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Le lendemain matin, Bernard n’était pas très en forme. La longue pause du milieu de la nuit l’avait conduit à un cruel manque de sommeil. Il réussit néanmoins à se préparer dans les temps.

Tout son parcours, depuis que le réveil se mettait en route, jusqu’à son arrivée au travail, était minuté, et il ne changeait que très rarement l’ordre de ses actions, sous peine d’être perturbé et d’en oublier.

Sans cesse, il dut se concentrer, ce qui lui requerra de gros efforts. Il ne pouvait faire confiance à ses réflexes.

 

Quand, enfin, il ferma la porte de la maison et avança jusqu’à son véhicule garé dans l’allée, Adeline passa une tête ébouriffée par la fenêtre de la chambre, à l’étage :

— Tu penses à ramener à manger pour ce soir, chéri ?

N’osant perturber une nouvelle fois son cerveau, il demanda à son épouse de le faire pour lui :

— C’est mon tour ? T’es sûre ?

Elle lui répondit d’un haussement des sourcils accompagné d’un sourire satisfait ainsi que d’un mouvement de haut en bas du menton. Comme si elle pouvait penser qu’il cherchait à se défiler.

— Bon, j’essaierai de pas oublier.

 

Il ouvrit la portière, monta et partit à une allure plus modérée que les autres jours. Il savait que les différentes fonctionnalités de sa voiture le préviendraient en cas de danger, mais préférait ne pas trop tenter le destin.

 

Une vingtaine de minutes lui furent nécessaires, soit à peine plus que d’habitude, pour atteindre le parking de soixante places. À cette heure, il n’était encore qu’à moitié plein. Chaque emplacement portait un nom, ainsi il alla directement à celui qui lui était réservé.

Tout en marchant vers l’entrée du bâtiment principal, Bernard repéra deux individus qui le rejoignaient.

Eux avaient l’air de bonne humeur :

— Tiens, voilà Louveau ! Et on dirait qu’il est pas dans son assiette, ce matin.

Son regard resta bas et sa voix grave :

— Salut. Thierry ne viendra pas aujourd’hui.

— Un RTT sécu ? Ce n’est pas son genre, pourtant, à Thierry.

Le second prit alors la parole. Il semblait avoir deviné puisqu’il joignit ses poignets en croix, comme s’il portait une paire de menottes et réprimanda son compagnon.

— Tu n’as jamais rien compris à la vie…

 

Les arrestations pour « comportement étrange » – c’était le nom qu’on leur donnait officiellement à l’époque – avaient tendance à se multiplier, tout en restant cependant dans une limite très basse.

Les journaux en parlaient régulièrement, sans pour autant y attacher une importance particulière. C’était surtout pour remplir les pages, un peu comme les chiens écrasés, quand les voitures n’étaient pas encore équipées en série de dispositifs pouvant les éviter.

 

Bernard passa la porte de l’usine devant ses collègues.

Il marcha droit vers son poste de travail, le long de la première chaîne de montage. La seconde, derrière, était déjà presque complète. C’était bientôt l’heure de les démarrer.

Il s’assit et enleva sa veste. Après avoir retroussé ses manches, il positionna ses avant-bras dans les orifices ronds, de chaque côté du siège. Lorsque tous les ouvriers eurent fait de même, une sirène annonça l’imminence du lancement. Quelques secondes plus tard, juste après une deuxième sonnerie, la chaîne se mit en marche.

Il était huit heures pile à la grosse horloge placée au-dessus de l’entrée. Tous les manipulateurs étaient immobiles. Ils regardaient des bras mécaniques s’affairer sur les carcasses qui passaient devant eux par à-coups.

L’usine était l’une des trois dans le monde qui produisaient des Sarpads, la toute dernière génération d’hélicoptères au profil plat et anguleux utilisés aussi bien par les militaires et la police que certaines compagnies privées. Il s’agissait de modèles assez petits, pouvant transporter quatre personnes, pilote compris, ou bien deux avec une cargaison. Ils étaient pourvus de série d’un armement rudimentaire, que des options pouvaient venir renforcer. Leur maniabilité en faisait un atout puissant. Par contre, leur autonomie était relativement limitée, mais des variantes plus grosses et plus lourdes existaient également.

*

Aucun événement particulier ne vint troubler la production durant la matinée.

À midi pile, la chaîne s’arrêta après un nouveau coup de sirène.

