Chapitre 2

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Une vague d’air froid s’engouffre dans le Tommy café lorsque Lila et Ambre pénètrent dans l’établissement. Elles sont accueillies par une odeur enivrante, un mélange de fumée et de caramel, le brouhaha des conversations et le tintement des cuillères contre les assiettes. Au même moment les deux amies reniflent, se regarde et poussent un soupir d’aise. Elles adorent cet endroit branché et atypique de Montréal. A chaque fois qu’elles sont en ville, elles s’y arrêtent. Souvent juste pour boire une bonne boisson chaude, mais parfois elles y viennent aussi pour travailler et sortir de la maison. Elles font un signe de tête à la serveuse Alice, un petit bout de femme tout mince avec les cheveux violets et une énergie débordante. Elles s’installent à une table isolée dans un coin de la pièce. Le café se situe dans un bâtiment historique du vieux Montréal, mais l’intérieur est moderne et chaleureux avec des tables en bois et des plantes suspendues un peu partout. Alice s’approche pour prendre leur commande :

- Je vais prendre un thé vert, s’il te plait, demande Ambre.

- Et moi un chocolat chaud.

- Super c’est noté. Alors vous avez du monde au chalet en ce moment, malgré ce temps ? Il fait un de ses froid dehors, c’est horrible.

- On a deux trois week-ends bien remplis, mais sinon c’est plutôt calme. On va essayer de voir comment attirer plus de monde, parce que pour sortir deux salaires convenables pour l’instant ça ne suffit pas, répond Lila.

- Ne vous inquiétez pas les filles, vous allez vous en sortir. Je dis toujours à ma copine qu’il faut qu’on vienne vous voir un week-end, mais avec mes horaires ici et son métier d’infirmière c’est un peu compliqué. Toutes les personnes que je connais et qui sont venues chez vous sont enchantées. En tout cas votre projet est super, il ne faut pas que vous abandonniez.

- Compte sur nous, on est plus motivées que jamais. Et maintenant que les travaux sont finis et que les gens commencent à nous connaître, on va pouvoir se développer un peu plus, dit Ambre avec enthousiasme.

La serveuse s’éloigne pour préparer leurs boissons. Lila sort un porte document de son sac à main et le pose sur la table.

- Bon on s’y met ? Qu’est-ce que tu as pensé des idées de la comptable ?

Elles sont venues en ville pour faire le bilan de leur activité en ce début d’année. Malgré tous leurs efforts et l’énergie dépensée, leur entreprise n’est toujours pas viable pour deux, surtout hors saison touristique. Ce qui inquiète Lila le plus, c’est qu’elles doivent payer les emprunts qu’elles ont contracté pour payer l’achat et la rénovation du chalet. Si elles ne trouvent pas des solutions pour augmenter leurs retombées économiques, elles iront droit dans le mur. Et ça, c’est quelque chose que Lila ne pourra pas supporter. Si elle a tout quitté en France, c’est pour recommencer sa vie à zéro, pour effacer ses échecs passés. Si elle devait échouer aujourd’hui, sur ce projet qui lui tient tellement à cœur, elle ne s’en remettrait pas. Ce serait trop pour elle. Elle sait qu’Ambre pense la même chose qu’elle. Elles ont mis tout ce qu’elles avaient dans cette entreprise : leur âme, leur cœur, leur sueur, leurs larmes. C’est un peu leur bébé commun et elles ne veulent pas le lâcher. Lila s’inquiète de leur situation et elle a peur que son associée se voile la face. Ambre a une tendance à l’optimisme assez hors du commun. Lila n’est pas non plus défaitiste, loin de là, mais son amie voit toujours le bon côté des choses et les minimises pour épargner les autres ou s’épargner elle-même. La serveuse revient avec leur commande lorsque Ambre commence :

- J’en dis qu’on est quand même pas mal dans la merde. Ça m’a totalement foutue le cafard cette réunion. Ok, on s’en sort plutôt très bien pour deux jeunes frenchies fraichement débarquées, mais il va falloir mettre les bouchées doubles si on veut s’en sortir véritablement et durer dans le temps.

- Oui, ça c’est sûr. Qu’est-ce qu’on pourrait mettre en place pour se développer ? Déjà au niveau de la chambre d’hôte on ne peut pas faire plus en termes de capacité, on est au maximum. Et pour les chalets on pourrait en construire d’autres, mais ça a un coût. Je pense que les quatre qu’on a pour l’instant sont suffisants.

