupaient désormais.

Ce jeune homme était d’ailleurs l’élément le plus inconnu et pourtant le plus important de cette nouvelle armée. Sushara ne l’avait vu qu’une fois et cela ne s’était pas bien passé. Il ne doutait pas que les retrouvailles ne se feraient pas en meilleurs termes aussi n’entreprit-il rien pour les provoquer. Le consul général Laiton se chargeait de faire l’intermédiaire et tout ce que l’éprouvé savait ou pensait savoir du connétable était passé sous son prisme. Naturellement tout consul se doit d’être conciliant, si ce n’est bienveillant, avec le premier d’entre eux et donc avec sa progéniture. Fibal décrivait Firmarin Talmin comme un jeune ambitieux plein de réflexions sur la manière de diriger une armée. Il ne cessait jamais de répéter que certains des plus grands chefs de guerre de l’histoire avait son âge lorsqu’ils commencèrent à livrer batailles. Le roi Robert II « le téméraire » d’Amadre, le maréchal Soulpio de feu le royaume de Salest et, le plus connu d’entre eux, le soi-disant divin Granar qui, dit-on, remporta sa première bataille à quatorze ans. C’était cependant oublier que de terribles défaites avait été provoquée par l’impétuosité et l’inexpérience de jeunots que la providence avait doté trop tôt du titre de chef de guerre. Une chose était sûre, rares étaient les généraux de vingt ans à laisser une impression mitigée. Les chroniqueurs les décrivaient systématiquement comme des génies en herbe ou comme des parvenus indignes de leur rang. De quel côté pencherait le fils Talmin ? Mieux valait pour l’éprouvé et tous ces hommes en arme qu’il détienne quelques aptitudes pour le commandement sans quoi la campagne promettait de s’avérer ardue.

Au moins la troupe ne manquait-elle pas de motivation. Les récits de cruauté des envahisseurs étaient parvenus aux oreilles de chaque soldat par l’intermédiaire d’un cousin, d’une lointaine connaissance ou des tribulations d’un ivrogne au détour d’une taverne. Ils savaient pourquoi ils se battaient et aucun ne doutait de l’importance de la lutte qu’ils s’apprêtaient à mener. Les Salpes lutteraient pour leur terre et venger leur famille passée au fil de l’épée. Les Rachnirs guerroieraient pour racheter la défaite de l’année passée. Plus que tout, chacun combattrait pour protéger le Saint Empire car c’est bien lorsque ce qui nous est chère est menacé que l’on redécouvre toute son importance. La foi, le patriotisme, l’appât du gain et des honneurs, tout cela se mêlerait une fois de plus dans le cœur des hommes afin de produire cet allant à qui jamais l’ennemi n’avait résisté dans l’histoire.

Pourtant, aussi encourageantes soient-elles, ces nouvelles n’étaient pas suffisantes pour complétement rassurer Sushara. Le grand-maître Garsha l’avait informé de ses dernières trouvailles quant à l’humanité des grisâtres mais ces faquins de prêtres avaient refusé de répandre la nouvelle. Les preuves étaient pourtant solides, irréfutables même, mais ces pleutres faisaient sciemment trainer les choses. « Ce ne sont que des on-dit. » « Il faut vérifier l’information. » « Annoncer cela aux soldats, juste avant la bataille, pourrait les déconcerter, mieux vaut être sûr de ce que l’on avance. » Et ces gens-là prétendaient sauver des âmes. Ils se cachaient tous derrière la raison d’état comme le soldat derrière son bouclier. Ils avaient peur ! Peur de s’aliéner le connétable qui leur avaient enfin donné un droit de regard sur l’armée. Peur de perdre leurs privilèges et leurs prérogatives. Peur de la défaite. Ces gens n’avaient tout simplement pas la foi. S’ils étaient admis au milieu de la troupe c’était bien pour sauver l’âme des soldats, celles qui, de par la nature même de l’activité de leur détenteur, est la plus menacée. Quant à la défaite, c’est à croire qu’ils n’avaient jamais lu les saintes écritures. Combien de fois le ciel avait-il sauvé le Saint Empire par le passé ? Les miracles ressurgissent au moment où il était au plus mal et ces gens doutaient encore ? Sans doute attendaient-ils, là aussi, des preuves supplémentaires ! Raisonner avec ces gredins était peine perdue. L’Eglise était corrompue au dernier degré par la médiocrité, la flagornerie et la lâcheté. Triste peuple que celui abandonné à ces prêtres-ci. Sushara le voyait bien. Lorsqu’il prêchait la troupe au lieu des clercs il ne recevait en retour que moquerie et dédain. Hier encore, la veille du départ en campagne, il était allé parler avec des officiers de la garde. Il espérerait que ceux-ci soient plus raisonnables que leurs hommes. Cependant ce qu’il s’entendit répondre le foudroya sur place :

