La piste des ogres

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­Elle ne sait plus depuis quand elle chemine. Elle ne peut pas voir les âmes sentinelles immobiles qui la suivent du regard.
D'un caillou blanc à l'autre, elle se dirige vers un piège : la tour de l'ogre.

Si elle y faisait attention, elle pourrait observer qu'autour d'elle, d'autres femmes marchent en silence dans la même direction, elles viennent d'autres horizons.
Des dizaines de femmes…
Un autre caillou blanc… sur le versant…

Et plus loin, l'ombre dressée d'une tour, comme un sens donné, une réponse à un besoin viscéral.
Les âmes immobiles chantent, dans l'écho de leur transparence, l'alerte qu'elles-mêmes ont ignorée. Elles font vibrer l'air, le tambour de leur douleur ; c'est inutile : elles seules peuvent s'entendre.

Les yeux rivés au sol, la jeune femme repère la pierre suivante et avance de quelques pas…
La tour se précise.
C''est une marche automatique et rythmée par un cœur fragile à aimer.
On a besoin d'elle là-bas, elle le sent. Dans la tour un homme est prisonnier qu'elle pourrait délivrer. Dans son esprit l'empreinte d'un regard désespéré a inscrit une requête de délivrance, elle se sent l'âme d'un soldat, d'une mère louve… Un caillou blanc, c'était le premier…

Elle ne peut pas profiter de sa vie et de ce qui est offert, il lui semble qu'il y a toujours un prix à payer. Qui donc est-elle qui pourrait l'éviter ?
Et si sa vie était belle, ce regard désespéré l'a ternie pour toujours.
Elle ne peut être belle la vie que si ceux qu'on aime sont heureux… Un cailloux blanc, c'était le deuxième

Des dizaines de femmes suivent des centaines de cailloux, vers la tour. Elles comprennent sans peine qu'elles ont toutes fait le même choix. Elles supposent que dans les murs vers le ciel, chacune d'entre elle trouvera celui qu'elle doit sauver.

L'ombre de la tour assombrit encore la terre noire de la colline qui s'accentue. Les petits cailloux blancs ont perdu de leur éclat. De si prés la construction inquiète…
Les âmes sentinelles immobiles grimacent d'effroi.
Les femmes convergent vers une entrée démesurée. Le gouffre de l'appel qui s'adresse à leurs cœurs fragiles rayonnes d'un triomphe secret.

Nul homme à sauver dans la tour, nul regard désespéré... Il y a bien une créature, autrefois un homme. Le pouvoir qu'il a sur le cœur des femmes, l'a rendu insatiable d'un amour qui néanmoins ne peut le nourrir. Perverti désormais, le gardien de la tour est un ogre.

Les premières femmes entrent sans se retourner. Elle se livrent sans y penser, désireuses d'être utiles, indispensables. Elles ne doutent pas que leur force d'aimer consolera le désespoir de l'être qui les demande, qui les a appelées. En retour elles seront aimées pour toujours… un caillou blanc, c'était le dernier.

L'ogre dévore un cœur après l'autre, jouissant de l'amour qu'on lui donne sans mesure . Les femmes s'offrent à l'holocauste de ce mirage tenace. Elles s'offrent jusqu’à vider toute leur personne, jusqu'à leur ressembler et les rejoindre, les âmes sentinelles sur les collines.

La jeune femme lève les yeux du chemin de cailloux, pour la première fois, elle interroge son désir de vivre, sa force d'amour. Elle écoute les silences de celles qui se sont sacrifiées. Elle entend le rire d'un ogre qu'aucune souffrance ne semble arrêter.. .

Elle recule.

L'ogre change son visage, supplie de son regard d'enfant, pleure de désespoir et l'assure qu'elle seule peut le changer, et qu'il est le seul à savoir l'aimer.

Elle recule.

L'ogre s'assoie, voûte son dos dans une posture de résignation totale. Et tisse à toute vitesse un habit de coupable qu'il lui jette…

Elle s'arrête.
Il se redresse avec un soulagement tel, qu'elle est sûre d'avoir fait le bon choix. Mais l'ogre a faim et manque de patience pour piéger sa proie :
« Viens vite j'ai besoin de toi… »

Une âme effleure la jeune femme pas tout à fait transparente, pas tout à fait vidée. Le regard le l’éthérée est vide, son chagrin tangible, toute confiance l'a quittée, elle n'est rien sans lui vive ou décédée…

Elle recule.

Sur le sol elle scrute les petits cailloux blancs, ce ne sont que des mensonges semés aux vents. L'ogre n'a plus prise, son masque aimable ne peut plus dissimuler son appétit, c'est la seule chose qui compte, et cette jeune femme qui lui échappe l'indiffère soudain : elle ne lui donnera plus ce dont il a besoin.

Elle se sauve.

Il suffit de remonter un caillou après l'autre, pour retrouver les collines vertes et les promesses d'amours foisonnants. Il suffit de se savoir aimable pour éloigner les ogres, pour que circule dans le cœur une tendresse qui se donne et se reçoit. Il suffit d'ignorer les cailloux blancs.

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