- Oui, là-dessus on est d’accord. On ne peut pas accueillir plus de monde, on n’arriverait pas à le gérer. Je pense que là où il faut qu’on agisse, c’est au niveau du remplissage. Attends, j’avais les chiffres quelque part sur ma tablette. Ah voilà ! On fait le plein en juillet et août, c’est pas mal en juin et septembre, mais le reste de l’année c’est mou. Je pense qu’il faut qu’on propose des choses qui attirent les gens sur cette période, notamment l’hiver avec la neige et les sports d’hiver.

- En automne aussi il y aurait plein de possibilités ! Les couleurs sont tellement belles ici. Il faut qu’on propose des choses spécifiques pour chaque saison. Le tout c’est de trouver quoi faire.

- Peut-être qu’on pourrait attirer les gens en leur proposant des séjours thématiques, incluant des activités selon la saison ? Je dis ça au pif, mais aider à la cueillette des pommes en septembre-octobre, proposer des séjours d’immersions selon les fêtes : Noël, le jour de l’an, Halloween. Cela changerait de nos prestations habituelles et apporterait une plus-value.

- C’est une super idée ! Pour nous aider on pourrait essayer de s’associer à d’autres. Par exemple, les guides accompagnateurs pour proposer des randonnées découverte de la faune et de la flore de la forêt. Je pourrais aussi proposer des ateliers cuisine, s’enthousiasme Lila.

- Le truc à savoir, c’est est-ce que ça suffira ? En parallèle on pourrait développer un peu plus notre activité agricole. Tu penses que c’est faisable ?

- Oui maintenant qu’on a tout remis en état, les plus vieux arbres devraient avoir un meilleur rendement. Je pense que ce serait bien aussi de planter plus de variétés de pommiers et peut être d’autres fruitiers. On a la place, donc autant en profiter.

- Avec tes talents de cuisinière tu pourrais transformer une partie de la récolte pour faire des confitures, des compotes, des jus, qu’on vendra aux visiteurs. On pourrait aussi les présenter lorsqu’on fait les marchés avec les fruits en vrac. Ça serait trop bien ! J’imagine déjà à quoi ressembleraient les étiquettes. Et puis ça permettrait de montrer à tous ces vieux cons qui n’ont pas cru en nous, fin surtout en toi, que notre verger est au top.

Lila est très fière de son verger. Elle y a laissé des litres de sueur, mais c’est un projet qu’elle mène à bras le corps. Quand elles sont arrivées sur le continent américain, elles ont épluché des tonnes d’annonces immobilières et visité une quantité incroyable de biens. Elles ont eu de nombreux moments de découragement, se disant qu’elles avaient fait le mauvais choix. Mais le miracle s’est produit. Elles étaient au Tommy, en train de boire un café pour se réchauffer, en cette fin octobre. Elles étaient assises à une longue table commune et juste à côté d’elles se trouvait un vieux monsieur, tout de gris vêtu, en train de lire son journal. Le bruit de la cuillère qui choque la tasse les avait faites se tourner légèrement vers lui. Et c’est là, sur la dernière page, qu’elles l’avaient vu. Elles s’étaient regardées d’un air entendu. Leur complicité est telle, qu’en général elles n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre, un simple regard suffit. Elles avaient attendu que le monsieur finisse son café et qu’il repose son journal sur la table avant de lui demander si elles pouvaient y jeter un coup d’œil. Avec un sourire, il le leur avait tendu en disant : « Vous pouvez le garder, je l’ai déjà lu deux fois ce matin, je n’apprendrais rien de nouveau ». La photo n’était pas très nette, toute petite et en noir et blanc, mais leur intuition leur disait qu’il fallait absolument qu’elles visitent cette maison. C’était un 31 octobre. Le ciel était sombre, il avait plus la veille. Des vapeurs de brumes s’accrochaient aux sapins, un petit vent frais faisait virevolter les feuilles dans un balais aux couleurs chatoyantes. Le temps avait paru s’arrêter, s’éterniser quand elles s’étaient engagées sur le petit sentier de terre. Lorsque la maison s’était enfin dévoilée, elles en avaient eu le souffle coupé. Alors oui, elle était dans un piteux état : le bois du chalet était totalement pourri par endroit, les ronces s’accrochaient à la balustrade de la terrasse, poussant leur avancée jusqu’au toit. La porte était à moitié arrachée, pendant de travers en poussant un couinement lugubre à chaque mouvement. Après avoir visité la maison, du moins les parties qui ne menaçaient pas de s’effondrer sous leur poids, l’agent immobilier leur avait montré le terrain, qui comprenait un bout de forêt, un grand jardin, mais surtout un immense vergé abandonné au milieu des mauvaises herbes. Les pommes étaient tombées et pourrissaient aux pieds des arbres, mais le site était incroyable. C’est à ce moment-là que Lila avait ressentis un sentiment puissant. Elle avait eu la certitude profonde, presque viscérale, qu’elle se trouvait là où elle devait être. Qu’elle avait trouvé sa place. Elle avait regardé son amie et avait su qu’elle ressentait la même chose. Ambre d’ordinaire inarrêtable ne parlait plus du tout. Elle regardait autour d’elle, comme si elle percevait des choses qu’elle seule pouvait discerner. Elle laissait sa main en contact constant avec les éléments : le bois de la porte, la pierre des murs, l’eau qui gouttait par la fuite du toit dans la cuisine, les feuilles des arbres. Lila en était sure, Ambre captait à sa manière l’énergie puissante qui se dégageait du lieu. Elle avait toujours eu un intérêt et une fascination particulière pour le monde invisible, les énergies de la nature et des Hommes et semblait en harmonie avec cette maison. Elles s’étaient trouvées toutes les trois : une maison en ruine prête à s’écrouler, une jeune fille au cœur brisé et une autre en quête de confiance en elle. Elles allaient se réparer mutuellement, du moins Lila l’espérait et pour l’instant elle était fière du chemin parcours. Aujourd’hui, elle a réussi a trouver une certaine paix auprès de ses arbres. Dieu sait qu’elle y a passé du temps, sur ce bout de terrain, à arracher les ronces, les mauvaises herbes, à apprendre avec un voisin comment tailler les pommiers. C’est devenu au fil des mois son refuge. Quand, au début de leur aventure elle avait un coup de mou, elle allait se réfugier auprès d’eux. Quand elle repensait à Maxime, elle allait passer ses nerfs à entretenir les allées. Avec la nature, il n’y a pas de jugement, pas de mensonges, pas de trahison. On est nu, impuissant devant elle et pourtant, tellement vivant.