« Arrêtez vos balivernes ! Les prêtres de notre unité nous ont assuré pas plus tard que ce matin que ceux contre qui nous luttons ne sont pas humains. De simples engeances des ténèbres un peu plus évoluées que la moyenne ! Nous les éradiquerons sans pitié ! »

Ces mêmes religieux qui, en sa présence, demandaient plus de preuves rependaient leur venin dans son dos. Toute trace de bonne foi et d’honneur avait déserté leur cœur et les tourments de l’enfer leur étaient désormais promis. Non contents de se damner eux-mêmes voilà qu’ils entrainaient dans leur chute des milliers d’hommes qui leur faisaient aveuglement confiance. Comment lutter seul contre les dires unanimes de clercs en qui ils n’ont pas de raison d’avoir moins confiance qu’en lui ? Pour trop de monde la vérité se résume simplement au consensus émanant des figures d’autorité. Comment leur en vouloir ? On leur a répété, à raison, que la condition du salut était la soumission aux enseignements de l’Eglise. En revanche on ne leur a jamais enseigné comment différencier cette dernière des félons qui se feraient passer pour elle. Même Fibal, l’homme dont il était le plus proche ici, doutait de lui. Lui aussi avait entendu les bobards de ces gredins déguisés en aumônier. « Peut-être la source de votre information n’est-elle tout simplement pas fiable. » conclut simplement le général afin de disculper son ami de l’erreur qu’il commettait à ses yeux. Le grand maître Garsha, pas fiable ? Cet homme aurait préféré subir mille tortures plutôt que de proférer un mensonge aussi insignifiant soit-il ! En revanche, cela le fit réaliser que ces hommes en soutanes n’avaient sans doute pas moins confiance dans leurs archiprêtres respectifs. Sans doute étaient-ils eux aussi des brebis égarées par un loup se faisant passer pour un berger. Un loup chez qui la proximité avec le politique, le goût du luxe et l’habitude de la reconnaissance avaient fini par altérer la foi. Un loup chez qui l’intransigeance et la radicalité sonnaient désormais comme des péchés tandis que les compromis et les acoquinements revêtaient des airs de vertu. Il est souvent plus difficile d’affronter les regards mauvais et les réprimandes que de refuser un pot de vin. Sushara n’en doutait pas, le haut clergé avait troqué la vérité contre le mensonge afin d’être le plus en accord possible avec les grands de la capitale qu’ils côtoyaient sans cesse.

Voilà pourquoi Garsha se tenait éloigné de tout cela, voilà pourquoi il était un des derniers à rester droit quand tant d’autres vacillaient. Ce n’est pas qu’il résistait à la tentation, c’était qu’il refusait de s’y soumettre. Il passait peut-être pour un fou à demeurer dans le sous-sol réservé aux éprouvés tel un ermite ; cependant, se faisant, il sauvait davantage d’âmes que ces vendus et, grâce à lui, le cœur et l’âme de l’Eglise étaient saufs.

Pour la première fois depuis des décennies, Sushara pleura. Il ne pouvait que constater son échec en voyant tous ces soldats courir à la mort et à la damnation. L’interminable défilé des hommes et des femmes en arme était semblable à celui des âmes en peine convoyant vers l’enfer. Ils craignaient de mourir. Pourtant la mort ne serait rien par rapport à ce qui les attendrait après. Face à cela l’éprouvé était impuissant. Son ultime espoir était que ceux qui survivraient auraient encore la chance de se racheter des terribles crimes qu’ils étaient sur le point de commettre avec la bénédiction de leurs curés. Ce qu’ils découvrirent aux premières heures de la campagne ne fit d’ailleurs rien pour les attendrir.

