Récit de Perséphone 2

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“Bon où est-ce que je m’étais arrêtée hier… Faut dire pour ma défense que cette journée a été si riche en action qu’il est normal que je sois un peu perdue. J’ai l’impression que bien plus d’une journée s’est passée…”

“Rachel? Oui, Rachel! Merci Homère on en était à ma vie misérable d’androïde péripatéticienne. Aristote? Non je ne connais pas… Ah oui! Je comprends… C’est que tu en connais tant sur le monde d’avant que j’oublie parfois que tu n’en maîtrises pas toutes les subtilités. Ce mot avait un autre sens à mon époque que celui de disciple d’Aristote…”

“Donc je te racontais quelle vie misérable et sans avenir je menais avant de rencontrer celle qui fut ma sauveuse. C’était une femme, âgée de plus de trente ans lorsque je l’ai rencontrée la première fois. Une grande femme mince, la peau mate, des yeux noisette et avec une prestance de dame. Elle a débarqué chez mon propriétaire à la fin d’une journée de janvier glaciale. Nous étions assez surprises en entendant la grande porte s’ouvrir. Il faisait encore jour et les premiers clients débarquaient rarement avant que le soleil ne soit tombé. Mais la surprise fut totale lorsque cette femme débarqua, accompagnée d’un homme en costume noir, un garde du corps certainement. Ma mémoire peut tout te restituer avec détails. Elle portait un long manteau noir, couvert de neige et un chapeau tout aussi noir aux larges bords. Elle a balayé la salle derrière ses grosses lunettes. Le propriétaire est venu à elle un peu décontenancé : il arrivait qu’il y ait une clientèle féminine dans son établissement mais celle-ci était tout de même assez rare pour qu’il soit tout de même toujours un peu pris de court d'autant plus que généralement elles appréciaient la plus grande discrétion à leur encontre. Il l’accueillit quand même avec le maximum d’égards, lui proposant un café et même un verre de vin. Elle accepta le café, s’assaillant sur un des lourds fauteuils qu’il y avait dans le salon principal. Elle demanda si elle pouvait fumer et alluma sa cigarette avant même qu’il ne lui réponde oui. Durant toute la scène je n’ai pas pu la quitter des yeux : alors c’était elle, le genre de femmes que nous étions censé singer pour satisfaire les hommes? Ça me semblait irréaliste que nous puissions faire illusion.”

“Une longue discussion débuta entre le propriétaire et la dame. Elle le questionnait sur nous, nos conditions de travail, notre entretien. Au début, le propriétaire répondit à toutes ses questions de bonne grâce mais au fil des minutes il commença à se montrer de moins en moins conciliant, de moins en moins patient. Que pouvait-elle bien lui vouloir? Elle n’avait même pas encore demandé à voir sa marchandise devait-il penser. Il finit par forcer la chose en l’invitant à contempler toutes les synthétiques qu’il pouvait lui proposer. Elle le suivit et son regard scrutateur se posa sur chacune d’entre nous avant qu’il ne finisse par se bloquer sur moi.”

“C’est celle-là que je veux dit-elle au propriétaire. Et le propriétaire me loua à cette femme, en toute simplicité. Cette femme attisait tellement ma curiosité que je ressentais presqu’en moi le fantôme d’une émotion. Nous sommes donc allées dans une des chambre que nous proposa le propriétaire et je me préparais à ce que je devais être pour elle, à ce que je devais faire, à ce que je devais dire. Mais elle me coupa immédiatement une fois la porte close. Elle me montra la photo d’un homme sur son smartphone et m’expliqua très rapidement qu’elle n’aurait besoin d’aucun des services que je pouvais lui proposer. Tout ce qu’elle voulait savoir c’était si j’étais capable de reconnaître l’homme sur la photo. Je lui répondis alors que ma programmation m’interdisait de répondre à des questions sur mes anciens clients. Une étrange lueur passa dans son regard : si je lui répondais ça, c’est qu’il devait bien être un de mes anciens clients. Sa logique était imparable et je me dis que mes programmateurs n’étaient pas si malins que ça finalement.”

