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Doumbia Mohamed Fakoly

La couleur de l'africain,
la couleur de la douleur,
la couleu souvent prise comme signe de malheur,
pourtant couleur de bravout et du courage,
tout ces mots reincarne une nation ,un continent,l'Afrique,
juste la couleur de l'Afrique nouvelle.


FAKOLY
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Laurent Pelletier (Septembre 2020-Février 2021)
bas laids
du bas du laid du ballet
(balèze)
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Cédric Péron

JUSQU’OÙ ?
 
 
Cédric Péron
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Illustration de couverture : © Thomas Desmond. www.thomasdesmond.com
 


 
 
 
 
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement,  et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, des établissements d’affaires, des événements ou des lieux serait pure coïncidence.
 
 
 
 
Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes des paragraphes 2 et 3 de l'article L122-5, d'une part, que les "copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective" et, d'autre part, sous réserve du nom de l'auteur et de la source, que "les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information", toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite (art; L122-4). Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, notamment par téléchargement ou sortie imprimante, constituera donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.
 
 
 
 
 
 
© Cédric Péron. Tous droits réservés.
 

 
 
 
 
À Coco.

1
 
 
— A table, cria Charlène depuis la cuisine, c’est prêt ! Dépêche-toi, les lasagnes vont refroidir.
— Maison les lasagnes ? demanda Nathan, qui connaissait déjà la réponse.
— Evidemment mon cher ! Tu crois quoi ?
— Je n’en attendais pas moins de toi ma chérie.
Il se dépêcha de sécher sa grande carcasse, 1.90 mètre, un quintal, que du muscle, à peu de chose près. Il sortait d’une douche bien méritée et frottait ses cheveux poivre et sel, coupés très courts. Les habitudes de l’armée étaient tenaces. Il venait de courir une heure et demie. Le temps de parcourir ses vingt kilomètres quotidiens. Ça lui vidait la tête et les sens.
Charlène, sa femme, était un vrai cordon bleu. Elle disait toujours que si un jour elle arrêtait son boulot de chercheuse en chimie moléculaire, elle ouvrirait un salon de thé avec lui. On aurait plus de temps à nous, pensait souvent Nathan. Néanmoins il avait beau chercher, il ne voyait pas en quoi il pourrait être utile dans ce genre d’entreprise. De toutes façons, pour le moment, son travail la passionnait. Elle ne vivait que pour ça et son mari. Ce dernier passait ses journées à faire du sport et à réfléchir à ce qu’il allait pouvoir faire de sa vie. A trente-quatre ans, dont douze au service de l’armée de terre française en tant que sous-officier commando d’élite, il avait besoin d’un peu de repos, tant physique que psychologique. Il en avait vu des vertes et des pas mûres, mais des vraiment pas mûres hein, des bien pourries, de celles dont on ne veut surtout pas entendre parler, notamment sa dernière mission. C’était celle qui l’avait décidé à prendre sa retraite à titre définitif. Pas drôle. Plus que toutes les autres, elle le marquerait à jamais. Il s’en souviendrait à vie, ne serait-ce qu’en regardant son torse nu dans le miroir ou la nuit, quand il venait le hanter. Nathan ne lui en voulait pas. Il apprenait à vivre avec. Pas le choix. Il n’avait même pas encore trouvé la force d’en parler à sa femme. Seuls les membres de son équipe savaient. Il leur avait sauvé la vie ce jour-là.
Il enfila son short, un vieux tee-shirt de beauf qui traînait, sur lequel était inscrit : « J’suis le plus beau » - offert par une de ses « amies » - puis se pressa de rejoindre Charlène. En entrant dans la cuisine de leur petite maison d’Athée-sur-Cher, en Touraine, il alla la serrer dans ses bras. Il adorait sentir la chaleur de son corps contre le sien. Ce faisant, il jeta un œil curieux au plat fumant qui attendait gentiment sur la table.
— Allez, dit-elle en se décollant de lui. Installe-toi, je vais nous chercher une bonne bouteille de moelleux pour l’apéro. Ça nous fera patienter le temps que les lasagnes refroidissent un peu.
—  Bonne idée Charly.
Il observa sa femme. C’était une petite brune aux cheveux longs et raides. Elle avait de jolis yeux noisette et ne dépassait pas le mètre soixante. Elle était d’une vitalité hallucinante. Nathan ne se lassait jamais de la regarder. Elle avait été gâtée par la nature et possédait des courbes magnifiques. C’était également une bavarde invétérée, mais ça aussi il adorait… presque toujours. Lui n’avait pas de problème avec le silence, au contraire. Il savourait les journées passées seul chez lui, sans autre bruit que celui qu’il voulait bien entendre.
Il alla s’installer à la table qu’ils venaient tout juste d’acheter. Ils n’en avaient pas dans leur précédent et trop petit appartement du centre de Tours. Ils appréciaient aussi de manger sur la table basse, pensa Nathan en se remémorant les plateaux repas qu’ils se faisaient quand il était en permission. Une époque maintenant révolue. Il était passé d’agent des forces spéciales françaises à homme au foyer. Le « Tony Mitchelli » des temps modernes.
Ils avaient emménagé depuis trois jours seulement dans cette maison. Pas la bâtisse de leur rêve, mais elle avait une qualité non négligeable : un environnement plus que tranquille. Autour de chez eux, des champs, et quelques rares maisons, la première à trois-cent mètres de là.  Le vrai calme, entrecoupé de passages de tracteurs, au moins deux par jour … Ils en rêvaient de cette quiétude, Nathan comme Charlène. Un endroit où se ressourcer entre deux journées de boulot pour l’une, un havre de paix pour l’autre, loin de la violence et du bruit qui avaient fait son quotidien de militaire jusqu’à il y a peu.
Charlène revint avec un Loupiac 2009, une bonne année. C’était leur premier vrai repas dans cette maison. Il fallait le fêter dignement, lui et le reste.
Elle lui tendit la bouteille accompagnée d’un tire-bouchon, un sourire entendu sur ses lèvres délicates.
— Tiens, accomplis ton boulot d’homme.

