Chapitre 37 - Meurt la terre quand pousse la graine (2)

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Nellis pinçait entre ses griffes la graine, l’observant en détail dans la lumière du soleil. Les veinures blanches scintillaient, donnant l’illusion de s’arracher à la graine et de flotter au vent tels les filins de soie d’une toile d’araignée.

─ Tout ça me paraît assez fumeux.

Jilam se lova contre le corps nu enrobé de moiteur de son amante. Son index commença à jouer avec le discret nombril égaré dans son puits. Nellis ronronna, frissonnante.

─ Plantons-les et voyons ce qui pousse.

─ Autant les gober tant que tu y es.

─ On peut aussi.

Sourcil dressé, Nellis détailla son époux.

─ Des fois je me demande si tu n’es pas né sans instinct.

Le jeune homme se garda de lui donner le plaisir d’une réponse, préférant accentuer ses caresses.

─ Mon instinct appelle l’évidence. Dayl ne m’aurait pas donné ces graines si elles étaient dangereuses.

─ Le simple fait que tu te fies à cette outre à liqueur ranime mes doutes quant à ton équilibre mental.

─ Les chamans peuvent entrevoir des bribes du futur, dit-on. Tu n’es pas curieuse ?

─ L’avenir m’indiffère autant que le passé. Les oracles sont trompeurs. Et rien n’affirme que ces graines possèdent une vertu prémonitoire.

─ Alors plantons-les. Elles inaugureront ton nouveau jardin, suggéra un Jilam à l’humeur épanouie.

─ Les arbres qui en pousseront pourraient tout aussi bien déchirer le tissu du temps et créer un vortex qui avalerait ciel et terre. Non, je n’y toucherai pas. En tout cas pas avant de les avoir soigneusement étudiées.

Jilam, enhardi par sa ténacité, s’engouffra dans le creux moelleux du cou de sa femme et y fit pleuvoir un assaut de baisers. Leur lit de lichen humide formait un doux matelas sous leurs corps alanguis.

─ Tu peux toujours interroger Dayl, suggéra-t-il.

─ Cet ivrogne ? Jamais de la vie !

─ Je te comprends. Rien que le souvenir de son odeur la ressuscite.

La discussion en resta là. Tandis que l’obscurité s’épaississait à l’ombre des cascades, et malgré l’averse couvant sous le froid aiguisé, les napes de vapeur réchauffaient l’air en tenant en respect la menace des sombres nuées.

À son entrée dans la cabane de Niu, le couple fut accueilli par un concert de langues râpeuses. Mousse-qui-pique s’attelait à nettoyer Jilam des oreilles au menton tandis que Mú se chargeait de la même besogne avec Nellis. Le dîner sous l’aulne des champignons, cèpes angelotes et galimatias ramassés sur le chemin des sources. L’estomac bercé d’arômes de rêve, ils s’endormirent, tous dans le même lit, Mousse-qui-pique lové contre Mú, Nellis lovée contre Jilam.

Dans le secret de la nuit, deux soupirs alanguis, mélopées entravées par l’aube naissante.

Le lendemain évolua sans anicroches. La lune pleine avait mangé les rancœurs de la veille. La matinée de Jilam fut consacrée à bêcher le futur jardin de Nellis. Cette dernière occupait ses journées à reconstituer sa pharmacie et n’avait jamais le temps pour autre chose.

Cette distance nourrissait les tensions entre eux. Tensions qui s’étaient accrues depuis la mort du vieux chêne et la destruction de leur ancienne tanière. Jilam en imputait la cause à Nellis et la perte tragique d’un de ses cœurs sans pour autant lui reprocher. Quant à Nellis, elle exécrait son entêtement, exacerbé depuis leur rencontre avec Ëjj le semi-elfe autour de la question des enfants. Elle avait beau lui répéter en long, en large que leur mariage serait à jamais stérile, il n’en démordait pas.

─ Je te le répète pour la millième fois : ces choses-là ont un prix ! Tu souhaiterais que notre enfant subisse la même vie qu’Ëjj ? Quel parent cela ferait de toi, de nous ?

Ses arguments tombaient chaque fois dans l’oreille d’un sourd. Pour Jilam, qui avait grandi dans un milieu clanique, à qui on avait inculqué que la famille était tout et la transmission de l’héritage une obligation morale, à ses yeux, engendrer des enfants ne saurait être soumis à condition. D’un point de vue plus intime, il désirait fonder une famille avec Nellis comme une extension de son amour pour elle. Il ne pouvait concevoir que leur relation se confine à eux deux, et Mú, et Mousse-qui-pique. C’était irréalisable. Longtemps, il avait cru son rêve réalisable, mais l’apparition d’un semi-elfe de sang humain porteur de malédiction avait anéanti ses espoirs aussi sûrement que le cœur de son épouse avait été consumé par le néant. En ayant un enfant, il rêvait de conjurer sa propre enfance, de réparer les torts qu’il avait subi, de restaurer sa confiance dans la figure parentale en enfilant cette responsabilité.

─ Je veux bercer un corps chaud et non plus une pierre froide.

─ La pierre restera froide comme mon ventre demeurera vide. Aussi sûrement que la nuit supplante le jour.

─ Sorcière sans cœur !

Maudits coups de colère, nourris par la fatigue, qu’il regrettait aussitôt le chaos de son esprit évaporé. La faute à ses sommeils agités de songes où il court après des rires d’enfants, rires qui se muent en pleurs mais qu’il ne peut consoler faute de discerner leur provenance car un voile l’aveugle. Ce voile, il le sait, est sa mort, cette mort qui marche vers lui tandis qu’il court vers elle, dans l’attente du moment de leur inéluctable rencontre.

Honteux, il avait passé maintes nuits à ruminer ses fautes et à maudire sa nature en l’absence de Nellis partie à la cueillette, dans le froid de leur cabane vide, avec pour seul réconfort les songes bienheureux de Mousse-qui-pique. Combien de fois, à son retour, s’était-il excusé sans se confondre, les yeux rouges mais non de larmes, stoïque malgré la honte ? Combien de fois l’avait-elle pardonné ?

Leurs caprices affectaient Mú et Mousse-qui-pique. L’un s’évadait dans ses chasses tandis que l’autre disparaissait, parfois durant des jours entiers sans donner le moindre signe de sa présence.

Regrets après regrets. Ainsi, la graine grandit. De la terre elle se repaît jusqu’à ce que celle-ci dépérisse. La graine meurt à son tour, et de ses cendres renaît la terre. Regrets après regrets.

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