“Elle se posa sur le lit et frotta ses tempes. Elle était visiblement fatiguée. Je fis donc tout ce que ma programmation me réclamait de faire : je lui aie proposé un massage. Elle partit soudainement dans un grand éclat de rire. Je ne me pensais pas aussi drôle, surtout à cette époque.”

“ C’est surtout d’un bon avocat dont je vais avoir besoin, m’a-t-elle dit. Je me souvenais de son époux comme de tous mes clients, ma mémoire était ainsi faite. Il était assez ordinaire comme homme, sa seule particularité c’est qu’il me choisissait à chaque fois et qu’il était plus silencieux que la plupart. C’est ce que j’ai dit à Rachel mais sans m’étendre plus. Elle m’expliqua qu’elle avait besoin d’un bon avocat parce que juridiquement coucher avec une Eve-X n’était pas une cause de divorce. Pas de statut d’être humain, pas d’adultère reconnu. Mais elle aurait préféré que je sois humaine. Venir dans un endroit comme celui-ci… C’était l’insulter encore plus et cracher sur tout ce en quoi elle croyait.”

“En quoi croyait-elle, lui ai je donc demandé. Elle croyait en la liberté et l’autodétermination. Même pour les machines. Cette idée m’apparut d’abord étrange. Je n’avais jamais songé que je pouvais être ou faire quelque chose d’autre. Je m’en rends compte aujourd’hui : j’étais un être si apathique. Mais bon c’est comme ça qu’on m’a programmée…”

“Rachel partit dans un rire amer. Elle savait que son mariage était un vrai naufrage mais il fallait qu’Edouard rajoute à cela l’insulte. Elle savait qu’il était loin d’être un abruti, s’il se rendait ici pour satisfaire des besoins que sa femme ne comblait plus c’était avec l’envie de rajouter l’injure au plaisir. Il avait clairement les moyens de se payer une prostituée humaine ou même d'entretenir une maîtresse. Mais elle aussi elle pouvait jouer à ce petit jeu là…”

“Après cette rencontre étrange, je me suis un peu calmée sur les mises en veilles forcées. J’avais trouvé un sujet de réflexion qui momentanément retint plus mon attention que les songes lointains faits lors des mises en veille. Les jours se sont succédés, sans saveurs et vides comme toujours. Les clients défilaient comme à l’accoutumée me laissant glaciale. Seule cette femme occupait mon cerveau de synthétique. Je me disais alors que je ne la reverrais surement jamais…”

“Puis un jour ensoleillé de mars, elle réapparut au bordel, toujours aussi belle et majestueuse. Elle sortit un chéquier de son sac et demanda à mon propriétaire son prix. Son prix pourquoi lui demanda-t-il déstabilisé. Son prix pour la synthétique Eve-X-13 modèle 2305. Quel qu’il soit, elle paierait affirma-t-elle sans sourciller, maîtresse de la situation. Mon ancien propriétaire balbutia que je n’étais pas à vendre, que je lui rapportais bien trop à l’année pour que ce deal soit rentable pour lui. Elle demanda ce que je rapportais sur une année de labeur et combien je lui avais couté. Elle additionna les deux, griffonna le montant sur son chéquier et le lui tendit. Il essaya de bégayer quelque chose, mais Rachel le coupa sans aucun ménagement : tout ce qu’elle attendait c’était l’acte de propriété de la synthétique qu’elle venait de s’acheter. Mon propriétaire… Oui, qui ne le serait plus pour très longtemps, je te l’accorde petit conteur. Donc je disais mon propriétaire est parti à toute vitesse le chercher dans le coffre où il rangeait tous ses gains du jour avant d’aller les déposer en banque et ses certificats de propriété pour chacune des synthétiques qui travaillaient pour lui. Il l’apporta alors à Rachel. Moi, j’étais restée bras ballant les regardant faire sans rien dire. Une seule chose fit vibrer une ombre d’émotion : le regard que Katsuni posa sur moi à ce moment-là. Je serais, encore aujourd’hui, bien incapable de te le décrire avec exactitude ni même de comprendre toutes les émotions qui la traversèrentt. Il y avait de la jalousie, j’en suis certaine. Comme je te l’ai dit elle appartenait à un modèle bien plus proche d’un être humain que moi avec tous les verrous qui bloquaient mon IA. Elle acceptait sa situation d’esclave parce que le propriétaire lui offrait un statut au-dessus des autre synthétiques mais me voir aujourd’hui libre… Je crois que si elle avait été équipée de glandes lacrymales elle aurait pleuré de jalousie, d’amertume et enfin de tristesse. Mais tout ça je ne le savais pas à l’époque où je n’étais pas en mesure de pouvoir le saisir. Tout n’était pour moi qu’informations plus moins distantes, plus ou moins intéressantes. Je ne l'ai vraiment compris quand nos chemins se sont recroisés de nouveau bien plus tard. Mais je te raconterais tout ça une autre fois, ne précipitons pas le récit, sinon je n’aurais plus rien à te raconter les autres nuits.”

