Quelqu'un d'autre

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Craig considéra pendant un long moment le bol de soupe brûlante qui était posé devant lui, observant la turbulence apparaître dans les volutes de vapeur qui s'élevaient depuis la surface du liquide sirupeux.

Il prit sa cuillère et regarda Angelska qui lui souriait de l'autre côté de la table, essayant de comprendre à quoi il pouvait bien penser, ainsi prostré. Comment pourrait-elle en avoir la moindre idée ? se demanda-t-il avec amusement. Angelska était une très belle femme, vraiment. Cela faisait maintenant un petit moment que Craig passait du temps avec elle. Il l'avait rencontrée lors d'un grand dîner mondain organisé par Ivan Rokov.

Angelska était une grande femme élégante à la beauté slave sidérante. Et puis elle était gentille. Mais c'était tout. Elle et Craig n'avaient strictement rien en commun. Il avait bien pensé à rompre, mais rompre de quoi ? Leur liaison n'en était pas vraiment une. Alors, pour faire les choses en douceur, Craig s'était mis en tête de lui faire comprendre qu'il ne la considérait que comme une amie, une présence féminine agréable dans son grand appartement au luxe froid et épuré. Le message commençait à passer. Angelska passait effectivement de moins en moins de nuits avec lui. Son attitude devenait plus raffinée, moins sensuelle. Lorsqu'elle lui demanda gentiment comment était la soupe, il lui répondit poliment qu'elle était délicieuse, tout en se disant qu'elle était devenue une super employée de maison. Elle faisait son ménage et lui cuisinait un bon repas tous les soirs.

Craig ne comprenait pas trop ce qu'elle voulait mais, de toute évidence, elle se plaisait dans son rôle de femme fonctionnelle. En fait, de l'extérieur, Angelska semblait être véritablement sa femme. Et c'était peut-être bien justement ce qu'elle cherchait : s'afficher avec le plus grand généticien de la planète dans les soirées mondaines tout en profitant de sa carte de crédit et donc de son train de vie. Elle était un peu arriviste, comme lui, mais elle était très modérée. Jamais elle ne ferait de folie avec sa carte de crédit. C'était une femme sage à la splendeur immaculée.

Alors, après tout, pourquoi vouloir s'en séparer ?

C'était ainsi que, de l'extérieur, Craig et Angelska formaient un petit couple élégant, né sous le signe de la réussite et de l'humilité. De l'intérieur, ils étaient deux entités un peu froides et solitaires qui se respectaient mutuellement, reliées dans une enveloppe de vie commune et par quelques accès torrides de sauvagerie sensuelle – qui revenaient cependant de moins en moins souvent.

Après avoir fini de dîner, Craig se leva sans un mot et alla se poser devant la grande baie vitrée d'où il surplombait Moscou.

Il entendit Angelska se lever puis commencer à desservir la table, dans un silence feutré. Il s'appuya contre la vitre, le front au contact de cette surface froide et lisse, observant sa respiration se condenser, brouillant son regard. Il essuya la condensation avec sa main, puis laissa vagabonder son regard dans la nuit de la capitale.

Il avait une vue imprenable sur la Moskova, blanchie par le froid et bordée d'une nuée de lumières d'automobiles. C'était fascinant. Craig aimait à observer le monde ainsi depuis son promontoire. Il avait toujours l'impression de surplomber le monde entier. C'était une sensation qu'il adorait. Voir tout le système, toutes ses formes, dans leur plus totale complétude, alors que tous ces gens là, en bas, ne pouvaient en voir qu'une infime partie.

C'était grisant.

S'il devait y avoir un Dieu, c'était sans doute la sensation la plus proche qu'on pouvait en avoir.

Mais c'était ridicule.

De là-haut, il voyait tout, mais il ne savait rien. Combien étaient-ils, dans ce taxi ? Que pouvaient-ils bien se raconter ? Craig soupira. Son repaire n'était pas celui du pouvoir ni de la connaissance ; il n'en avait que les trompeuses apparences. Mais qu'importe. Craig n'avait jamais prétendu tout savoir. Il n'était pas du genre à le vouloir, d'ailleurs. Il avait ses domaines de prédilection, et il s'y tenait. Le génie génétique bien sûr, mais aussi toutes les sciences en général, l'Histoire, la philosophie. Qu'est-ce qu'il en avait à faire de savoir combien ils étaient, là, dans ce fichu taxi ? Et pourquoi aurait-il bien vouloir savoir ce qu'ils se disaient ? C'était sans la moindre importance. Alors Craig arrêta d'y songer, préférant savourer cette sensation diffuse de planer sur le monde et d'en saisir l'immensité.

Mais, inévitablement, il se remit à penser à ces gens, là, tout en bas. A ce qu'ils se disaient. Et qu'il ne saurait jamais.

En fait, Craig aimait à penser qu'il s'en fichait éperdument, mais il savait que c'était faux. Il avait appris à se construire une carapace pour se protéger de ce monde qui l'effrayait tant, mais il n'aimait pas se voiler la face. Alors, de temps en temps, il essayait de faire le point et il s'autorisait à penser à ces sujets qui, d'habitude, le mettaient mal à l'aise au point qu'il préférait ne pas y penser. Mais il était trop intelligent pour savoir que la réussite ne se construisait pas sur le déni, encore moins sur l'aveuglement. Sa carapace était solide et fonctionnait efficacement, mais s'il voulait la renforcer, il ne suffisait pas de la consolider ni de la refermer en entier. Non. Craig savait que pour être solide, il devait s'ouvrir, et réfléchir à ces sujets qui le hantaient plutôt que de les refouler.