Chacun se détendait à sa manière. Les uns s’étiraient dans tous les sens, d’autres papotaient avec leurs voisins, et d’autres encore marchaient le long des postes de travail. Une fois les habituels contrôles terminés, une petite musique annonça officiellement la pause-déjeuner, et les doubles portes à côté de l’entrée de l’atelier s’ouvrirent, libérant le passage vers le réfectoire.

 

Sans se bousculer, tout le monde s’y dirigea pour récupérer sa ration de nourriture.

Il s’agissait d’un plateau rectangulaire, contenant une brique d’eau ou de jus de fruit, une assiette de légumes au choix, une autre avec viande maigre ou poisson, et pour finir une barquette de salade ou de laitage.

Depuis longtemps, les diététiciens étaient passés devant les intérêts financiers, et les menus, confectionnés avec soin, étaient imposés aux salariés. Personne ne cherchait à s’en plaindre. En effet, les saveurs n’étaient pas négligées, les calories sérieusement contrôlées, et ça n’était qu’un seul repas dans la journée, les autres étant à la libre discrétion de chacun.

 

Bernard n’était toujours pas plus souriant quand les deux mêmes collègues vinrent s’installer à ses côtés pour manger.

Le premier prit la parole :

— On comprend que tu sois triste, mais tu sais comment c’est arrivé, pour Thierry ?

Le second baissa la voix :

— Comme d’habitude, ils nous collent un remplaçant sans aucune explication, et surtout avec une expérience au ras des pâquerettes…

Bernard ne répondit pas. Ses collègues s’éloignèrent alors, comprenant que la seule chose qu’il désirait était la tranquillité.

Il mangeait du bout des lèvres et s’arrêta quand il fut à la moitié de son repas. Son estomac serré ne pouvait plus rien accepter.

A cet instant, il remarqua un homme, qui regardait autour de lui tout en jetant sa nourriture dans un coin sombre derrière une grande plante verte. Bernard pensa « encore un », mais refusa de le dénoncer. Ce n’était pas son affaire. Il n’était pas du genre à vendre quelqu’un. Même un inconnu. Même pour une récompense. Car dans le but de motiver les troupes, des carottes étaient proposées à chaque délation. Rien d’extraordinaire, bien sûr, mais suffisamment malgré tout pour réveiller les plus vils instincts qui sommeillent en chacun.

 

Son humeur s’arrangeait. Il se leva et fit les quelques pas qui le séparaient de ses collègues. Ceux-ci l’accueillirent avec des sourires compatissants, mais attendirent qu’il daigne rompre le silence, ce qu’il fit bientôt, sans quitter sa nourriture des yeux :

— Hier soir, il a proféré des menaces à Son encontre et a blasphémé. Adeline n’a pas pu résister longtemps.

Son voisin posa sa main sur l’épaule de Bernard. Il voulait être réconfortant :

— T’en fais pas. C’était son destin. Il n’a jamais eu sa langue dans la poche, Thierry. Il en était à deux ou trois avertissements, déjà, en quelques années à peine.

Le second collègue avala une bouchée puis ajouta :

— Ouais, Il est plus strict, ces jours-ci. Y a pas si longtemps, Il laissait passer plusieurs insultes avant d’intervenir aussi radicalement… Peut-être Thierry a fait encore d’autres écarts qu’on savait pas ?

 

La sirène fit retentir midi et demi. Tout le monde rendit son plateau, qu’il soit vide ou pas, et les portes se refermèrent. Chacun reprit sa position de travail.

Quand la chaîne se remit en marche. Un sifflement résonna dans tout l’atelier. Un bruit strident et continu, qu’une lumière vive et blanche vint compléter.

Bernard fut persuadé d’avoir fait une bêtise à cause de sa fatigue. Le manque de concentration ne l’avait pas perturbé de toute la matinée, mais après avoir absorbé la nourriture, il pensa que la digestion avait eu raison du peu de force mentale qui lui restait.

 

Après avoir contrôlé son tableau de bord, tous les voyants et les afficheurs, puis les bras mécaniques qu’il manipulait, l’évidence s’imposa : il n’était pas en cause.

Visiblement, les autres étaient dans le même cas. Tout le monde se regardait, s’interrogeait du regard, mais la chaîne avançait toujours et il fallait tenir la cadence, coûte que coûte. Quelques paroles furent échangées, brèves et intermittentes.