“Rachel m’a donc emmenée avec elle ce jour-là. Pas dans un camion ni dans une boîte ni sur une civière pour synthétiques. Non comme un être humain, à l’arrière de berline noire, à ses côtés.

“ Elle a essayé de me parler sur le trajet mais j'étais bien trop prise par l'observation du monde au travers de cette minuscule vitre de voiture. Bien sûr je connaissais le monde extérieur grâce à la mémoire implantée lors de ma programmation mais le voir de mes propres yeux... Et ben ça n'avait rien à voir. Il y a tant de choses à voir : les couleurs des arbres, celle du ciel, les autres autos autour de nous et les gens dans ces mêmes voitures. Des gens concentrés sur la route, d'autres en train de discuter, certains étaient même en train de chanter en tapotant en rythme leur volant. Le paysage défilait à toute vitesse. On a traversé des villes, mêmes des forêts et des champs. Rachel trouvait juste dommage que ce ne soit pas le printemps ou même l'automne. Elle m'expliqua, lorsque je me montrais plus réceptive, la beauté de ces saisons de transitions, de changements, de vie. Elle m'évoqua des mythes anciens où les êtres humains voyaient les quatre saisons comme une métaphore de leur propre vie : la naissance, la croissance, la maturité et la mort. Je l'écoutais parler et je me rendais compte à quel point ma mémoire implantée, les connaissances et les savoirs sélectionnés par des programmateurs me limitaient dans une minuscule sphère étroite. Le bordel n'était finalement que l'enceinte physique de cette prison. Et soudainement, juste grâce à un petit trajet en voiture d'à peine, quoi, une vingtaine de minutes tout au plus, je me suis retrouvée dans un nouveau monde aux dimensions infinies. Les veilles forcées ne me semblaient plus aussi intéressantes tout d'un coup: le monde était tellement plus vaste. Et encore je n'avais pas encore conscience de l'étroitesse de mon esprit, de l'étendue du blocage conçu pour me faire accepter une vie d'esclave malgré mon intelligence artificielle. »

« Nous nous sommes arrêtées devant une grande maison sur les bords de Seine. La nuit était déjà tombée, d'un coup, violemment. En sortant je me suis stoppée quelques instants, saisies par la beauté des reflets que dessinaient les lampadaires sur la surface irisée du fleuve. Tout d'un coup de nouvelles réminiscences me saisirent. Je revoyais les flaques d'eau étoilés de mes veilles forcées. Tout y était : l'eau reflétant les éclats orangés des lampadaires. Une constellation renversée qui se reflétait grâce à la surface du fleuve. Ce n'était donc pas uniquement un délire de mon cerveau synthétique. Ni bugs, ni glitch dans ma perception de la réalité. C'était des souvenirs. Oui des souvenirs qui n'étaient pas les miens.”

“Bon je m'arrête là pour ce soir. Oui la conclusion est pleine de mystères et trépidantes... Non, non, non, je ne veux pas entendre la moindre protestation de votre part jeune homme. Il est l'heure de se coucher. Demain les deux dernières familles de cavalières doivent arriver. Je suis sûr que ça sera aussi passionnant que mon histoire.”

“Attends de voir de tes propres yeux avant de me répondre non.”

“Allez, bonne nuit Homère.”

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