2
 
 
Après un premier passage, le Multivan Volkswagen fit demi-tour, puis revint, tous phares éteints. Il se gara à une centaine de mètres de la maison, dans un petit chemin caillouteux. Le chauffeur coupa le moteur en regardant dans le rétroviseur ses cinq acolytes enfiler leurs cagoules noires. Il sortit ses jumelles et observa la fenêtre de la maison, à travers laquelle il pouvait distinguer leurs cibles.
— N’oubliez pas, le mec est un ancien des forces spéciales, et un bon à priori.
— T’inquiète, lui répondit sèchement le chef d’équipe, on sait ce qu’on a à faire. Contente-toi de venir au portail quand on te le dira, ce sera déjà pas mal.
Toute l’équipe appelait leur boss Carrico. Il ne payait pas de mine. Un mètre-soixante- quinze, les cheveux bruns frisés et une tête à claque de compétition. De stature commune, il ne fallait néanmoins pas trop le taquiner. Il était expert en Krav-maga, l’art martial inventé par le Mossad, les services secrets israéliens. Il avait vendu ses compétences aux plus offrants sur tous les théâtres d’opérations des deux dernières décennies : Pakistan, Irak, Somalie, Afghanistan. Il était encore en vie, ce qui en disait long sur son savoir-faire au combat, mais pas en ce qui concernait son degré d’humanité.
— Pauvre con, pensa l’intéressé.
Il ouvrit la porte latérale et toute l’équipe sortit du van. Ils se dirigèrent avec rapidité vers la porte d’entrée, après avoir passé le portail grand ouvert. Carrico espérait qu’elle ne serait pas fermée à clef. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps c’était ainsi. Dans le cas contraire, ils étaient équipés. Ça ne serait pas un obstacle. Il était vingt-deux heures et la nuit était tombée. Ils ne risquaient pas d’être repérés. Il ne fallait pas de toute façon, ça ferait foirer leur plan.
Tout avait été minutieusement planifié et répété. Sans un mot, le second de la file mit le détecteur de présence hors-service, d’un geste sûr et rapide avec un simple chewing-gum : la lumière ne révélerait pas leur présence. Tout dans l’attitude de l’équipe trahissait une formation militaire ; tant la discipline que la façon de se mouvoir. Des professionnels, des mercenaires.
Le chef posa sa main gantée sur la poignée de la porte, et commença à la baisser, aussi lentement que possible, sans bruit. Elle bougea, ce n’était pas verrouillé. Il fit signe à ses hommes que c’était ok. Tous étaient tendus, prêts à agir, les armes sorties, équipées de leurs silencieux, pointées pour le moment vers le sol.
— Go go go, souffla Carrico.
Les cinq hommes s’engouffrèrent dans la maison, silencieux, rapides, flingues en avant. Ils avaient pour ordre de ne pas les utiliser, sauf en cas d’absolue nécessité. Seul le chef s’en servirait, si tout se passait comme prévu. Ils se ruèrent dans la salle à manger. Les deux dîneurs n’eurent pas le temps de réagir, trop occupés à rire devant leurs verres de vin. Ils n’y avaient pas encore touché.
 
