Chapitre 16: La prison

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Nous étions entassés dans une cage de métal, au milieu de la grande salle de la prison. Faite à l’origine pour protéger les nouveaux venus, elle nous avait transformés en bêtes de foire. Les prisonniers s’agglutinaient de l’autre côté des barreaux. Leurs mains tendues à travers les interstices nous obligeaient à nous tenir debout, serrés au milieu de cet espace réduit.

— Approche, ma beauté, que je tâte un peu la marchandise, lança un homme noirci de crasse.

— Viens par là, mon lapin. Ça fait une éternité que je n’ai pas goûté de la chair fraîche, cracha un second.

— Toi, le petit, file-moi tes chausses, ou je te les arrache avec les dents quand tu seras dehors ! éructa un troisième, à l’haleine méphitique.

Les invectives se succédaient, une partie des détenus ne pouvait que pousser des grognements incompréhensibles, ajoutant encore à notre angoisse.

Leurs visages étaient hideux, mangés par des barbes hirsutes, constellés pour la plupart de plaies purulentes. Leurs doigts griffus se tendaient vers nous, noirs de saleté, tachés par la mort.

Je jetai un regard apeuré à mes compagnons, tout aussi pétrifiés que moi. Le carré que nous formions, dérisoire position défensive, semblait un îlot au milieu d’un océan de furie et de violence. Je savais qu’il ne servirait à rien une fois la grille ouverte, et j’appréhendais ce moment avec une angoisse croissante.

— Alors, les héros, vous faites moins les malins, maintenant ?

La voix du Grêlé avait fusé par-dessus l’attroupement des loques qui nous entouraient. Je levai la tête, le cherchai. J’aperçus une seconde cage, en tous points semblable à la nôtre. Lui et sa bande y avaient été placés. Ils paraissaient s’y prélasser, adossés contre les barreaux. Certains même dormaient à même le sol. Nulle presse nauséabonde autour d’eux : ils se trouvaient, de par leurs origines, les maîtres de ces lieux. Les prisonniers le savaient fort bien et prenaient grand soin de les éviter.

— Vous allez voir, les lycéens. Ils vont faire qu’une bouchée de vous. Et avec un peu d’chance, vous finirez par aimer ça…

— Pierre, tu crois qu’il dit vrai ? me demanda un Martin blanc comme linge.

— Je pense que oui…

— Mais ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas nous garder ainsi ! Nous n’avons fait que nous défendre, rien de plus !

— Tu sais comment fonctionne la Justice, répondis-je. On enferme les suspects, et les survivants seront éventuellement jugés. Notre seul espoir, ce serait une intervention de la Barrique.

— La Barrique ? grinça Ficelle. Qu’est ce qu’il en a à faire de nous, la Barrique ?

— Nous avons été tous les quatre reçus au concours, après tout. Peut-être que ça pourrait jouer en notre faveur, hasardai-je.

La Paluche, à moitié conscient, me lança un regard noir, avant de cracher, d’une voix acerbe :

— En notre faveur ? Mais il s’en moque bien, de nous ! On peut crever ici, qu’il ne lèverait même pas le petit doigt, la Barrique !

J’avais essayé de nous rassurer, de me rassurer. Je me persuadais que notre directeur nous apporterait de l’aide. Bien sûr, il pourrait aussi tenter d’étouffer l’affaire, pour ne pas se faire éclabousser. Même si cela devait nécessiter de nous laisser moisir en geôle.

— Vivement qu’ils ouvrent votre grille, reprit le Grêlé. On sera aux premières places pour assister au spectacle.

— Tu crois qu’il en restera pour nous ? intervint son lieutenant, bras en écharpe et l’œil gauche tuméfié.

— T’as raison, Paillasse. Si on fait rien, ils seront tout juste bons à se torcher le bren, quand on sortira. On va se garder les meilleurs morceaux, rien que pour nous.

J’essayais, sans grand succès, de me convaincre que le Grêlé ne faisait que jouer, chat mité malmenant une souris. Sa bande et lui poursuivaient leurs invectives, mimant des scènes obscènes dont nous serions les malheureux acteurs.

Martin s’était rapproché de moi. Je tremblais, de peur et de rage. Il posa sur moi un regard fatigué.

