Chapitre XXXII

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« Le preux Lancel fort et galant était,

L’hiver ripaillait, l’été guerroyait.

Devant son Roi et sa Dame se courbait,

Face à l’ennemi jamais ne ployait.

De l’acier des chevaliers était fait,

Mais dans ses veines leur sang ne coulait.

Vingt batailles il dut pour son roi gagner,

Autant de joutes à sa Dame dédier

Pour qu’Alaric daigne le regarder

Et auprès du roi sa cause plaider.

A genoux l’homme, debout le chevalier

Lui dit le roi avant de l’adouber.

A jamais votre écu et votre épée,

Lui répondit Lancel le genou ployé. »

Lancel, le chevalier au champ. Poème du ménestrel Gontran.

Cela faisait une éternité qu’Alina n’était plus retournée voir sa famille. Sa première permission fut pour elle l’occasion de retourner dans son village natal et de retrouver les siens. Sa mère l’accueillit en pleurant toutes les larmes de son cœur. Elles sortaient de ses yeux rougis, traversaient ses cernes puis coulait sur ses joues creuses avant de tomber sur sa robe trouée mais néanmoins propre. « Excuse-moi de te recevoir ainsi, je ne savais pas que tu venais. Tu es devenue si jolie ! Et cette armure, tu es quelqu’un d’important maintenant ! ». Alina, malgré ses années de service qu’il l’avait insensibilisée à bien des choses, dû se retenir pour ne pas pleurer. Elle embrassa tendrement le front de sa mère en lui délivrant un simple mais non moins sincère : « Vous m’avez manqué. »

Son père s’était levé et elle décelait dans son regard hagard ce qui ressemblait à de la joie. Une crise l’avait saisi il y a peu mais le retour de sa fille l’aidait manifestement à s’en remettre. Quoi de mieux qu’une enfant aimante pour guérir les cauchemars laissés par les horreurs de la guerre ? Toujours hébété, l’homme qui devait avoir quarante ans mais qui en paraissait soixante pleura en caressant la joue de sa fille. « Alina ? » lui demanda-t-il dans un éclair de lucidité. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas paru aussi en prise avec le réel. Le père revêtait désormais les attraits de l’enfant, son innocence, sa fragilité, sa vulnérabilité. La jeune femme se sentait responsable de lui et le visage de cet homme que la vie n’avait pas épargné l’attendrissait autant qu’elle l’attristait. Elle ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la pitié pour lui et cette dernière décuplait son amour. Elle lui passa le bras autour du cou et le serra contre elle.

Marina, sa petite sœur, semblait la moins meurtrie par ces dernières années. Elle n’était pas encore tout à fait une adulte mais n’était définitivement plus une enfant. Elle était trop jeune pour se souvenir des pires heures de la guerre et était la seule à en avoir réchappé, aussi bien physiquement que mentalement. Elle avait connu l’exode, la pauvreté mais les massacres et les pillages n’étaient pour elle que des histoires, des histoires qu’elle savait vraie mais qui jamais n’avait fait irruption dans sa vie. Elle présenta à sa grande sœur une statuette en bois censée la représenter. « J’y travaille depuis presque deux ans. Pour quand tu rentrerais. J’en ai fait d’autres mais celle-là c’est la plus réussie ! Regarde, j’ai mis de la paille pour tes cheveux. » C’est vrai que la statue était belle. Alina frotta la tignasse de sa cadette en la remerciant et l’embrasse sur le haut du crâne.

Seul son frère manquait à l’appel. Il avait perdu l’usage de ses jambes et demeurait alité depuis qu’un cavalier de l’Empire l’avait frappé au bas du dos. Cela n’avait même pas réussi à sauver la jeune fille qu’il avait voulu protéger. Les soldats avaient profité d’elle et elle s’était pendue dans le mois qui suivit en découvrant ce qu’elle portait dans ses entrailles. Albert aimait cette fille et elle l’aimait. Désormais l’un comme l’autre en étaient bien incapables. La jeune officier appréhendait ces retrouvailles. Elle avait cependant bravé de plus grands dangers que d’aller visiter un infirme aussi poussa-t-elle le drap qui séparait le lit de son frère du reste de la pièce. Il aurait pu le tirer lui-même mais elle se doutait bien qu’il n'en ferait rien, bien qu’elle l’ait espéré.