***
 
Nathan se leva et s’interposa dans un seul mouvement entre Charlène et les intrus qui venaient de pénétrer de force chez eux. Il n’avait rien vu venir, se sentant en parfaite sécurité. Il n’avait aucune raison de penser le contraire. Il avait eu tort. Le quintette, vêtu de noir de la tête aux pieds, tenait le couple dans leurs lignes de mire, et leur flingue ne tremblait pas.
— Les mains sur la tête, vite ! ordonna d’une voix caverneuse celui qui semblait être le chef, un homme à l’accent espagnol peu prononcé mais malgré tout présent.
Cinq gars, tous armés et bâtis comme des colosses, se dit Nathan, on est dans la merde. Pendant un quart de seconde, il se sentit bête avec son tee-shirt pourri, mais son cerveau bascula aussitôt en mode combat, son corps aussi. Le seul hic, c’était qu’aujourd’hui il avait sa femme à ses cotés, et non avec les gars de son équipe. Ça faisait une petite différence. Il  jeta un œil vers Charly. Elle était blanche comme un linge, choquée.
Il demanda d’une voix aussi calme que possible :
— Vous voulez quoi ? Si c’est de l’argent, tout ce qu’on a est dans nos portefeuilles. Pour le reste servez-vous.
— Ta gueule, lui répondit un des gars, le plus petit mais aussi le plus large, tout en muscle. Les mains sur la tête on t’a dit, magne-toi !
Nathan obtempéra, son cerveau tournait à cent à l’heure, analysant la situation. Les intrus avaient pris position en arc de cercle devant eux.
Ils savent ce qu’ils font, se dit-il. Rien à faire pour le moment.
Le gnome passa derrière lui, et d’un coup de pied bien placé, le fit s’agenouiller.
— Comme ça t’es aussi grand que moi, lui lança Nathan. Tu te sens mieux ?
— Ta gueule, fut la seule réaction de l’homme en noir.
— T’as un vocabulaire de dingue toi !
Aucune réaction. Décevant.
Charlène n’avait pas dit un mot depuis l’entrée en force des cinq hommes. Elle était déboussolée, choquée, spectatrice incrédule de ce qui se passait chez elle. Elle pensait vivre un cauchemar alors que cette soirée aurait du être une des plus belles de leur vie. Elle jeta cependant à son mari un regard implorant qui voulait dire « Tais-toi s’il te plaît, ne cherche pas plus de problèmes qu’on en a déjà ». Ça c’était la version polie, mais Nathan savait ce qu’il faisait. En le provoquant, il espérait que l’autre ferait une erreur.
Cinq gars, des « pros », manifestement bien entraînés, qui entrent chez nous comme ils l’ont fait, en sachant pertinemment qu’on est dans la maison, ce n’est pas juste un cambriolage. Il y a plus que ça, pensa-t-il. Il poursuivit la provocation, tournant la tête vers l’homme juste derrière lui.
— Eh Atchoum, t’es fâché avec ta brosse à dents ? T’envoies fort mon salaud !
L’homme levait le bras pour le frapper à la tête quand son chef intervint :
— Non Tony, arrête !
L’attention de tout le monde s’était portée sur le fameux « Tony ». Nathan n’attendait que ça pour pouvoir agir. Son corps était rompu au combat, ses milliers d’heures d’entraînement étaient encore gravées dans ses muscles, dans son corps tout entier. Ses mouvements se firent naturellement, sans réfléchir. En un clin d’oeil, il se trouva derrière Atchoum, comme il avait décidé de l’appeler. Il aimait trouver des petits noms sympas aux gens. Son flingue s’était retrouvé dans ses propres mains et il l’enfonçait maintenant dans les reins de l’homme en noir. Il se décala pour mettre Charlène à l’abri dans son dos. Sa main gauche tenait le col de l’intrus et il s’arrangeait pour que sa tête soit le moins visible possible, ce qui n’était pas facile étant donnée leur différence de tailles. Les quatre coéquipiers du nouvel « otage » mirent tous sa tête dans leur viseur. La tension monta encore d’un cran, palpable.