L’armée s’enfonça ainsi à travers les champs maculés des dernières neiges en pays Salpe. Shushara se souvint de la première fois où il vit des éclaireurs revenir, le cœur retourné, la nausée au ventre et la haine dans le regard. « Alors, est-ce que ce sont toujours des êtres humains ? » asséna sèchement le lieutenant à l’éprouvé lorsqu’il l’eut mené au lieu de sa découverte. Un village entier se tenait calciné devant les soldats et, au milieu de ce dernier, un arbre avait été construit avec les cadavres brisés de ses habitants. Leurs visages étaient encore emprunts de la terreur et de la souffrance qui avaient animés leurs derniers instants. L’on décelait aisément les marques des horribles supplices que ces gens avaient subi avant de trépasser. Brûlures, amputations, viols, rien n’avait été épargnés à ces malheureux. Sushara avait vu bien des atrocités durant sa vie mais rien n’avait jamais ne serait-ce qu’approché ce niveau de barbarie. Le monument que les grisâtres avaient érigés était un hôtel à la gloire de la mort et de l’horreur. Si leur corps était humain leur esprit n’était pas même animal. Le sang de l’éprouvé se mit à bouillir. Pareilles atrocités demandaient… non, exigeaient vengeance ! Le châtiment céleste promis à ces créatures se devait d’être hâté au plus vite. Sa raison lui hurlait de se reprendre, de ne pas succomber lui aussi à la haine aveugle mais son tempérament sanguin avait définitivement pris le dessus et des décennies d’entrainement et d’expérience étaient incapables de le faire passer outre cet abominable carnage. Pire encore, l’abomination laissée ici n’était en rien une exception. Dans chaque hameau ainsi laissé à la merci de l’envahisseur attendaient ces hideux charniers sculptés avec les os démembrés des innocents suppliciés. A chaque fois qu’il tentait de se ressaisir, les grisâtres lui rappelaient, par leurs monstrueux ouvrages, qu’ils ne méritaient ni oubli ni pardon.

On perdait un temps fou à offrir une sépulture décente à ces corps maltraités jusque dans la mort. Cela avait tout de même le mérite d’entretenir le ressentiment, la colère et la haine qui couvaient dans le cœur des hommes. De toute évidence ces manifestations de cruauté n’étaient pas improvisées. Ces choses usaient de leur intelligence pour façonner les plus abominables créations jamais laissées par l’homme sur cette terre. Tantôt une tour de crânes toisait un cercle de cadavres décapités, tantôt une maison était recouverte des membres arrachés et de la peau dépecée de ses anciens occupants. Issues du désert des cendres s’abattaient sur le Saint Empire des hordes démoniaques dont la barbarie n’avait d’égale que la cruauté. A côté de ce qu’elles laissaient derrière elles, les récits apocalyptiques des assombrissements de jadis passaient presque pour de paisibles périodes à peine troublées. Sushara n’osait pas imaginer l’état dans lequel se retrouverait sa nation si ces monstres venaient à déferler en son cœur. A la vue de ces horreurs il comprenait que même les créatures des ténèbres fuient pareilles engeances. Quels dieux immondes ce peuple infernal pouvait-il vénérer pour lui offrir ainsi pareils sacrifices ?

Après cela il se tut et ne prononça plus un mot. Plus affecté qu’il voulait bien l’admettre par ces innombrables preuves d’inhumanité, il regrettait presque de s’être un jour fait l’avocat de ces monstres. Il ne prêtait même plus l’oreille à sa conscience, dernière voix discordante dans ce cortège aux allants génocidaires. L’armée s’enfonçait jour après jour dans ce paysage de mort, comme envahi par les enfers, entre les champs brûlés, les villes rasées et les cadavres profanés. Elle dormait, mangeait, marchait et enterrait les morts dans un silence terrifiant ruminant la vengeance qu’elle s’apprêtait à infliger à l’envahisseur.