Après avoir longuement débriefé, les deux amies s’apprêtent à sortir du café. Au même moment, la porte s’ouvre sur un grand blond au physique avantageux. Ambre le fixe un moment avant de se retourner, les yeux pétillant de malice.

- Tu as vu le mec qui vient de rentrer ?

- Oui j’ai vu, se met à rire Lila devant son air enjoué. Arrête de la mater comme ça, tu vas nous faire repérer !

Ambre n’est pas la plus discrète quand il s’agit d’agir sans se faire voir. Il ne faut jamais lui dire retourne toi discrètement. Discrètement ne fait pas partie de son vocabulaire. Lila l’a appris de nombreuses fois à ses dépens.

- Tu pourrais aller lui parler. Ne me dis pas qu’il ne te plait pas, on a les mêmes goûts…

Ambre laisse sa phrase en suspens, tout en haussant les sourcils plusieurs fois afin de la provoquer.

- Non je n’irais pas. Je sais que tu veux me caser à tout prix, mais je suis très bien toute seule. Allez vient, on y va avant que tu ne te tape la honte de ta vie à l’observer comme ça. Tu me remercieras plus tard.

Elle prend Ambre par le bras et l’entraîne dans la rue glacée. Elle sait bien que son amie veut l’aider, mais elle ne se sent pas prête. Pas encore. C’est trop tôt, encore trop douloureux. Et puis qu’est-ce qu’elle lui aurait dit à ce mec ? Elle ne l’aurait jamais abordé comme ça, frontalement. Et de toute façon il ne l’aurait jamais remarquée, elle, si banale. Elle n’est pas moche, elle en convient, mais les gens ne se retournent pas sur son passage. Ambre, même si elle ne s’en rend pas compte, attire tous les regards. Son physique déjà en impose avec son mètre quatre-vingt, ses grands yeux sombres et expressifs et sa voix grave et puissante. Tout ceci est accentué par son look grunge-rock qu’elle cultive en portant des couleurs sombres, beaucoup de bijoux et un maquillage prononcé. Alors à côté, Lila se sent parfois invisible, elle qui ne porte que des vêtements sobres et plutôt classiques, qui ne se maquille pas beaucoup non plus. Elle a bien essayé quelque temps de s’habiller de façon un peu plus « branché », mais ça ne lui plait pas. Elle a l’impression d’être déguisée. Ambre lui répète tout le temps qu’elle est très bien comme elle est, avec ses cheveux foncés qui ondulent et donnent du volume à son carré, ses lèvres pleines et ses yeux rieurs. « Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ! Je perds un temps fou au quotidien à paraître présentable alors que toi tu es parfaite sans artifices. », lui a-t-elle avoué un jour. Donc elle a décidé de la croire. C’est elle, un point c’est tout. Il faut dire aussi que Lila est plutôt bien dans sa peau. Elle aurait pu totalement perdre ses moyens et sa confiance après les épreuves qu’elle a vécues, mais étonnement elle s’en est plutôt bien sorti de ce côté-là. Elle sait ce qu’elle vaut, qui elle est et quels sont ses principes. Là où elle a plus de mal, c’est lorsqu’il faut faire confiance aux autres. Elle a monté une véritable forteresse pour se protéger du mal qu’on pourrait lui faire. Seule Ambre à la clé et a le droit d’y pénétrer. Et encore, même ça, c’est parfois difficile. Parce que si elle se laisse allée, si elle montre ce qu’elle ressent, elle n’aura plus le contrôle et elle donnera à la personne la possibilité de l’atteindre. Elle s’est promis que ça n’arriverait plus jamais. Sinon elle sera détruite pour de bon.