— Baissez vos armes,  lança Nathan.
Mais aucun des hommes ne réagit.
J’avais le droit d’essayer, pensa-t-il.
      Son « prisonnier », vexé de s’être fait avoir comme un bleu, tenta alors de se retourner. Nathan se doutait qu’il essaierait quelque chose. Il connaissait bien ce type de gars et réagit sans délai. Il lui asséna une violente claque du plat de la main sur l’oreille. L’homme ne broncha pas. Pourtant, il devait souffrir le martyr. Du sang commençait déjà à couler de l’orifice. Qui n’a jamais eu le tympan percé ne peut pas savoir à quel point c’est douloureux. Mais lui n’en laissa rien paraitre.
— Tu retentes un truc de ce genre et je te fais l’autre oreille, lui souffla-t-il.
Puis à sa femme :
— Chérie, accroupis-toi derrière moi.
Il s’efforçait de paraitre le plus serein possible. Charlène s’agenouilla doucement. Les quatre individus ne lâchaient pas Nathan des yeux.
— Maintenant, on recule jusqu’à la chambre.
Ils arrivèrent rapidement jusqu’à la porte, grande ouverte sur le lit conjugal. Nathan lui dit alors :
— Entre, enferme-toi et appelle la gendarmerie. Moi je vais tenir compagnie à mes nouvelles copines.
Nathan, champion de l’humour, toujours.
— Non je reste avec toi, dit Charlène.
— Chérie, aie confiance en moi et fais ce que je te dis. Maintenant !
Le ton utilisé par son mari ne laissait pas place à l’alternative, c’était la première fois qu’elle l’entendait lui parler ainsi.
C’est ainsi qu’il devait parler à ses hommes, se dit-elle, décidant qu’obéir était le mieux à faire.  Nathan semblait savoir ce qu’il faisait. Il avait été confronté à ce genre de situation. Elle lâcha à regret son tee-shirt. Un mauvais pressentiment s’emparait d’elle. C’était comme si elle coupait le lien ténu qui l’attachait à lui. Les larmes affluaient à toute vitesse vers ses yeux.
Elle recula et ferma la porte en bois, violette. Ils avaient prévus de commencer à repeindre la maison le lendemain, premier jour du week-end. Les anciens propriétaires avaient ce qu’on appelle communément des « goûts de chiottes ». Charly se rappela, lors de leur première visite de la maison, un détail qui avait provoqué chez eux un fou rire à peine sortis : ils avaient encadré leur photo de mariage, au moins du cinquante par soixante-dix centimètres, et l’avaient religieusement posée sur un joli chevalet en pin verni. Plus kitch tu meurs. Impossible de le rater quand on entrait dans la maison. Ça vous sautait dessus, implacablement, et vous saccageait les yeux. Qu’est-ce qui me prend de penser à ça dans un moment comme celui-ci ? Elle se précipita sur son sac à main et commença à chercher son Smartphone.  Soudain, elle entendit une série de « pop pop » très rapprochés, puis des bruits sourds, comme des corps qui s’effondreraient. La porte de la chambre s’ouvrit alors violemment sur un homme en noir qui la mit en joue, doigt sur la détente de son arme. Il semblait prêt à s’en servir sans hésiter et ordonna dans un claquement grave :
— Lâchez tout de suite ce téléphone.
Charly s’exécuta, les larmes inondaient déjà son visage. L’appareil tomba sur le parquet, comme au ralenti. L’écran se fissura. Elle avait compris. Nathan, pensa-t-elle, mon amour. La douleur fut telle qu’elle perdit connaissance.
 