Ce fut seulement à partir de la troisième semaine de campagne que le premier cavalier ennemi fut aperçu. Une embuscade entre éclaireurs. Un blessé était à déplorer dans l’armée impériale qui n’avait pas pu répliquer à cause des arcs ennemis qui leur conférait l’avantage de la portée. Ces archers montés étaient inatteignables par la cavalerie, aussi légère soit-elle. Cet affrontement redonna malgré tout du cœur aux hommes : le gros des forces adverses ne devait plus être loin. Tout le monde voulait en découdre et le connétable ordonna que l’ost marche à la rencontre de l’envahisseur. Il n’y eut guère besoin de rabrouer la troupe pour qu’elle marche vite et sans une plainte. Même les plus endurcis des soldats avaient été secoués par ce qu’ils avaient vu. Risquer sa vie pour faire payer à ces abominables grisâtres n’était pas même une question, c’était une évidence. A travers route ou à travers champs, par pluie ou par beau temps, l’armée s’élança. Les nuits étaient courtes, les jours interminables. Plus les soldats progressaient plus ils croisaient de cavaliers ennemis, ce qui avait le don de leur faire oublier la fatigue et de les pousser à avancer toujours plus vite. La rage animait chacun de leur pas et les blessés qui commençaient à s’accumuler suite aux nombreuses escarmouches n’atténuaient en rien cette sourde colère. Rares étaient toutefois ceux à envier le poste d’éclaireurs tant leur espérance de vie avait tendance à baisser ces derniers temps. Heureusement, la vermine qui les harassait déguerpissait dès que le gros des forces se montrait. « Ils sont lâches en plus d’être cruels » lançaient les soldats enhardis par leur progression sans frein.

L’armée s’étira comme charriée par l’avant-garde elle-même excitée par ces ennemis qu’enfin elle apercevait. Des rumeurs circulaient sans cesse, de plus en plus dénaturée à mesure qu’elle se propageaient vers l’arrière. Le campement ennemi ne se situerait plus qu’à un ou deux jours de marche. L’armée impériale serait bien plus nombreuse ce qui expliquerait les multiples dérobades de l’ennemi. Les éclaireurs auraient déjà remporté plusieurs escarmouches. Même pour le connétable il était difficile d’y voir clair mais, souhaitant profiter de l’allant de ses troupes, il fouetta ses divisions pour encore accélérer la cadence. Sushara pour sa part ne parvenait pas vraiment à démêler le vrai du faux. Même le consul général Laiton n’était pas certain que qui que ce soit, du plus haut gradé au vulgaire troupier, n’ait une idée précise de la situation.

La seule certitude était que l’ennemi se trouvait devant et qu’il fallait le chercher ! Confiant dans la supériorité de son armée autant que dans ses propres capacités, le connétable menait ses divisions à travers les plaines ravagées de l’est. Plus les embuscades se multipliaient, plus le général approchait du but et plus il accélérait. Les morts qui se comptaient en unités, puis en dizaine devinrent bientôt des centaines. Qu’importe, la progression continuait et les soldats savaient faire payer au centuple les souffrances subies aux rares grisâtres qu’ils parvenaient à capturer. Les risques de la maladie valaient bien ce défouloir essentiel. Même Sushara, bien qu’il condamnât intérieurement, ne trouva pas le courage de s’interposer pour sauver ces démons tortionnaires et meurtriers. La brume matinale de ce début de printemps était propice aux attaques mais également aux contre-attaques ce qui faisait de l’aube la période la plus meurtrière pour les deux camps. Le reste du jour consistait à enjamber un vallon, sauter un ruisseau ou gagner quelques lieues. Perché sur son cheval Sushara accompagnait cette masse davantage épuisée par la marche que par les combats. De loin il était de temps à autre témoin d’un affrontement à l’avant-garde mais rien de plus. Les mages et mes médecins accouraient ensuite vers les survivants afin de prévenir l’épidémie qui risquait de naître à tout instant, avec un certain succès d’ailleurs, puisque bien peu de cas apparurent. Les rares exceptions étaient vite et bien isolées dans un village précédemment libéré. Ce qui jadis logeait les vivants abritait désormais les mourants.