— Pas question de se laisser faire, affirma-t-il. Si on ne fait rien, on y restera. Quand la porte s’ouvrira, on fonce dans le tas. C’est la seule issue, de toute façon...

— Et eux ?

Je désignai nos deux camarades, incapables de mener un nouveau combat.

— On laisse pas un copain derrière, grogna Martin. S’il le faut, je les porterai !

Il disait vrai, j’en étais persuadé. Je sentis une douleur me vriller le flanc, grimaçai, les oreilles bourdonnantes.

— Dans ce cas, tu devras peut-être me porter aussi, soufflai-je.

Je me penchai en deux, dans le vain espoir d’atténuer ma souffrance.

Les heures passèrent. Nous gardions le silence, bien trop épuisés pour perdre de l’énergie à parler. J’avais soif, ma bouche me brûlait tant elle me semblait sèche. Mon estomac criait famine. J’aurais donné n’importe quoi pour manger, même un quignon de pain. Mes compagnons tremblaient de fatigue à côté de moi, tout aussi harassés.

Je n’aurais pu dire combien de temps dura notre attente. L’attroupement s’était peu à peu clairsemé. C’était bien pire, car seuls les plus acharnés et les plus déments s’agglutinaient encore autour de nous. Mes jambes, fatiguées à force de rester debout, me suppliaient de les soulager, ne serait-ce qu’un court instant. Mon corps endolori par le violent combat attendait que je m’allonge pour prendre un peu de repos. Tout juste parvenais-je à me maintenir, appuyé sur une jambe puis sur l’autre, dans l’espoir d’en chasser la douleur.

— Allez, viens donc dans mes bras, mon mignon. Tu dors debout. Tu pourras te r’poser autant qu’tu voudras, et je te promets que je te protégerai. Y’aura que mon gourdin qui pourra te toucher.

Celui qui avait parlé était le plus miteux d’entre tous. Rongé par la putréfaction, à l’haleine telle qu’elle en aurait fait raquer un lépreux, il se traînait au sol, une jambe comme paralysée et à moitié mangée par la gangrène. Il se pressait tant contre les barreaux qu’il en saignait du cou et de l’épaule, dans l’espoir d’être le premier à pouvoir nous attraper.

Je tressaillis, fermant les paupières un instant pour chasser cette image de mon esprit.

On m’agrippait. Des cris.

J’ouvris les yeux. J’étais allongé sur le sol.

J’avais dû m’endormir et tomber à terre. Le miteux avait réussi à me prendre le bras et je sentais les mains avides d’autres prisonniers se ficher dans ma peau. On m’attirait vers le bord de notre cage. Je tentai de me débattre, me dégager, sans aucun succès. Je vis avec horreur que mes doigts ne se trouvaient plus qu’à quelques centimètres de la mâchoire d’un des miséreux. Il allait... mordre ? Il voulait me les arracher ? Je frémis d’angoisse à cette image et redoublai d’efforts pour me libérer.

On me tirait à présent dans l’autre sens. Le Gros et nos deux camarades étaient venus à mon secours. Ils me tenaient par les chevilles et s’opposaient à mon avancée. Martin m’enjamba, distribua de violents coups de talons sur tout ce qui dépassait, sans distinction. Il asséna un coup de poing sur le coin du visage du miteux et lui cassa le nez dans un craquement d’os brisés.

— Pierre ! Debout ! me cria-t-il. D’autres arrivent, je ne pourrai pas les retenir longtemps !

Libéré, je me redressai aussi vite que je le pus.

Nous nous regroupâmes en hâte au milieu de notre carré, serrés les uns contre les autres. Nous reprenions notre souffle, laissant la terreur s’éloigner pour quelques instants.

— Merci, réussis-je tout juste à bredouiller. Sans vous, je…

— Alors, le puceau, on avait envie de dormir un peu, ricana le Grêlé. T’as pas été loin de finir à la casserole. Dommage que ça se soit passé si vite, j’ai même pas eu le temps de lancer les paris. Mais pour plus tard, t’en fais pas, tout est prêt. Ta cote est pas terrible, par contre. Faut croire qu’on t’donne pas beaucoup de chances de survie.

