LE PERCEPTEUR ou la descente aux enfers... (13)

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Où celui qui se croit malin et inventif, en fait, ne reprend que des vieilles recettes.

Le lendemain matin, devant ses croissants et son café noir, il cogitait. En fait, la vente de ses "canards" ne lui rapportait pratiquement rien. Il aurait pu tout aussi bien les donner que ça aurait été la même chose. Les donner ! Mais oui ! Mais c'est bien sûr ! Il touchait ses indemnités maladies, enfin quelque chose d'équivalent, donc, suivez son raisonnement, il ne vendait ses journaux que pour passer le temps. Pour pas se sentir à charge d'autrui. Pour être utile au parti. Mais il venait de découvrir que ce qu'il croyait être un "petit" boulot était un vrai travail. Qu'il y fallait du savoir-faire. Et aussi du sérieux.

Objectivement, il n'avait ni l'un  ni l'autre. Quoique…Il s'était engagé. Il devait donc remplir sa mission jusqu'au bout. Il devait, en quelque sorte assurer la publicité du journal de son parti pendant les deux mois d'été sur la plage de Dieppe. Les quinze premiers jours avaient été un désastre commercial. Il fallait redresser la barre. Voyons, il était simple de faire les comptes. Puisqu'il n'avait pas besoin de l'indemnité que le journal lui allouait, il pouvait toujours, avec cette somme, acheter des quotidiens. Il calcula ce qu'il devait payer au dépositaire en étant le seul client. Sur les cinquante "Matin" de son paquet, il pouvait se permettre d'en régler quarante cinq. Demain, il passerait la commande de quarante cinq "canards" et le tour serait joué. Il n'aurait même pas besoin d'avancer d'argent, le dépositaire se payant sur l'allocation qu'il n'aurait pas à lui ristourner. Bon, ça vous paraît compliqué, mais je ne fais que rapporter le raisonnement de Guy Lamotte. Que faire des journaux achetés ? Ben, les donner, tout simplement. Son déjeuner avalé, il laissa un "Matin" sur le comptoir et se mis en marche pour faire le tour des cafés et restaurants de la station. Presque tous les barmans acceptèrent l'offre. Sauf deux ou trois, des fachos, qui le jetèrent carrément à la porte. Au bout du compte, le bilan était positif. La publicité "socialiste" était assurée pour l'été. C'était bien le but de l'affaire. La manière peu orthodoxe avec laquelle il s'y était pris ne regardait que lui. En fait, sans le savoir, il n'avait fait que reprendre, mais avec honnêteté, une vielle pratique délictueuse qui consistait à ne rien faire à condition de se contenter de peu.

Pendant huit jours, tout baigna dans l'huile. Il laissait un quotidien sur chaque comptoir en vérifiant que celui de la veille avait bien été lu. Tout baignait, sauf…Sauf que les barmen prirent l'habitude de lui offrir, qui un café, qui une bière, voire un alcool. En fin de tournée, il tenait à peine sur ses jambes. A midi il n'avait plus le goût de manger. Il en vint à ne prendre qu'un repas, vers cinq heures de l'après-midi, en sortant de sa sieste. Le mois n'était pas terminé qu'il s'était remis à la boisson, comme on dit par chez nous. Il ne se levait plus que pour aller chercher les journaux le matin, prendre un repas dans un bar à sandwichs, ce qui n'est pas une nourriture saine sur le long terme, et, à la tombée de la nuit, il refaisait la tournée de ses "clients". "Pour entretenir l'amitié". Vers les minuits, les gardes municipaux le rencontraient, titubant, affalé parfois entre une voiture en stationnement et le trottoir, vomissant dans le caniveau. D'où une série de concertations entre administrations, on ne laisse pas un des siens dans la panade, ce qui le conduisit directement à la clinique de désintoxication qu'il avait quittée quelques semaines auparavant. 

Où l'on comprend qu'il y a une grande différence entre calme et sérénité. 

Le calvaire de Guy Lamotte ne fut pas de longue durée. Je veux dire son calvaire physique, son sevrage. La désintoxication fut rapide, il n'avait pas ingurgité suffisamment d'alcool pour que son nouveau plongeon ait des conséquences durables. Pourtant, le docteur ne voulait pas le "lâcher" dans la nature, lisez dans la société civile, la civilisation, sans être sûr que "son" malade ne soit pas tenter par ce besoin d'imbiber ses cellules du poison mortel, tellement agréable à boire.

Alors, il passait ses journées à rien. Quelques bavardages avec un voisin de banc, dans le parc, quand il faisait beau. Un peu de télé devant les flashs lumineux d'un écran qu'il regardait l'œil distrait, inattentif. La lecture des quotidiens dont les lignes d'encre noire dansaient devant lui et l'empêchaient de se concentrer et de retenir la moindre phrase. Il ne reprenait un semblant d'allure humaine qu'en présence d'une aide soignante, d'une infirmière, ou d'une quelconque représentante du sexe féminin. Son effort pour paraître convenable ne durait qu'un bref instant. Il retombait vite dans son apathie, se tassait sur lui-même, se ratatinait, semblant trop petit pour ses vêtements. Il était devenu ce qu'on appelle une loque.

A côté de son bol de café, les pilules de toutes couleurs étaient le seul élément qui le conservait "en état de marche". C'était le lien chimique qui le reliait à ce monde hostile. Est-ce que ça valait la peine de se cramponner à ces "bonbons" multicolores. Il avait l'impression de ne vivre que grâce à elles, que "pour" elles. Elles ne le maintenaient en vie que pour qu'il les engloutisse. Le cercle vicieux, le serpent qui se mord la queue, le comble de l'absurde. Il en fit une fixation.

Jusqu'au matin où il décida de ne plus les prendre. 

"Vous avez vu Monsieur Lamotte ?" – "Non, il fait si peu de bruit qu'on ne remarque ni sa présence ni son absence." – "Il faut le trouver. S'il avait fait une fugue ?" – "Ses vêtements sont sur sa chaise. Il ne s'est même pas habiller ce matin." Les deux aides-soignantes alertèrent l'infirmière. Ce fut le branle bas habituel. On fouilla les bâtiments. On signala la disparition aux gendarmes. On s'enquit auprès du jardinier. Mais rien ! Vers midi, le directeur décida une battue autour de la clinique, dans le bois qui la séparait du village.

A quinze heures le garde chasse venu leur prêter main forte retrouva Guy Lamotte la tête dans une mare au milieu du bosquet. Son corps était encore souple mais il était tout à fait mort.

Il paraissait avoir buté contre une racine.

Enfin, c'est ce que l'on dit à son frère venu aussitôt.

Malaise, accident, suicide ?

Au point où il en était de sa vie, à quoi bon savoir ?

 

Don Quichotte avait son talon d'Achille au fond du gosier.

Il paraît que son ex épouse n'est pas venue à son enterrement.

Pas plus que ses ex camarades du parti.

Pour elle et pour eux, il était mort depuis longtemps.

fin janvier 2005.

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