***

En ce mardi soir sans clients, les filles ont décidé de se faire une soirée pizzas-séries. Depuis leur rendez-vous chez la comptable il y a dix jours, elles n’ont pas arrêté de réfléchir aux différentes possibilités pour élargir leur activité. Lila a commencé à élaborer quelques recettes de confiture et de jus pour la vente et Ambre essaye de trouver des partenaires avec qui elles pourraient proposer des activités et des séjours thématiques pour les clients. Autant dire que même si les gîtes sont vides et que la chambre d’hôte tourne au ralenti, elles ne chôment pas du tout. L’excitation de la nouveauté leur a redonné un élan de motivation incroyable. Elles accueillent quand même cette soirée au calme, sans boulot, avec joie. Elles vont enfin pouvoir se poser un peu.

Pendant que Lila réchauffe les pizzas à la cuisine : champignons mozzarella et saumon crème, Ambre prépare le salon. Elle va chercher deux plaids moelleux dans la buanderie, installe les couverts sur la table basse et allume la télé pour lancer Netflix. Elle en profite pour remettre du bois dans la cheminée et va s’assoir confortablement sur le canapé en cuir beige. Elle jette un coup d’œil à son téléphone lorsque Lila arrive, emmenant avec elle une délicieuse odeur de fromage fondu. Elle lance alors le premier épisode de Stranger Things. Tout le monde a parlé de cette série, mais elles ne l’ont jamais regardé, donc c’est le moment. Ambre prend un part de pizza et se concentre sur l’intrigue. Elle ne peut s’empêcher de jeter des regards furtifs à son portable. Pas de messages. Rien d’étonnant, elle commence à en avoir l’habitude, mais à chaque fois, cela lui fait un peu plus mal. Pleins de questions se bousculent dans sa tête depuis le départ de Noah. Pourquoi il ne lui parle presque plus ? Est-ce qu’elle a fait quelque chose qui l’a blessé ? Est-ce qu’il s’ennuie avec elle ? Pourtant, avant son départ elle avait l’impression que tout allait bien entre eux, ils étaient heureux. Du moins c’est ce qu’elle pensait, ce qu’elle ressentait. Ils riaient, se chamaillaient, discutaient pendant des heures de tout et de rien, se touchaient… mais quelque chose a changé, et ce qui la rend malade, c’est qu’elle ne sait absolument pas quoi. Ambre lève tout à coup la tête et s’aperçoit que Lila la regarde fixement. La télé n’émet plus de son, l’image est fixe. Elle a mis sur pause.

- Pardon, tu m’as posé une question ?

- Oui et ça doit bien faire une minute rit Lila. Je te demandais si ça allait. Tu as l’air ailleurs.

- Désolée. C’est juste que Noah m’a dit qu’il m’appellerait dans la journée, mais comme d’habitude, il ne l’a pas fait. Je commence à en avoir l’habitude.

- Ça ne s’arrange pas entre vous, hein ?

- Non pas vraiment. Ça va faire un mois qu’il est parti et il ne m’appelle pas et c’est à peine s’il répond à mes textos. J’ai bien essayé de lui en parler, mais à chaque fois, il me dit que je le soule avec toutes mes questions, que je me prends la tête pour rien. Je voudrais le croire, véritablement, mais je n’y arrive pas. Il me cache un truc, je le sens.

- Peut-être qu’il est juste trop débordé et fatigué par le boulot ?

