Chapitre 2: L'attente

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Nous tremblions dans un silence de rigueur.

J'avais l'impression de me tenir ainsi depuis déjà un siècle, au moins. Mon ventre criait famine, à peine rassasié par l’immonde gruau servi à l’aube, qui devait nous tenir au corps jusqu’au souper.

Le roulement des tambours bourdonnait encore dans mes oreilles. Ordonnés par classes d’âge et par sections, nous reprenions l’hymne impérial, tandis que les couleurs s’élevaient au-dessus de nos têtes.

Cérémonie mille fois répétée. Parfaite. Immuable.

Je jetai de discrets regards alentour. Les sections étaient alignées avec soin et, dans leur uniforme, tous mes camarades se ressemblaient.

Ainsi organisés, seuls nos insignes distinctifs permettaient de ne pas nous fondre en un bloc monolithique. J’arborais pour ma part, sur l’épaule gauche de ma veste, l’emblème de ma filière scientifique, jadis brodé d’or : un compas dans lequel était enchâssé un rapporteur. Il se voulait le pendant du symbole maçonnique, comme pour imposer aux loges le pouvoir des écoles impériales.

D’autres, plus loin, portaient les armes des différentes sections. Certains seraient de futurs officiers de haut rang, ou des politiciens aux commandes de la nation. D’autres deviendraient des fonctionnaires d’État qui mèneraient d’une main de fer les institutions, ou des économistes chevronnés et influents chargés de remplir des caisses toujours vides.

Nous avions tous peiné pour parvenir à ce jour sacré et maudit à la fois. Les exclusions avaient été nombreuses au cours de ces années. Par faiblesses physiques ou intellectuelles. Ou parce que certains avaient tenté de résister à la machine qui nous broyait et nous remodelait. Peu importaient les pertes, nous devions rentrer dans les rouages de l’État. Nous connaissions tous le destin des disparus, et cela seul suffisait à nous inciter, jour après jour, à travailler plus encore.

Je reportai mon attention sur la longue estrade de bois. Elle semblait crouler sous les bannières, oriflammes et drapeaux, aux couleurs de l’empire vénéré. Face à nos rangs, elle barrait la cour d’honneur dans toute sa largeur, comme pour nous dissuader de toute velléité de fuite.

Le corps professoral avait pris place au sommet de ce poste d’observation. Les plus élevés dans la hiérarchie, assis sur de moelleuses chaises, me rappelaient avec cruauté combien mes muscles souffraient de cette position immobile dans le froid glacial. Le reste de l’encadrement s’était installé autour de cet îlot de puissance enseignante. Ce savant et incompréhensible ordonnancement faisait qu’un maître de conférences pouvait tuer un de ses collègues dans l’espoir de se rapprocher du sacro-saint Graal, cette demi-douzaine de chaises capitonnées au velours usé par les ans.

Tous avaient revêtu leur uniforme de cérémonie. Sortis de la naphtaline pour l’occasion, ils offraient un dégradé qui s’étendait du gris le plus profond au noir le plus sombre. L’enseignement ne devait pas se laisser distraire par la diversité ou l’originalité. Seuls ces amas de médailles et de rubans commémoratifs, que certains arboraient avec fierté à leur poitrine, étaient autorisés : ils récompensaient les services rendus à la nation, leur poids prêt à renverser les plus vieux et les plus rachitiques d’entre eux.

La voix du Directeur rompit le silence. Il s'avança et entama un des interminables discours dont il raffolait.

Empâté par de nombreuses années d’inactivité et de repas pantagruéliques, ses bajoues flasques se rehaussaient de lourdes paupières tombant sur son regard. Une fine moustache taillée avec soin barrait des lèvres charnues, dérisoire coup de crayon qui soulignait surtout la lourdeur de ses traits. Aux antipodes de la mode de la cour, où tout homme d’importance se devait d’arborer de fières bacchantes, cette excroissance pileuse accentuait plus encore l’aspect usé et défraîchi du personnage.

Seul son uniforme de cérémonie apportait un semblant de rigueur sur ce corps ramolli. Sorti pour l’occasion du fond du placard, il attendait de voir la pâle lumière du soleil une fois l’an. Trop étroit à présent d’au moins deux tailles, chacun des boutons dorés alignés sur son embonpoint risquait de se transformer en un dangereux projectile. La parure avait toutefois le mérite de contenir autant que possible les replis et excroissances de son porteur. Cet exploit équivalait au minimum à une victoire en infériorité numérique gagnée contre les Bédouins en plein désert. Le bicorne tenait avec peine en équilibre sur ce large crâne, et la ceinture tricolore en satin, rehaussée d’abeilles brodées de fil d’argent et nouée avec habileté comme la règle l’édictait, ne faisait que souligner cette gargantuesque silhouette.