 

Au bout de quelques secondes, une lumière très violente vint de la droite de Bernard. Comme des cloisons séparaient chaque individu, et bien que les places étaient connues de tous, il était impossible de savoir qui en était responsable.

Dès que la sirène signala l’arrêt du travail, toutes les têtes se dirigèrent dans la même direction. Les mains se libérèrent des commandes, et les sièges se mirent à tournoyer après que leurs occupants eurent sauté au sol.

 

L’un des maillons, au milieu de la chaîne, se trouva vite encerclé. Il s’agissait de celui que Bernard avait vu se débarrasser de son déjeuner.

Les curieux tentaient de se rapprocher le plus possible, mais le bruit puissant et la lumière aveuglante les maintenaient à plus de deux mètres. Le corps semblait incandescent. Des rayons blancs lui sortaient par tous les orifices naturels, ainsi que d’autres. Il avait basculé en arrière, les bras écartés, vibrant, comme s’ils cherchaient à fuir le tronc. Ses jambes étaient coincées sous le pupitre, mais avaient les mêmes symptômes. Une formidable énergie se dégageait de lui.

 

Après plusieurs spasmes, il retrouva une inertie calme et le sifflement se transforma en un silence assourdissant. L’effet aveuglant cessa également.

Une vingtaine d’hommes, habillés d’un uniforme aussi rouge que ceux qui s’étaient occupé de Thierry la veille, pénétrèrent dans l’atelier avec une force et une synchronisation presque surnaturelles. Ils repoussèrent tout le monde et installèrent rapidement une bâche sur le malheureux. Ils se chargèrent ensuite de mettre en place un périmètre de sécurité

Bernard bouillonnait à l’intérieur. Sa main s’ouvrait et se fermait à un rythme soutenu. Son regard fuyant témoignait d’une activité cérébrale intense.

*

Au même moment, le responsable de l’usine était debout dans son bureau. Il faisait face à une grande vitre – en fait une glace sans tain – qui dominait tout l’atelier où les hommes habillés d’uniformes avec un signe distinctif rouge écartaient les ouvriers du corps inanimé.

Son visage reflétait un mélange de résignation et de dépit. Sa main frottait son menton par intermittence tandis que ses yeux balayaient la scène pour n’en perdre aucune miette.

Il se retourna pour faire face à trois hommes, vêtus à l’identique, qui restaient derrière un quatrième, disposant quant à lui d’un indicateur noir orné d’un liseré doré. Il semblait être le chef. Il était d’ailleurs le seul à parler.

Décontenancé, le responsable lâcha tel un soupir :

— Voilà, ça y est. C’est terminé.

L’homme en noir avait une mine satisfaite ainsi qu’un ton de voix enjoué quand il prononça :

— Merci de votre coopération, Monsieur. Il saura s’en souvenir, croyez-le. Et évitez cet air déconfit, on dirait presque que vous regrettez de l’avoir fait.

— Vous savez très bien de quoi il s’agit.

— Depuis le temps, vous ne vous y habituez toujours pas ?

Revenant à la contemplation morbide du spectacle, le patron changea de sujet :

— Et que va-t-il arriver à mon usine ? Les autres fois, vous faisiez votre… opération vers la fin de la journée, ça ne posait pas de problème.

Il marque une pause avant de terminer :

— Je les fais reprendre le travail dès que vous avez embarqué le corps ?

— Non. Vous n’avez qu’à renvoyer les ouvriers chez eux pour la journée, ils reviendront demain. Nous vous laisserons un ordre officiel vous dégageant de toute responsabilité et vous donnant droit à un dédommagement. Ce n’est qu’un accident des plus banals, cependant nous savons faire preuve de reconnaissance envers ceux qui nous facilitent la tâche.

 

Le directeur ne répondit pas. Son dégoût était palpable. Les mains liées par cet individu hautain et sans cœur, il ne pouvait faire autrement que le satisfaire, même si c’était à chaque fois plus difficile à supporter.

L’homme à l’insigne noir fit signe aux autres de sortir en premier. Juste avant de passer la porte lui-même, il se retourna en souriant :

— Et si vous avez encore des employés qui ne mangent pas, prévenez-nous aussitôt. Surtout s’il s’agit de remplaçants fraîchement débarqués. Notre travail consiste avant tout à débarrasser la totalité des détritus !

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