Un jour une de ces escarmouches matinales fut un peu plus vigoureuse que d’habitude. Les combats éclatèrent à deux ou trois endroits distincts et, à en juger par le bruit de fer et de chair qui en émanait, il y eut rapidement des morts. Ces combats durèrent un peu plus longtemps qu’à l’accoutumé et touchèrent même l’infanterie. Ci et là une flèche volait et rebondissait sur une cuirasse. Ailleurs un projectile se fichait dans la gorge d’un fantassin qui tombait en convulsant. A mesure que la brume matinale se dissipait et que le Soleil éclairait les vallons ensanglantés de ses rayons le bruit s’intensifiait. L’affrontement qui prenait place en tête de colonne s’était sensiblement élargi. Sur les flancs surgissait de temps à un autre un groupe de cavaliers qui s’approchait, tirait un salve, puis se repliait derrière une colline. Les hommes étaient habitués à cette routine mortifère et, presque indifférents, ils continuaient à avancer couverts tant bien que mal par la cavalerie. Sushara observait en queue de cortège le spectacle de cet ennemi insaisissable qui infligeait des pertes, certes légères, tout en subissant lui-même infiniment moins. Soudain il entendit un sifflement et perçu un trait lui frôler le visage. Il tourna la tête et aperçut un autre détachement de grisâtres cavaler sur ses arrières. Il était sur le point de les prendre en chasse avec sa monture lorsque Fibal le retint. Sa place n’était pas dans la mêlée mais bien à ses côtés. Leur escorte se chargea de repousser l’assaillant, essuyant pour eux des tirs qu’ils étaient bien incapables de rendre. Armures et bouclier palliaient en partie ce défaut de portée en limitant les risques de blessures. Cependant limiter n’est pas annuler. Dès le début de la poursuite une flèche trouva le chemin vers l’œil d’une monture qui chuta et brisa son cavalier sous elle. Au moins les grisâtres s’éloignèrent-ils devant la menace d’être pris dans un corps à corps duquel ils n’avaient que peu de chance de ressortir victorieux.

Du côté de l’infanterie les archers s’échinaient à harasser ces maudits cavaliers sans cesse en mouvement. De temps à autre un coup heureux désarçonnait un grisâtre mais pour un ennemi démonté deux tireurs tombaient. Etant les seuls à pouvoir riposter efficacement ils étaient la cible prioritaire de ces tireurs montés. Ces derniers s’attaquaient également aux caravanes de vivres que trainait l’armée en décochant des projectiles enflammés. Mieux valait perdre une centaine d’homme qu’un seul de ces chariots sur lesquels reposait l’approvisionnement de tout l’ost à tel point que leur protection était hautement prioritaire. Cela se mesurait aisément au nombre de cadavre qui les entourait, tous piqués de partout.

Midi approchait et cette escarmouche n’en finissait toujours pas. L’absence de riposte digne de ce nom commençait à rendre fou de rage les soldats. Les morts devaient déjà avoisiner la centaine et les blessés le millier. Pourtant l’ennemi ne semblait pas détaler et leur nombre allait croissant avec le temps. Un cercle de cavaliers hurlant des mots infâmes et décochant leurs salves léthales se formait petit à petit sans que quiconque ne réagisse. Le flot de projectiles finit même par devenir continue. Sous le Soleil ardent, une pluie de flèches se déversait désormais sans arrêt sur la tête des hommes assoiffés, exténués et sans cesse harcelés. Devant l’apathie du commandement un lieutenant pris soudain l’initiative d’une attaque. « Pour l’Empire ! » Cria-t-il avant de charger avec son détachement. La centaine d’hommes qui le suivait se rua alors sur l’ennemi en laissant exprimer toute leur rage par un cri vengeur. Cependant ce qui aurait pu passer pour un assaut salutaire tourna vite à la catastrophe. Les surpassant en vitesse et en portée les grisâtres les laissèrent avancer en reculant puis, lorsqu’ils furent isolés, tous ces maudits cavaliers concentrèrent leurs tirs sur cette troupe un peu trop téméraire. Pas un n’en réchappa et les soldats ne purent que regarder impuissants l’exécution de leurs camarades. A cet instant un frisson de panique parcouru les rangs. La plaine se couvrait toujours de davantage d’archers gris et la pluie de flèches finit par se transformer en torrent. Les cris des blessés et l’odeur du sang s’acharnaient sur les sens des hommes qui, sans qu’ils ne s’en soient rendu compte, s’étaient retrouvés dans une nasse de laquelle ils ne pouvaient plus s’échapper. Le général Laiton lui-même était comme paralysé et ne trouvait rien d’autre à ordonner que : « Bouclier levé ! Archers, en avant ! Anéantissez-moi cette vermine ! » Ceux qui répondaient à cet ordre se retrouvaient aussitôt percés de toute part tant et si bien que rapidement plus personne n’osa se mettre à portée de l’ennemi. Le connétable au centre et l’avant-garde n’avaient pas plus de succès. Les mages eux-mêmes n’avaient rien pu faire. Leurs tours de passe-passe avait surpris l’ennemi mais ce n’était pas les quelques boules de feu ou autres sortilèges permis par le peu de pierre de vie qu’ils détenaient qui allaient changer le cours de la bataille.