***
 
Quand sa femme eut fermé la porte de leur chambre, Nathan avait lu dans les yeux du chef qu’il était fâcheusement contrarié d’avoir perdu Charlène de vue. Il avait aussi compris que quoiqu’il arrive tout ça finirait mal, et il n’avait pas l’avantage, loin s’en fallait. Il se sentait comme un condamné dans le couloir de la mort. Il cherchait une solution pour se sortir de ce guêpier et essaya de gagner un peu de temps.
— Maintenant vous dégagez de chez moi. J’ai pas envie que vous mettiez du sang sur mon parquet tout propre.
Il n’eut pas le temps d’en dire plus qu’il sentait tressauter son bouclier vivant. Plus trop en réalité au regard du poids « mort » qu’il avait maintenant contre lui. Le chef venait de lui coller deux balles dans le buffet et continuait à tirer. Le corps d’Atchoum lui glissa des bras. Nathan n’eut que le temps d’ajuster l’homme à sa droite et de tirer trois balles coup sur coup, dans le mille, avant de sentir une vive douleur au niveau des abdominaux. Une autre violente décharge lui atteint la base du cou et il s’écroula, sombrant inexorablement dans l’inconscience.
Nathan se dit que c’était la fin de sa route, qu’il allait y passer, sans même savoir pourquoi, abattu par des inconnus sans visage. Il ne ressentait curieusement aucune douleur. Il pensait à sa femme, l’amour de sa vie, qui devait être morte de peur dans l’autre pièce ; celle vers laquelle s’était précipité le chef, à peine Nathan hors de combat. Il eut le temps de l’entendre ordonner à Charlène de lâcher son téléphone. C’est donc pour elle qu’ils sont venus, pensa-t-il, ivre de colère, avant que le voile rouge qui s’était formé devant ses yeux ne vire au noir. Rideau.