C’en était trop ! Je n’allais pas rester ainsi à subir sans réagir ! Quitte à finir, autant que ce soit en beauté. J’allais répondre au malfrat, mais on s’agita près des portes qui fermaient la salle. Trois gardiens s’y frayaient un passage à coups de matraque, tandis que deux autres, armés de fusils, couvraient l’entrée. La petite troupe se dirigea vers nous. Le sergent qui la menait fit tourner une clé dans la serrure de notre cage. Je sentis mon sang se glacer. On nous tira sans ménagement hors de notre protection. Plus rien à présent ne nous séparait de ces fous.

J’allais vendre chèrement ma peau, préférant la mort au déshonneur.

— Dégagez, les galeux ! hurla le sergent, distribuant ses douceurs aux plus méritants. Et vous, vous pourrez raconter que vous avez eu de la chance !

Un coup porté avec adresse dans mes reins m’invita à le suivre, tandis que mes camarades bénéficiaient du même traitement. Sans regarder les visages emplis de haine des autres prisonniers ni prêter attention aux invectives du Grêlé et de ses sbires, nous sortîmes des geôles, encore sous le choc de notre libération inespérée.

On nous escorta jusqu’à un bureau, celui du commandant de la prison. L’homme, sec, à la peau du visage luisant et aux cheveux gras, nous fixa durant de longues minutes. Ses yeux acérés nous détaillaient, alors que nous nous tenions en ligne devant lui.

Épuisés, nos corps martyrisés et nos esprits érodés par les tensions accumulées, nous ne ressemblions plus aux quatre jeunes hommes qui, quelques heures plus tôt, s’étaient mis en route pour une nuit de fête et de beuverie. Nos vêtements étaient en loques, Martin allait même pieds nus, ayant perdu ses chaussures dans la dernière bagarre. Nous empestions la sueur et la crasse, et un tenace effluve d’urine me fit penser que la Paluche avait dû mouiller ses culottes de frousse.

— J’ai pour habitude de laisser moisir un jour ou deux en geôles les freluquets dans votre genre, qui croient pouvoir troubler l’ordre public sans vergogne.

— Mais nous n’avons rien fait, osa La Paluche, mal inspiré.

La gifle qu’il reçut d’un des gardiens traça une balafre sanglante sur sa joue. Martin s’apprêtait à s’élancer pour lui porter assistance, mais je réussis à le retenir in extremis.

— Bien sûr, poursuivit le commandant, nullement perturbé par cette interruption, certains ne ressortent pas vivants, ou si peu, de cette expérience. Mais les plus résistants, une fois libérés, n’ont plus la moindre envie de faire parler d’eux.

Son visage se rembrunit, il continua d’une voix tranchante :

— Hélas ! pour mes petits protégés, et fort heureusement pour votre intégrité anatomique, vous avez un puissant protecteur. Très puissant. Qui n’a pas manqué d’intervenir dès l’instant où vous avez été arrêtés.

L’homme se leva, nous toisa de toute l’autorité dont il se revêtait. Il me dévisagea, tendit un doigt boudiné dans ma direction.

— Vous semblez être le chef de votre petit groupe. Je vais donc me fendre d’un conseil. Vous avez fait ce soir bien des mécontents. La bande du Grêlé, qui ne jure que de répandre vos viscères dans toute la vieille ville. Mes braves prisonniers, qui n’ont pu procéder à leur rituel de bienvenue à l’attention des nouveaux arrivants dans leur petit club. Et même jusqu’à certains de mes gardes qui se faisaient déjà une joie de monnayer votre protection. Après tout le mal qu’ils se sont donné pour vous garder en vie, vous leur auriez bien dû ça.

Il s’approcha de moi sur ses courtes pattes, m’attrapa par le col, le serra d’une forte poigne.

— En temps normal, ce séjour n’est là que pour calmer les ardeurs des gamins dans votre genre. C’est assez efficace. Mais, mes petits, vous avez la pègre sur le dos, grâce à votre ami le Grêlé. Je vous conseille donc vivement de quitter la ville. Au plus vite. Je ne voudrais pas avoir à gérer la paperasse pour quatre cadavres flottants dans la Meurthe. Je me suis bien fait comprendre ?

Je hochai la tête, à moitié étouffé. J’avais saisi l’avertissement.

Je savais combien la corruption gangrenait la police. Je n’espérais rien de ce côté-là. Tout reçus au concours que nous étions, nous ne pesions pas grand-chose face à un sac de pièces d’or.

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