Elle s’introduisit dans l’espace qui lui servait de chambre. Le lieu était cloisonné et seul un mince filet de lumière traversait les rideaux de fortunes. « Albert », chuchota timidement se sœur. « Va-t’en ! » lui hurla-t-il en retour. Elle était sur le point de poser sa main sur son épaule lorsqu’il se tourna et la rejeta violemment. « Va-t’en t’ai-je dit ! Je ne veux plus te voir ! Plus jamais ! Tu te pavanes avec le même uniforme que ceux qui m’ont mis dans cet état, tu es des leurs désormais ! Ils n’ont pas eu que mes jambes ils ont également eu ma sœur de toute évidence ! Dégage sale traîtresse ! ». Sa fureur provoquait chez elle un pincement au cœur mais elle ne comprenait que trop bien le ressentiment qui l’habitait. La pitié et le devoir de protection qui en découlait n’était pas moins fort à son égard qu’envers le reste de sa famille. Elle s’assit à ses côtés et, avec une candeur et une tendresse que nul ne lui connaissait hors du cercle familial, lui répondit :

« - Tu sais bien que je ne fais pas cela de gaieté de cœur. Nous avons besoin de vivre et pour cela nous avons besoin d’argent.

- Bien sûr ! Il n’y avait aucun autre moyen que de t’enrôler chez l’ennemi !

- On est moins bien payé potier que soldat. J’ai quatre bouches en plus de la mienne à nourrir, je n’ai pas le choix.

- Si nos places étaient échangées jamais je ne m’abaisserai à cela ! L’honneur vaut plus que la vie ! Pour vous je volerai et je tuerai des impériaux mais jamais je ne les servirai car en plus de me déshonorer cela vous déshonorerait ! Tu n’as aucune fierté mais quoi d’étonnant de la part d’une Amadine qui s’agenouille devant les races qui jadis nous craignaient ?

- Arrête de parler comme un chevalier. Que leur a apporté leur honneur ? Ils ont été défaits et nous ont laissé dans cette situation. Leur peur du déshonneur ne nous a apporté que des malheurs. De toute façon la guerre est finie, nous l’avons perdue et nous devons vivre avec.

- Nous n’avons rien perdu ! Lèche les bottes de ces meurtriers, de ces violeurs, de ces impies ! Suce les si tu veux mais ne nous met pas dans le même sac ! Tu as capitulé pas moi ! Tu fréquente leurs temples et leurs soldats, on se demande comme tu as obtenu ce grade d’ailleurs ! Pour ma part je m’en remets à Alaric ! Tu sais ? Alaric, le dieu de nos parents et des leurs avant cela ? Non contente de persécuter les nôtres tu trahis ton pays, ton roi, ton dieu, ta famille, ta race et tout ce que nos aïeux nous ont légué ! Alors retourne pomper tes nouveaux maîtres Rachnirs, Salpes, Bilberins ou que sais-je mais ne revient plus jamais ici ! »

Les yeux d’Albert étaient injectés de sang. Cependant Alina devinait au fond de cette rage poindre une larme. Était-elle de colère ? De regret ? D’impuissance ? Difficile à dire mais elle ne pouvait s’empêcher ni d’aimer ni de comprendre ce garçon à qui l’Empire avait tout pris. Elle se leva sans un mot, faisant même mine d’être touchée pour que son frère retire tout de même quelque satisfaction de leur échange, puis revint voir ses parents.

« - Je suis désolée… Il n’a vraiment pas digéré ton enrôlement… J’ai essayé de lui faire entendre raison mais je pense que c’est peine perdue.

