Maman est morte - récit érotique

7 minutes de lecture

Toute relation érotique doit être vécue de manière qu'il vous soit facile d'en évoquer une image avec tout ce qu'il y a de beau en elle.

Le Journal du séducteur (1843) de Søren Kierkegaard

Maman est morte.

C'est ce que j'ai dit à tes enfants quand je leur ai annoncé la nouvelle.

Quand je m'adressais à toi, je disais plutôt : "Andrée", ou "mon amour", ou "lumière de ma vie", ou "ma biche", ou même "ma petite cochonne". Je disais n’importe quoi, sans réfléchir, les mots qui me venaient en te parlant. C’étaient des témoignages d’affection, et tu aimais bien. Sauf la fois où je t’avais appelée "ma petite chose". Tu n’avais pas vraiment apprécié, et tu avais su me le dire d'une façon très claire et très délicate à la fois. Rien qu'en y pensant, les larmes me viennent aux yeux.

Quand je m'adressais à tes enfants, je parlais de "maman", comme eux. Ils ont presque mon âge, ils comprenaient.

Je ne leur ai pas dit : elle est morte hier soir pendant qu'on était en train de faire l'amour. Mais eux m'ont évidemment posé la question, ils voulaient savoir comment tu étais morte. Alors, j'ai dit : elle est morte pendant la nuit ; hier soir elle allait bien, je l'ai trouvée sans vie ce matin. Je crois qu'il valait mieux mentir, ils me détestent de toute façon et ils m'auraient probablement accusé de t'avoir tuée, s'ils l'avaient su.

C'est vrai qu'il y avait un risque. Tu le connaissais. Je le connaissais. Mais tu avais choisi. Tu préférais mourir comme ça que de te trainer pendant des années en luttant contre la déchéance physique. Tu avais à peine 70 ans, mais tu savais que tes problèmes cardio-vasculaires étaient insolubles et qu’ils risquaient de t’emporter en cas d'effort trop important.

Tu avais déjà eu trois accidents cardiaques, et, malgré les traitements, tu déclinais. Depuis longtemps, tu avais arrêté l’équitation, qui avait été la grande passion de ta vie, et l’origine de notre rencontre. Tes activités physiques, ces dernières années, c’étaient la marche dans la nature, le jardinage, dans ce beau et grand jardin que tu avais créé et chéri, et elles te devenaient de plus en plus difficiles. Tu t'astreignais à les pratiquer tous les jours, au moins une heure le matin et une heure l'après-midi, par tout temps. Chaque fois que je le pouvais, je me libérais de mon activité professionnelle, je t’accompagnais, je t’aidais, portais tes outils, te soutenais quand tu en avais besoin. Tu étais fragile, mais c'étaient des moments heureux pour nous deux, nous étions ensemble, j’avais l’impression de te protéger, de t’être utile.

Tu ne voulais pas terminer ta vie alitée, ou en fauteuil roulant. Tu aurais été contente de mourir en faisant l’amour, tu me l'avais dit plusieurs fois.

Tu aimais tellement baiser, ma cochonne ! Quand nous nous sommes connus, il y a 25 ans, et je m’en souviens comme d’hier, tu étais déjà veuve. Tu avais perdu ton mari, un peu plus d'un an auparavant, et tu étais en manque de sexe !

Je suis tout de suite tombé sous le charme : tu étais si belle ! Si intelligente ! Si fine ! D'une classe folle ! Quand nous nous sommes rencontrés, tu m'as plu tout de suite, j’admirais ta silhouette élancée quand tu faisais galoper ton cheval vers l’obstacle. J’admirais ta façon de parler, sèche et hautaine avec les imbéciles, intelligente et compréhensive avec les gens que tu appréciais. C’est lors d’un concours hippique que nous nous sommes connus. Tu montais ton cheval, et moi je montais ceux des autres.

Il faut croire que je t’ai plu aussi. Tu m’as presque mis le grappin dessus, tu m’as séduit par surprise et tu m’as accepté comme j'étais. Moi qui n'avais jamais connu de femme auparavant, à 24 ans, je suis devenu hétéro ! Mes amis n'en revenaient pas.

Comment est venu le désir entre nous ? Tu connaissais la musique, tu as fait ce qu'il fallait, ce dont j’avais besoin sans le savoir. Pour ma part, je découvrais un monde inconnu, j'étais troublé. Au début, nous passions beaucoup de temps ensemble, nous discutions, nous nous promenions dans la nature, à pied, à cheval. Et puis, un jour, nous nous sommes rapprochés physiquement, enlacés, caressés, embrassés : tout ça, je connaissais déjà, mais jamais avec une femme. Et puis j'ai eu la surprise de constater que j'avais du désir pour toi : je bandais quand je te serrais contre moi. Une drôle de révélation.

Nous avons décidé de faire l'amour, et c'est là que ma vie a basculé. Un jour, dans ta chambre, nous nous sommes dévêtus, nous nous sommes couchés sur ton lit. Je t’embrassais, mais j’étais très intimidé. J’étais ému, c’était ma première fois la première fois que je voyais une femme nue, qui s’offrait à moi. J’avais tellement envie de te toucher, de te caresser, et en même temps j’avais tellement peur, je faisais des efforts pour contenir les tremblements de mon corps. Mon esprit était paralysé, et mon sexe était tendu.