Craig focalisa donc son attention sur cette vie grouillante en contrebas, dont il était détaché, mais qu'il aimerait pourtant bien rejoindre de temps en temps. Suffisait-il d'avoir de l'argent pour réussir ? Certes non. Craig pensa à toutes ces petites discussions anodines qui grouillaient, là, en bas, par millions. Il aurait tant voulu en être.

Mais du haut de sa tour d'Ivoire, c'était peine perdue.

 Et lorsqu'il descendait dans la jungle, tout le monde l'évitait, se méfiait. C'était indubitablement un signe de reconnaissance de sa prestance, que beaucoup lui enviaient, mais Craig en était plus mortifié qu'autre chose.

Car, à bien y réfléchir, combien Craig avait-il d'amis ? S'il ne prenait pas en compte ses collègues ou les relations intéressées qui se multipliaient autour de lui – Angelska la première –, que restait-il ? Bien peu de choses assurément. Et Craig le vivait assez mal. Lui qui n'avait qu'une crainte dans sa vie, qui était justement de la gâcher, il se dit que tout ça était bien mal engagé. Alors, oui, il avait eu beaucoup de belles femmes à ses pieds, on lui avait rendu tous les honneurs, attribué tant de récompenses. Il avait vu et vécu tant de choses aux quatre coins du monde. Mais des amis, sincères et proches, en avait-il vraiment ? Craig en doutait fortement. Et il se demandait ce qui, du vécu ou des amis, avait le plus d'importance.

Et ça le prenait au ventre, comme une douleur.

En fait, ce n'était même pas une douleur, c'était un mélange, indéfinissable, à mi-chemin entre la douleur et la peur. La peur de rater sa vie.

Ca lui vrillait l'esprit.

Craig soupira. Ce n'était pas ici, en Russie, que les choses s'amélioreraient. Allait-il un jour rentrer au pays ? Le devait-il ? Mais le pouvait-il seulement ? Il essaya de porter à son esprit une image mentale, mosaïque de visages de ceux qu'il avait laissés là-bas.

La mosaïque était grande et grouillait de couleurs, laissant présager d'une foule immense. Mais en zoomant, on se rendait compte que ce foisonnement n'était qu'un flou artistique et trompeur. Craig se voilait la face. Il n'avait personne à retrouver là-bas. Il essaya de faire défiler dans sa tête les portraits d'hypothétiques personnes qu'il aimerait revoir. Ses parents, bien sûr, mais après ? Les photos se succédaient, comme sur un écran d'ordinateur, avec un nom et un commentaire. Parfois, avec un peu de chance, ce commentaire faisait quelques lignes. Mais le plus souvent, il se réduisait à quelques simples mots. Des fois, il n'y en avait tout simplement pas. Il ne restait que le nom. Ou le prénom. Voire juste des initiales. Ou un son, un souvenir. Une vague idée. Un visage, tellement flouté que jamais il ne pourrait l'identifier.

Craig frémit à cette idée.

Son corps tout entier fut pris d'un spasme, et il secoua la tête de déni.

Il fit quelques pas dans le salon pour se changer les idées. Il marcha autour de la grande table basse en verre, au milieu de laquelle trônait une grande bouteille de whisky. Il sourit. Car cela faisait tellement cliché. Il n'était pourtant pas du genre à rentrer le soir et à se servir quelques verres de whisky, comme aimaient à le faire beaucoup de gens de son âge en rentrant d'une journée de travail épuisante. Craig aimait bien l'alcool, ce n'était pas le problème. Il se mettait même fréquemment minable, mais il ne buvait pas quotidiennement. Il était plutôt du genre à se servir un bon jus de mangue, le soir en rentrant. C'était bien meilleur pour la santé, et puis c'était surtout bien meilleur tout court.

Une fois, Komarov était venu passer la soirée ici, à discuter travail autour de cette table. Craig s'était servi un jus de mangue, tandis que Komarov sirotait une vodka. Craig se souviendrait toujours de la discussion qu'ils avaient eue.

— Tu as mis quoi dans ton jus ? avait demandé Komarov.

— Rien du tout. Juste de la mangue.

— Ah ?

— Oui.

— Tu ne mets jamais rien dedans ?

— Oh, si !

— Ah, voilà! Tu coupes ton jus avec quoi ? Rhum ?

— Non.

— Vodka ?

— Non plus.

— Téquila, alors ? Whisky ?

— Non, non.

— Eh bien alors ? Tu mets quoi, à la fin, dans ton foutu jus de mangue ?

— Du jus de goyave.

Komarov en était resté scié. Puis ils avaient tous les deux éclaté d'un immense fou rire. La même soirée, alors qu'il se faisait tard, Craig avait fini par daigner se servir un peu d'alcool et, Komarov aimant la vodka, il avait préparé des Bloody Mary. Komarov lui avait demandé de bien le corser. Ce que Craig avait fait. Et Komarov de s'étouffer avec un Bloody Mary pas spécialement fort en vodka, mais terriblement corsé en piment, poivre, gingembre, sel et céleri. Ce fut le second grand fou rire de la soirée. Oui. Craig aimait bien Komarov. Mais, une fois encore, était-ce un véritable ami ? Craig avait des raisons d'en douter.

Et les récents déplacements de Komarov à Turin, en Italie, n'étaient pas pour le rassurer.

Perdu dans ses rêveries, Craig repensait à ce qui pouvait bien être arrivé au numéro 101. Il n'entendit pas Angelska s'approcher dans son dos. Elle vint se serrer contre lui avec douceur, pour ne pas le surprendre. Il émanait d'elle une chaleur terriblement sensuelle, sans équivoque.

Mais il n'en avait pas vraiment envie. Il avait quelqu'un d'autre à l'esprit.

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