Rencontre

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   Alors que nous étions en plein préparatifs pour les fêtes de fin d’année, le froid s’était abattu sur la ville.

Je traînais mollement mon spleen dans ma petite vie terne de célibataire. Trente ans, seule.

Bon... il faut le reconnaître, je l’avais bien cherché mais au bout de ces quelques années, le poids de cette responsabilité était lourde à porter.

Je n’avais pas goût à célébrer Noël avec ma famille, la redondance des blagues et des différentes remarques faites commençaient sérieusement à me peser, j’avais plutôt envie de m’échapper.

Avec quelques amis l’idée avait germé d’organiser une fête un peu à l’américaine en dehors de nos familles mais vraiment dans l’esprit de partage et d’amitié, tout cela dans un chalet loué à la montagne.

Je vous avouerai que cette perspective me redonnait un peu de baume au cœur.

Alors cahin caha, je me suis mise à la recherche de présents à offrir à mes amis.

Je suis partie de bon matin, histoire de ne pas tomber dans la cohue frénétique des achats de Noël que l’on peut rencontrer dans le centre-ville à cette période.

Effectivement, la vieille ville s’éveillait doucement dans ce froid matin d’hiver, au gré de l’ouverture des différentes échoppes installées dans les rues piétonnes. Un seul regret me parcourait, celui de ne pas respirer les odeurs de marrons grillés et de vin chaud qui parcourent ces mêmes endroits aux heures les plus passantes de la journée.

Évidemment, j’étais empreinte de nostalgie et d’un peu de tristesse, ces senteurs me manquaient pour m’imprégner réellement et totalement, de cet esprit de Noël.

Après quelques emplettes plus ou moins inspirées, je me retrouvais dans une ruelle, un peu frigorifiée face à une vitrine à me rappeler l’être qui m’avait tant aimée, et que je regrettais au plus profond de mon cœur.

Comment expliquer, voir ces quelques couples se promener amoureusement sur le pavé de cette vieille cité me montrait à quel point, il me manquait quelque chose, ou plutôt quelqu’un.

Ce quelqu’un à qui j’aurais pu donner mon bras pour venir me réchauffer après l’avoir quitté quelques dizaines de minutes pour acheter ce cadeau que j’avais prévu de lui offrir, le voir le sourire malicieux aux lèvres, les petits plis au coin des yeux, ces signes qui te disent tout bonnement qu’il avait trouvé la surprise qu’il allait te faire, et que bien évidemment tu ne devineras jamais ce que cela allait être.

Il n’y a pas que les couples, toute cette ambiance guillerette de festivités à venir me donnait l’impression que j’étais décalée, en dehors de tout cela.

Pourtant je m’efforçais de garder ce cap, je ne suis pas une rabat-joie de nature, et il me fallait enfouir cette tristesse en moi et la recouvrir par ma bonne humeur et mes sourires.

Bref...

Je ne sais pas pourquoi c’est cette vitrine en particulier qui avait contribué à déclencher cela en moi. Une vitrine un peu vieillotte où le commerçant s’était amusé à recréer un village dans un décor hivernal. Çà et là, de petits automates donnaient de la vie à ce petit village.

Ainsi, alors que je détournais les yeux de ce village de Noël en essuyant la larme qui venait de couler sur ma joue, je pose mon regard sur un sans abri qui, plus loin, faisait la manche.

Je dis sans abri, ce n’était pas une certitude, en tout cas il en avait l’air. Je le fixais d’un air un peu étonné car je ne l’avais pas vu arriver il était presque apparu comme cela, d’un claquement de doigt, enfin, peut-être n’étais-je que trop absorbée par la recherche du visage de mon bien-aimé sur les petites têtes cireuses de tous les personnages souriants de la vitrine.

Le sans abri en question était un black d’un certain âge et jouait de la guitare en chantant d’une voix particulière, pas rocailleuse mais un peu cassée.

Un contexte particulier avec un vieux blues qui résonnait dans la ruelle froide, je restais figée en regardant le nuage de respiration qui sortait de la bouche de notre chanteur.

Il tourna la tête vers moi en souriant, alors que je préparais de la monnaie pour déposer dans l’étui à guitare posé ouvert sur le sol.

Chose que je n’eus pas le temps de faire, car il finissait sa chanson puis m’adressa la parole d’une façon un peu poétique avec un accent africain bien prononcé :

- "Belle jeune femme qui s’approche de moi,

Voulez-vous m’aider à lutter contre le froid,

Oh ! dans vos yeux que tristesse et nul effroi,

les cordes de ma guitare me cisaille les doigts,

et dans votre cœur vous avez tellement froid.."

Sa prose me fit sourire et je constatai qu’il semblait frigorifié, et quelque chose de spécial se dégageait de lui.

Ne nous le cachons pas, souvent les mendiants, Sdf et autres marginaux nous inspirent souvent un peu de dégoût, ou plutôt du rejet et très souvent de l’indifférence. Ils nous semblent transparents, ou plus précisément, nous nous efforçons de les rendre transparents.

Celui-là, avait une vraiment quelque chose de particulier, une lumière vive brillait dans ses yeux.