Tu as compris ma gêne, tu as pris les devants. Tu m’as saisi la main, tu l’as posée sur ton corps, sur ton ventre, sur tes seins. Sans parler, tu l’as guidée, et, par gestes, tu m'as tout expliqué. Ton mode d’emploi personnel. Tes zones sensibles. Je t’ai caressée doucement. Tes seins, tes cuisses, tes fesses... mes lèvres posées sur les tiennes… Et puis tu as pris mon doigt, et tu m'as fait explorer ton intimité la plus secrète. J'ai découvert l'existence de ton clitoris, tu m'as montré comment prendre soin de lui. Et puis tu l’as amené jusqu'à l'entrée de ton vagin. Un monde inconnu pour moi. Humide, chaud, accueillant.

Il y avait des gestes naturels. Avec les lèvres ou la langue, j’adorais caresser tes mamelons, mais ta grotte était un peu plus inquiétante ; au début, je n'osais la visiter avec la bouche, ce n'est venu que plus tard. Par contre, ma bite en érection y a naturellement trouvé son chemin, elle a même montré un enthousiasme formidable... et moi, j'ai tant aimé ! La sensation n'était pas du tout la même que dans un cul masculin, c'était beaucoup plus doux, naturellement lubrifié, c'était délicieux. Et la jouissance qui venait, tout doucement, qui prenait son temps avant d’exploser avec une puissance que je n’avais jamais connue jusque-là.

Avec le temps, petit à petit, nous avons trouvé les façons de faire qui nous procuraient le plus de plaisir à l'un comme à l'autre.

Nous avons souvent varié les positions, mais celle que tu préférais, c'était celle où j'étais couché sur le dos, et où tu t'empalais sur mon sexe. Tu prenais alors la direction des opérations, tu donnais le tempo, l'amplitude des mouvements, et je me laissais faire, je me contentais de t'accompagner avec mes mains posées sur tes seins, sur tes hanches, sur tes fesses... tu fixais le rythme, de plus en plus rapide, jusqu'à l'explosion finale du plaisir.

C'est d'ailleurs dans cette position que tu es morte hier soir. Les sensations devenaient de plus en plus intenses, et puis, tout d'un coup, tu t’es effondrée en poussant un cri. Était-ce l'orgasme ? Était-ce la douleur ? Je ne sais pas, j'espère que c'était l'orgasme.

En ce qui me concerne, je n'étais pas loin de l’éjaculation, mais, quand tu es tombée, j'ai tout de suite compris que c'était grave. Je me suis levé, j'ai pris ton pouls, j'ai entamé un massage cardiaque, j'ai tenté le bouche-à-bouche, j’avais pris des leçons sur les gestes d’urgence. Sans succès. Quand les secours ont fini par arriver, tu étais sans vie. J'avais fait ce qu'il fallait faire, m'ont-ils rassuré, mais ça ne marche pas toujours.

Est-ce que je peux raconter ça à tes enfants ? Je ne crois pas.

Ils m'ont toujours détesté, de toute façon. Ils ne supportaient pas que tu te mettes en ménage avec un jeune de leur âge. Pourtant, lorsque je suis venu habiter avec toi, ils avaient déjà quitté la maison familiale, et ils habitaient loin, pour le travail, ou les études, aux Etats-Unis, à Londres, à Bordeaux.

Au début, ils revenaient régulièrement pour te voir, à l’occasion des fêtes de fin d’année ou des vacances d’été. Mais ça n’a pas duré très longtemps. Un jour, lors d’un repas où nous étions réunis, Jérôme m’a traité de gigolo. Sa sœur et son frère en ont rajouté dans l'invective. Tu t’es fâchée. Tu les as mis dehors, et, après leur départ, tu as pleuré.

Après cela, ils ne sont plus guère venus ici. Tu les voyais parfois, pour une réunion chez le notaire, ou à l’occasion d’une visite dans la famille de ton mari, en vitesse. Tu en souffrais, mais tu ne t’en plaignais jamais. Et aucun de tes enfants ne t’a donné de petits enfants, ça aurait pu être l’occasion d’une réconciliation, car tu les aurais adorés et gâtés.

Après quelques années, nous nous sommes unis civilement, un peu en douce. Nous ne voulions pas nous marier, la grande différence d'âge aurait fait jaser, mais au moins notre union avait une base juridique. Tu avais déjà prévu que tu mourrais avant moi, et tu avais rédigé ton testament de façon à me laisser cette belle demeure, que tu tenais de tes parents, et où nous avons vécu heureux pendant toutes ces années que nous avons passés ensemble.

Le notaire me dit que le testament est inattaquable. Tes enfants déclencheront probablement une action en justice, mais tu as déjà confié la défense de tes volontés à ton avocat.

Et je resterai dans ce lieu où tout me rappelle ta présence, ton mobilier, ta décoration, les rideaux que tu as choisis, tes tableaux, tes tapis. Et l'odeur si particulière, si douce et si piquante, de ta chambre, qui me fait penser que tu es encore là chaque fois que j'y mets les pieds.

Andrée, je t’ai aimée. Je t’aime encore. Par moments, j’ai envie de hurler. Par moments, j’ai envie de rester tout seul, dans le noir, et de pleurer. Il y a un grand vide en moi, tu me manques tant.



Annotations

Vous aimez lire nouvel emmanolife ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0