3
 
 
Cyril reçut le coup de téléphone à trois heures du matin, ce vingt-six juillet. Il dormait profondément, ronflant tout en rêvant de ses enfants jouant à la plage de La Perroche,  sur l’Ile d’Oléron. Ils y avaient passé leurs dernières vacances. Il adorait cet endroit et l’atmosphère qui y régnait. Il parlait d’ailleurs souvent d’y passer ses vieux jours. La sonnerie agressive de son téléphone le réveilla en sursaut.  Du Thomas Jean Jean, groupe de punk rock tourangeau, il fallait au moins ça pour le réveiller tant il avait le sommeil lourd. Il décrocha aussi vite que possible pour ne pas sortir sa femme, Aline, de son sommeil. Sur l’écran s’affichait le numéro du chef adjoint de la police de Tours. Surpris, il appuya sur la touche verte pour prendre l’appel.
— Lieutenant Desmond pour vous servir, répondit-il à son supérieur, le Capitaine de Police Adrien Libera, également l’un de ses meilleurs amis.
— C’est la merde, Nathan a eu un gros problème. Les pompiers et le Samu le transportent en ce moment même à l’hôpital Trousseau. Il est dans un sale état d’après eux. Blessures par balles.
Cyril secoua la tête pour s'assurer de ne pas être en plein mauvais rêve. Mais non, il était malheureusement bel et bien réveillé.
— C’est quoi ces conneries ? Et Charlène ?
Il était abasourdi. Nathan était son ami le plus proche. Ils avaient servi ensemble dans l’armée de terre, chez les commandos d’élite. Il fallait qu’il quitte le théâtre des opérations clandestines pour prendre des balles ? Une immense tristesse l’envahit, lui embrumant les yeux. Nathan, bordel !
—  Impossible de la localiser pour le moment, lui répondit Adrien. J’ai réussi à joindre l’officier de gendarmerie sur les lieux. Il a un peu rechigné, mais tu as l’autorisation de t’y rendre et de leur donner un coup de main.
— Ok j’y fonce alors. Je te rappelle sur ton portable quand je pars de chez moi.
Cyril se leva et s’habilla aussi rapidement qu’il le put, une chape de plomb sur les épaules. Sa femme ouvrit un œil à ce moment-là et lui demanda, la voix pleine de sommeil :
— Le boulot ?
— Oui, Charlène et Nathan ont de gros ennuis.
Aline fut instantanément réveillée. Elle avait compris, au ton employé par son mari, qu’il   était arrivé quelque chose de grave et s’exclama :
—  Qu’est ce que tu racontes ? Qu’est ce qui s’est passé ?
—  Adrien vient de m’informer que Nathan est en cours de transfert à l’hôpital, blessé par balles et dans un état critique. Charlène est introuvable. Je file chez eux voir ce que je peux faire. Dès que j’en sais plus je te tiens au courant.
Aline était très proche de Charlène. Une très forte amitié s’était créée entre elles  à l’instant même où Nathan les avait présentées. Des larmes apparurent dans ses yeux. La femme de Cyril était dans la police scientifique et elles avaient toujours des choses à se dire. Des femmes… Ils habitaient à trois kilomètres les uns des autres et rares étaient les jours où elles ne se retrouvaient pas. Voir Aline ainsi lui déchira les entrailles. Il la serra longuement dans ses bras. Il ne pouvait rien faire de plus pour le moment.
Il rappela Adrien aussitôt monté dans sa voiture. Celui-ci lui apprit que Nathan avait pris deux balles et était actuellement inconscient. « Il a composé le dix-huit et le pompier au bout du fil a entendu des râles de douleur. Il a localisé l’appel et a demandé à une patrouille de gendarmerie d’y aller voir. »
Nathan était en salle d’opération au moment même où il lui parlait. Ses chances étaient minces. Cyril serra les poings à s’en faire mal. Qu’est-ce qui avait pu se passer ? Il arrivait devant la maison de ses amis, déjà cernée par la sacro sainte bande jaune « Ne pas franchir ». Il sortait à peine de sa voiture qu’un gendarme venait à sa rencontre. Petit et tout frêle, il devait avoir une bonne quarantaine d’années et essayait d’adopter l’attitude de l’homme sûr de lui, mais ça ne fonctionnait guère. L’effet était même à l’opposé de celui escompté. Il tendit la main vers Cyril et dit d’une voix de fausset :
— Lieutenant Desmond je suppose ?
— C’est bien moi oui.