- Ne t’en fais pas maman, si j’avais été à sa place j’aurais sans doute été comme lui. Lui par contre aurait-il fait les mêmes choix que moi ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, ce que je vous envoie vous parvient-il bien chaque mois ? J’espère pouvoir vous envoyer encore davantage à l’avenir ! Ça me fait toujours autant de peine de savoir dans quel taudis vous vivez et plus encore de le voir !

- Ne te tracasse pas pour ça ! Tu sais, l’argent que tu nous donne nous aide à nous en sortir. Nous mangeons à notre faim, nous rénovons ce que nous pouvons de ce bout de bois mais tu sais, la chose qui nous rend réellement heureux, qui fait que cette vie est malgré tout supportable, ce sont les lettres que tu nous écrits. Le bourgmestre nous les lit à chaque fois et même ton père sourit en les entendant. D’ailleurs il est temps de prier Alaric ! Joins-toi à nous puisque tu es là ! On ne cesse jamais de prier pour toi tu sais !

- C’est dangereux voyons ! vous ne devriez pas faire ça !

- Mais non, ne t’inquiète pas ! Nous avons appris les quelques phrases de leur livre qu’ils veulent entendre. Lorsqu’ils viennent on les baragouine et ça leur suffit.

- Vous avez bien de la chance, dans d’autres village ce n’est clairement pas assez ! J’ai vu des gens pendus pour avoir gardé une figurine à l’effigie d’Alaric !

- Tu exagères ! Allez, viens, ça fera plaisir à ta sœur de partager sa première prière avec toi depuis plus de trois ans. Elle ne se souvient même plus de la dernière !

- Tu sais maman, je doute qu’Alaric réponde aux prières formulées par quelqu’un tel que moi.

- Ne dis pas de bêtise, si l’on prie avec assez de ferveur Alaric ne saurait rien refuser à une famille comme la nôtre ! Il n’est pas de dieu des impériaux ou des sujets du roi, il est le dieu des Amadins ! Tu es bien un Amadine ? Alors prie ! »

Alina ne résista pas davantage. Ces moments de communion familiale lui avaient manqué. Sa mère, sa sœur et même son père entrèrent alors dans la chambre d’Albert et sortirent de son matelas une figurine censée représenter leur dieu. On distinguait à peine la lance qu’il était censé tout le temps arborer.

« - Qu’est-ce qu’elle fait là ? Elle persécute ceux qui prient notre dieu et toi tu l’invites à une prière ?

- Tais-toi et prie avec nous ! Tu ne vas pas gâcher ce moment ! Si tu ne veux pas lui parler, soit ! Si tu ne veux pas la regarder, très bien mais ne gâche pas une prière à notre dieu, toi qui te dis si peux ! »

Bonnes récoltes, paix au sein de la famille, libération du joug des oppresseurs et vie longue et heureuse furent demandées au dieu des Amadins ce jour-là. Alina peinait à se souvenir des paroles rituelles mais au contact avec des gens qui n’en n’avaient pas perdu l’habitude la musique revint rapidement. A la fin de la cérémonie qui dura à peine une demi-heure chacun coupa une petite mèche de cheveux et la fit brûler dans le bol placé aux pieds de la statuette qui, à en juger par le regard que la petite Marina lui portait, revêtait à ses yeux les allures d’une véritable sculpture.

Alina comptait écouler encore quelques jours heureux avec sa famille lorsqu’au matin du second deux soldats vinrent toquer à sa porte. Un instant saisie d’inquiétude, elle regarda par la fenêtre pour s’apercevoir qu’il ne s’agissait que de messagers. Elle sortit à leur rencontre, pas même en uniforme, pour s’entendre dire à voix basse :

« - Vous êtes bien le capitaine Alina Arguant ?

- Effectivement.

- Le gouverneur Agshar vous demande de le rejoindre au plus vite. »

Tout en lui indiquant la raison de sa venue il lui tendit un petit parchemin marqué du sceau du général.

« Les maux de l’est sont semble-t-il parvenus jusqu’à nous. J’ordonne une réunion de tous mes officiers à la forteresse d’Arfange dans les plus brefs délais !

Général Agshar, gouverneur militaire de la province d’Orme. »

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