Devant ce tableau, je louai une fois de plus la mémoire de celui qui, en des temps lointains, lui avait trouvé son surnom de « la Barrique », depuis repris par tous. Il se racontait même que ce sobriquet était remonté jusqu’aux oreilles du gouverneur militaire, qui s’en était esclaffé en pleine réunion. Le trouvant fort bien adapté, il en usait désormais en privé pour le désigner, au grand désarroi de son propriétaire.      

— Jeunes gens ! L’Empire vous a créés, qu’il en soit loué ! Il vous a apporté son enseignement, sa protection et sa maternelle attention. Il est temps de lui rendre au centuple ce qu’il vous a donné. Sa main nourricière vous a offert plus que ce que vous ne pouviez espérer. Vous devez à présent le seconder partout où le besoin s’en fera sentir. Et vous ne craindrez ni la soif ni la faim, ni les souffrances ni les périls. Vous y laisserez votre vie, si nécessaire, tant votre existence lui sera corps et âme vouée.

Une brève pause, après ce premier monologue. Figure de style oratoire éculée sans plus d’effet qu’un pet de moineau en pleine tempête, elle ne permit nullement d’ajouter corps et solennité à son discours. Conscient de cet échec, la Barrique reprit avec peine son souffle, telle une forge poussive qui s’apprêterait à battre le fer le plus coriace :      

— Les dernière-année auront l’honneur suprême de passer ce matin le concours impérial qui leur permettra de payer la dette qu’ils doivent à la nation, et dont vous devrez tous un jour vous acquitter. Soyez-en dignes, car l’Empire a besoin de vous, afin que rien ne puisse empêcher l’aigle de flotter toujours plus loin. Vos ainés y ont contribué, et vous serez leurs fidèles successeurs.   

Cette voix fatiguée, prête à s'éteindre à la fin de chaque phrase, symbolisait à mes yeux les années passées au sein de ce lycée. Le discours, monocorde, empli de la rhétorique impériale, ressemblait aux centaines d’autres que j’avais déjà pu entendre, répétés jour après jour. Reprenant les fondements de notre éducation, il galvanisait l’auditoire et l'emplissait d’une fierté et d’une fidélité sans faille. Nous pouvions ainsi accepter privations et souffrances pour la grandeur de l’empire.

À cette époque lointaine et dure, j’adhérais encore à ces valeurs, à l’instar de l’écrasante majorité de mes condisciples. Élevés dans la rigueur et le respect d’une nation militariste, nous inclinions par nature à une obéissance aveugle envers l’autorité de l'État. Nous ne pouvions imaginer un autre mode de pensée que celui qu’on nous avait inculqué dès notre plus tendre enfance, et plus encore durant ces cinq années d’enseignement.

Mon regard glissa le long de la façade de pierres blanches du bâtiment devant moi. Dans le ciel, je pouvais apercevoir ces tours d’acier qui s’élevaient à plus de quarante mètres, reliées par d’épais câbles métalliques. Ils dessinaient un inexpugnable treillis au-dessus de la cité, toile tissée par l’homme afin de le protéger de toute attaque aérienne.

Un dirigeable se découpa loin au-dessus de l’ensemble. Immense, il évoluait avec grâce. Le vrombissement de ses gigantesques hélices à quatre pales m’aidait parfois à trouver le calme dans mes nuits d’angoisse. Comme à chacune de ces visions, je me jurai d’un jour prendre place dans la spacieuse nacelle qui courait sous ce mastodonte de toile et d’acier. En mille occasions, je m’étais fait raconter le luxe de ces vaisseaux des cieux, la vitesse qu’ils pouvaient atteindre. Je rêvais de l’altitude à laquelle ils évoluaient, qui leur permettait de relier les capitales de l’Empire plus rapidement qu’aucun autre moyen de transport encore inventé. L’armée, bien sûr, les utilisait à volonté. Elle y déplaçait troupes et matériel partout où le besoin s’en faisait sentir, et déversait sur les villes ou les positions ennemies un déluge de fer et de plomb qui éradiquait toute résistance.

Tandis que je m’imaginais aux commandes de ces maîtres des cieux, me voyant fendre les océans et survoler les plus hautes montagnes à la découverte de lieux encore inconnus de l’homme, la Barrique poursuivait son œuvre. Sorti de son ronronnement de rigueur, le discours atteignit son apogée, et me ramena dans ma sombre réalité.

— Tout au long de ces cinq années, vous avez pu bénéficier du meilleur des enseignements. Montrez-vous-en dignes, faites briller les couleurs de notre lycée, et que son prestige rejaillisse dans l’Empire tout entier par l’exceptionnelle réussite dont vous ferez preuve !

Et pour ta propre gloire, par la même occasion.

Je tournai mon attention vers mes deux amis. Louis, raide et concentré, et Martin, plus loin sur ma droite. Il suait, soufflait et gardait son immobilité avec peine.

Il n'avait pas eu le temps de vider sa vessie.

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