Je ne savais pas ce qu’il se passait, peut-être le fait de ne pas être transparente moi non plus à ses yeux, qu’il me regarde avec cet œil si particulier en utilisant ces mots si particuliers, j’avais donc au creux du diaphragme comme une boule de chaleur qui naissait. Et cette sensation m’était jusqu’alors inconnue.

Mécaniquement des mots sortirent de ma bouche :

- Voulez-vous boire un café avec moi ?

- Ce n’est pas de refus chère madame.

Il se releva, et paraissait d’un coup plus jeune qu’il n’en n’avait l’air quelques instants auparavant.

Nous avons marché en silence jusqu’à la petite place qu’il y avait au débouché de la ruelle.

Au coin opposé, il y avait un salon de thé avec un comptoir de vente donnant sur l’extérieur.

Le propriétaire nous servit chacun un long café dans un gobelet en carton.

La chaleur du breuvage nous réchauffait les mains doucement.

Ensuite, nous nous sommes assis sur la pierre froide de la fontaine de la place des templiers. L’eau de la fontaine avait été coupée en raison des risques de gel, et la commune l’avait décorée de telle sorte que notamment le soir, le passant pouvait avoir l’illusion que des jets de lumières étaient projetés en lieu et place de l’eau.

Nous restâmes quelques instants côte à côte sans dire un mot à regarder les passants qui traversaient la place.

Puis, mon joueur de guitare interrompit le silence :

-C’est fou tous ces gens qui semblent tristes en cette période de l’année..

-Je, je n’avais pas remarquée, mais je ne sais pas, je vois des gens affairés, pressés, certains concentrés, mais tristes, je ne vois pas, à quoi voyez vous cela ?

- VOUS avez tous un point commun… le regard. Votre regard est vide et terne. Vous, mademoiselle, c’est encore plus facile vous pleuriez...Et voir vos jolis yeux éteints ce n’est pas concevable…

Surprise et bousculée par ce qu’il venait de me dire, je plongeai littéralement le nez dans mon gobelet en espérant y disparaître. Si un illustre inconnu, me perçait à jour, alors mes amis dans quelques jours allaient le deviner tout de suite.

Je tentai de reprendre un peu le dessus :

-Oui mais vous savez, on a beau être à Noël, à moins d’un miracle… vous n’y pourrez rien. A moins de me trouver un masque ou des lunettes pour occulter tout cela…

Mon voisin se mit à soupirer.

- Comment vous appelez vous ?

- Carole et vous ?

- Gabriel… Bon. Allez, Carole, disons que pour les fêtes et grâce à votre générosité, vous avez gagné le droit ou plutôt le divin a décidé de vous offrir un vœu à réaliser, un vœu, rien que pour vous… lequel serait-il ?

- Là ? comme ça ? Vous êtes drôle,vous, je ne sais pas…

- Réfléchissez bien, votre vœu le plus cher, celui que vous pourriez voir réaliser.

Mi-amusée mi-perturbée, je regardai Gabriel en pensant trouver un air goguenard ou blagueur… mais non, il me fixait l’air le plus sérieux du monde, avec une intensité et une brillance que je n’avais jamais rencontrées jusqu’ici…

- Ben euh… on est dans le domaine de l’irréalisable, techniquement impossible…

- Tentez toujours…

Je me mis à penser à mes amours mortes…. Mon amour trop tôt parti. Le faire revenir…. Ou me permettre de le rejoindre…. Comme ça d’un coup de baguette magique…

Sans que je ne puisse dire un mot, Gabriel dit :

- Oubliez tout de suite la deuxième option, votre temps ici n’est pas fini…et ce n’est pas une option d’ailleurs.

Interloquée…. Stupéfaite…. Je balbutiai :

- euh… euh… - mais comment avait-il deviné cela ? - je, j’aurais aimé lui dire au moins une fois que je l’aime…

Gabriel se leva en souriant, remis sa housse de guitare sur l’épaule et :

-Soit. Merci pour le café Carole, peut- être aurons-nous le plaisir de nous rencontrer plus tard… Dieu seul le sait. Et Joyeux Noël.

- Ben au- revoir et joyeux Noël à vous.

Il se retourna avec un grand sourire :

- Je n’y manquerais pas.

Il partit d’un bon pas et disparut au coin de la rue. Quelque chose attira mon regard à l’endroit où il était assis.

Un petit objet brillant, à y regarder de plus près, c’était un médiator, cela ne pouvait qu’être à lui, le seul guitariste dans les parages.

Je me suis saisie du petit objet, il était en espace de nacre noir, dessus étaient gravées deux ailes d’ange et le prénom Gabriel.

Plus de doute.

Je suis partie en courant dans la direction qu’il avait prise, je ne pourrais pas le rater, la rue empruntée est longue.

Je débouche dans ladite rue… personne, du moins pas de trace de mon guitariste.

Le premier passant qui passe me dit qu’il n’a croisé personne et encore moins un black avec une guitare dans le dos...bizarre.

Je fais demi-tour interrogative… où est-ce qu’il a bien pu passé.

Toute la journée s'est déroulée, en pensant à cette rencontre hors du temps avec cet individu bizarre, mais la vie a repris son cours, et la chasse aux cadeaux également.

Dans les jours qui ont suivi j’ai pu terminer mes achats, puis mes préparatifs avant le début des vacances et le départ pour la montagne.

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