Les divisions de cavalerie, déjà affaiblies par les jours précédents, étaient maintenant presque toutes détruites. Ne s’offraient désormais aux coups des grisâtres plus qu’un amas de fantassins sans soutien ni recours, impossible à rater et en incapacité de riposter. Par endroit l’on voyait même des cavaliers bravaches s’approcher à quelques pas pour augmenter leur chance de faire mouche. L’un d’entre eux finit d’ailleurs embroché par la lance d’un garde impérial qui ne survécut hélas pas assez longtemps à la pluie qui s’abattit sur lui en retour. L’étau se resserrait ainsi et les pertes grimpaient tandis que la peur et la panique s’emparaient lentement mais sûrement des cœurs et des esprits. Sushara ne pouvait qu’observer ce triste spectacle et toutes ses harangues ne changeaient rien à la situation. Un jeune Ganash gémissait à terre, recroquevillé juste devant lui. A sa gauche un soldat touché à l’abdomen pleurait sa mère. Juste à côté de ce dernier un courageux Salpe avait pris la place de son officier tué et maintenait coûte que coûte le mur de bouclier qui protégeait le reste des hommes. La lâcheté et la bravoure, la souffrance et l’adrénaline, l’abandon et l’héroïsme se côtoyaient dans cette nasse mais l’essentiel était perdu : Il ne restait plus ni cohésion ni discipline. Semblables à des poissons dans un filet les soldats étaient agglutinés les uns sur les autres et tous réalisèrent que, tôt ou tard, une flèche viendrait se loger en eux. Le dernier espoir de l’armée s’évanouit lorsque les cavaliers survivants tentèrent une ultime charge qui s’acheva avant d’avoir pu atteindre sa cible sous un torrent de traits. On ne voyait plus l’horizon, simplement un mur ininterrompu de tireurs juchés sur leurs chevaux qui, à y regarder de plus près, avaient eux aussi des allures de démons avec leurs cornes et leurs piques. Quant à leur stock de munitions il n’en finissait pas de se déverser sur les fiers mais impuissants défenseurs de l’Empire. Les entrainements qu’avaient endurés les hommes cet hiver avaient été plus dangereux pour eux que la bataille qui était en train de se livrer pour les grisâtres. Le connétable n’avait pas encore réalisé que le choc qu’il recherchait depuis des semaines avait commencé qu’il l’avait déjà perdu. Endormi par la routine qu’avaient imposée les grisâtres il ne s’était pas méfié et voilà que son ost et lui étaient encerclés, promis à un long et douloureux trépas. L’éprouvé balayait le champ de bataille avec des yeux hagards. Que venait-il de se passer ? Comment auraient-ils pu lutter contre pareil ennemi ? Même la garde impériale restait apathique, incapable de rien entreprendre contre un adversaire doté exclusivement d’arcs et de chevaux. Était-ce la seule solution ? Attendre la mort en restant stoïque. Comme pour lui confirmer le sort qui le guettait une flèche voltigea juste au-dessus de lui et vint se ficher dans la bouche d’un malheureux. Il n’était plus capable de crier mais la douleur se lisait dans ses yeux injectés de sang, dans ses tremblements et dans la façon qu’il avait de porter les mains à son cou comme pour s’étrangler.

En milieu d’après-midi un cinquième des effectifs était à terre et les renforts adverses ne cessaient toujours pas d’affluer, apportant avec eux de nouvelles réserves de flèches ainsi que de nouveaux tireurs pour s’en servir. Le sort était sans pitié. A la vue de cette énième infortune le général Laiton cessa de donner des ordres. Il se résolut à subir le sort qui était le sien et Sushara lui-même n’eut pas le courage de lui faire la moindre remarque. Chacun s’était résigné à périr. Quelques soldats s’étaient même assis pour attendre la mort. D’autres hottèrent toute protection. Quitte à passer l’arme à gauche, autant ne pas ajouter le fardeau du poids à celui du trépas et de la défaite. Le désespoir avait ôté toute trace de volonté chez ces hommes impétueux qui, hier encore, se rêvaient en sauveur de la patrie. Seule la garde conservait une certaine cohésion, sans doute davantage par orgueil que pour tenter d’obtenir une victoire que chacun savait impossible.