- Peut-être, mais son comportement a changé. D’habitude, il est toujours enthousiaste pour tout, fait des blagues et me chambre tout le temps, mais là, il est froid et disant. Il me raconte à peine ce qu’il fait. Je ne sais même pas sur quel chantier il travaille. Il m’a juste dit que c’était dans les Alpes et qu’il allait donner un coup de main à son père. Je peux comprendre qu’il a eu besoin de le voir après trois ans d’absence, mais il y a quelque chose d’autre. Il me raccroche limite au nez, comme si ça le soûlait de me parler. Je suis complètement perdue, soupire Ambre.

- Je ne sais vraiment pas quoi te dire ma belle, la soutien Lila en lui mettant la main sur le bras. Laisse-lui du temps et vous verrais bien où vous en êtes quand il reviendra. Je suis sûre que ça va s’arranger.

- Tu crois qu’il…

La voix de la jeune femme se casse. Elle ne sait jamais trop comment aborder le sujet avec son amie. Elle ne se sent pas très à l’aise et préfère lui éviter de se rappeler des mauvais souvenirs.

- Laisse tomber…

- Je sais très bien ce que tu es en train de penser. Tu te demandes s’il te trompe, s’il a rencontré une autre fille. Je ne pense pas. Je connais Noah moins que toi, ça c’est sûr, mais s’il y a bien une chose que je sais, c’est qu’il t’aime. Tu ne le vois peut-être pas, mais la façon dont il te regarde ne trompe pas. Tu es la seule à ses yeux.

- Je suis désolée de t’embêter avec mes histoires de cœur. J’ai totalement plombé la soirée.

Ambre essuie les larmes qui se sont accumulées aux coins de ses yeux avec sa manche et tente un sourire mal assuré pour dédramatiser la situation.

- Je sais ce qu’il te faut ! Bouge pas !

Lila se lève et disparait dans la cuisine.

Au même moment le téléphone d’Ambre, posé sur la table basse, sonne. Elle se précipite pour l’attraper et fixe un instant le fond d’écran. C’est une photo de Noah. C’était en août, un soir où il faisait chaud. Ils avaient décidé d’aller se balader dans la forêt après une longue journée de travail et s’étaient posés au bord de la rivière. Noah avait sorti son carnet et s’était mis à dessiner. C’était son exutoire et il était très doué. Ambre avait pris un livre, mais ne l’avait pas ouvert. Elle s’était contentée d’écouter le bruit de l’eau qui tourbillonnait sur les rochers, les feuilles qui bruissaient dans la brise, le chant des oiseaux, la mine du crayon qui frottait le papier. Elle avait fermé les yeux, s’était sentie en paix, entourée de la nature et de la présence rassurante de l’homme qu’elle aimait à ses côtés. Une énergie étrange et furtive l’avait alors traversée. Elle s’était sentie minuscule dans ce monde, mais à la fois immense. Elle s’était sentie vivante, heureuse. Elle voulait garder un souvenir de cet instant et au moment où elle avait appuyé sur l’appareil photo, Noah l’avait fixé avec une intensité incroyable. C’était sa photo préférée de lui, on ne voyait que ses grands yeux verts, bordés de longs cils noirs. La lumière faisait ressortir son teint mat et les boucles de ses cheveux ébènes. Le retour à la réalité fut brutal.

Je ne pourrai pas t’appeler. Cette semaine c’est le rush ici. On fait un Skype bientôt. Promis. Il faut qu’on parle. Qu’on parle vraiment. Bonne nuit.

Il faut qu’on parle. Qu’on parle vraiment. Cette simple phrase fait voler en éclat le peu de courage qu’Ambre a réussi à garder. Les larmes s’échappent maintenant librement de ses yeux, en un flot continu. Elle se sent bête d’avoir aussi peur de ce qu’il pourrait lui annoncer. Après tout, parler est la seule chose qu’elle demande depuis le début. Lila tente de la rassurer un moment, puis sort sa botte secrète : un pot de glace Ben & Jerry saveur caramel brownies, la préférée d’Ambre.

- On ne va pas continuer à regarder Stranger Things, c’est trop déprimant pour ce soir. On va revenir aux bons vieux classiques, déclare Lila sure d’elle.

Ambre a l’impression d’être dans une vraie sitcom pour ado, une cuillère de glace à la bouche, en chantant à tue-tête avec Lila : « Just a small town girl, livin' in a lonely world. She took the midnight train goin' anywhere… », mais cela lui fait beaucoup de bien. Lorsque Rachel et Finn entament le refrain, elle se dit qu’elle va essayer de les croire.

Don’t stop belivin’.

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