L’éprouvé ferma alors les yeux et se mit à prier. Ces pauvres bougres avaient suffisamment souffert en ce jour pour une vie et même une éternité entière. En cet instant, si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait pardonné à chacun d’entre eux tous leurs errements passés et leur aurait accordé à tous le paradis sans jugement. Au milieu des tirs, juchés sur sa monture, vêtu d’une cotte de maille et de son traditionnel habit blanc, se tenait donc l’éprouvé, impassible, yeux fermés et mains jointes. Cette oasis de calme au milieu de la tempête déchainée parut inspirer les hommes qui puisèrent dans ce prêtre le courage de se recueillir une dernière fois. C’est alors qu’un éclair jaillit dans l’esprit de Sushara. Il ne mit pas longtemps à peser le pour et le contre. Il se saisit de son arme, la brandit vers le ciel et tonna :

« Soldats ! Voulez-vous mourir aujourd’hui ? »

La question était rhétorique mais, étonnement vue les circonstances, il se dégageait de l’intonation du tribun comme une note d’espoir.

« Allons-nous rester ici guère plus animés que des pantins d’entrainement tandis que ces lâches nous tirent dessus sans rien risquer ? Que les officiers se préparent à la charge ! Si nous tuons un seul de ces salopards alors cela aura valu le coût ! Si un seul d’entre nous parvient à s’extraire de ce merdier ce sera une grande victoire ! Montrons à ces démons ce qu’il en coûte de s’en prendre au Saint Empire ! Pour l’Empereur ! »

« Pour l’Empereur ! » hurlèrent les fantassins en frappant leur lame contre leur bouclier. Il fallait profiter de cet élan pour percer le cordon. Ce sursaut d’ardeur était inespéré et Sushara comptait bien saisir l’instant. Fibal lui-même reprit ses esprits et dégaina son épée.

« A mon commandement : chargez ! »

A ces mots le sol trembla et chacun s’élança droit devant sans se soucier de son voisin de gauche ou de droite. C’est par dizaine que les hommes tombèrent dès les premiers pas, fauchés par les projectiles qui s’abattaient sur eux mais cela ne suffit pas pour endiguer la vague qui s’était déclenchée. Les grisâtres furent surpris par ce brusque regain de courage. Leur nombre les empêchait de détaler aussi vite qu’auparavant si bien qu’une dizaine d’entre eux fut incapable de se replier à temps. C’était peu mais pour des soldats qui n’avaient fait que subir depuis plusieurs heures c’était l’équivalent d’un immense succès. Ils étaient comme enragés et celui qui n’était pas mort continuait à charger malgré les blessures. Il fallait tuer ces diables pour qu’ils daignent cesser le combat. La haine leur donnait la force de soulever des montagnes. Ils ne ressentaient plus ni la douleur ni la peur et se battaient comme des possédés. Il fallait leur ôter leur dernier souffle de vie pour qu’ils daignent mettre bas les armes. Sushara pour sa part parvint à embrocher un de ces enfoirés avant qu’il ait pu dégainer sa hache. Cette attaque soudaine provoqua un bref vent de désorganisation chez ces maudits cavaliers peu aux faits des subtilités du corps à corps. C’est alors que Sushara le vit : un mince couloir permettant de s’extraire de la nasse s’était dessiné suite au retrait adverse. L’éprouvé n’hésita que peu. Il fallait rapporter ce qui s’était passé et il serait peut-être le seul à survivre à ce carnage. En réalité il s’agit là de la justification qu’il trouva a posteriori. Bien que le raisonnement fût valide, la seule préoccupation qui le dominait en cette instant était de survivre. Il fut incapable de résister à cette opportunité aussi fine qu’inespérée. Il s’engouffra dedans sans un regard en arrière. Sa monture, comme lui revigorée par la perspective de s’en sortir, galopa comme jamais auparavant au travers des rangs ennemis et des projectiles. Fut-ce un miracle ou simplement de la chance ? Toujours est-il que la jument comme celui qui la montait parvinrent à quitter ce lieu de mort sans une égratignure. Afin d’être certain de ne pas se faire rattraper la galopade fut prolongée toute la nuit durant, si bien qu’au petit matin l’homme et l’animal s’effondrèrent tous deux dans un buisson, fort loin du carnage. Au même instant les derniers rescapés du massacre se rendaient aux vainqueurs.

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