— Capitaine Desroziers, se présenta-t-il. Votre chef vient de m’appeler pour me dire que vous arriviez. Vous êtes un ami de Nathan Notti n’est-ce pas ?
— C’est exact, on était tous les deux dans les commandos. Nathan en est parti il y a peu, moi depuis quelques années déjà.
— Ok. Je vais vous dire les choses franchement, vous connaissez la musique.
Il l’invita d'un geste de la main à avancer vers l’entrée de la maison avant de continuer :
— Les premières constatations tendent à nous faire penser que la femme de monsieur Notti lui a tiré dessus.
Cyril resta muet de stupeur. Le gendarme poursuivit :
— On a retrouvé ce qui semble être l’arme qui a servi à tirer sur votre ami : un Beretta.  Je viens d’en obtenir confirmation : il est enregistré au nom de Charlène Notti.
Les deux hommes arrivaient à la porte d’entrée. Cyril fut surpris de ne pas voir d'équipe de la scientifique dans les lieux. Il en fit la remarque au Capitaine qui lui répondit :
— On a déjà pris des photos et fait les relevés nécessaires. Pas besoin de s'appeler Sherlock Holmes pour comprendre ce qu'il s'est passé ici. Et puis, j’ai mon chef sur le dos pour réduire les budgets. On n’a pas les mêmes moyens que chez vous autres, à la Nationale. Vous savez combien ça coûte de faire venir l’équipe scientifique ?
Cyril trouva qu’il se mettait trop vite sur la défensive.
— Oui je le sais, répondit-il sèchement, ma femme y travaille. Vous allez vite en besogne dites donc.
Il ne perdit pas plus de temps à commenter l’incompétence évidente du gendarme et continua.
— Charlène ne supporte pas les armes à feu, et tout va pour le mieux dans leur couple. Ils viennent d’acheter cette maison. Ils y ont aménagé il y a quatre jours. Je sais bien qu'il arrive que des gens pètent un plomb, mais pas eux, vous pouvez me croire. Permettez-moi de vous dire que vous vous trompez sur toute la ligne.
Le gendarme encaissa sans broncher. Il se mettait à la place de Cyril et devinait la douleur qui devait être la sienne, mais les faits étaient là, ceux qu’il devait voir en tous cas. Il tendit la main vers le salon.
— Entrez et venez constater par vous-même.
Cyril fut d’abord interpellé par l’odeur entêtante de Javel qui envahissait la pièce. Quand il était venu les aider à déménager, quelques jours auparavant, les cartons et les meubles s’amoncelaient partout, c’était le souk. Aujourd’hui, tout était rangé avec soin. Charlène était aussi maniaque que sa femme. Chaque chose a sa place, chaque place a sa chose. Sur la table, trônait un plat de lasagnes, intact et deux assiettes entourées de leurs couverts, ainsi qu'une bouteille de Loupiac. Les deux chaises étaient renversées par terre. Au pas de la porte de la chambre, juste derrière, une mare sombre. Il se demanda comment il pouvait être encore en vie après avoir tant perdu de sang, mais Nathan était un dur à cuire. Il en savait quelque chose.
— Le Beretta était sur la table. Votre ami a dû tomber en arrière avec sa chaise et être projeté vers la porte sous la violence des impacts.
— Où a-t-il été touché ?
— Dans l'abdomen et à la base du cou. Sur la table, il y avait un mot écrit à la hâte disant « Marre de cette vie, elle ne sera jamais comme je la voulais … ». La Clio de Madame Notti n’est plus là et elle a laissé son sac à main dans la maison. Dès que le jour se lèvera, un hélicoptère inspectera les environs. En attendant, j’ai envoyé des hommes fouiller les rives du Cher. On suppose qu’elle pourrait tenter de se suicider.
C’est ce que j’aurais pensé aussi, se dit Cyril avec un peu de recul. En tous cas au premier abord. Mais il ne les connaît pas comme je les connais. Il est impossible que ça se soit passé de cette façon. Quelque chose ne colle pas.
— Vous avez le mot de Charlène sur vous ? demanda-t-il.
— Oui, répondit le Capitaine en sortant une feuille pliée en quatre d'une poche de sa veste.
Cyril bondit intérieurement, comment était-il possible que ce papier ne soit pas dans un sac à indice pour être analysé par la scientifique ? Putain de blaireau. Il ne dit rien pour ne pas froisser le gendarme, il pouvait encore avoir besoin de lui. Il prit le papier et le déplia soigneusement. Il y était en effet écrit à la main « MARE DE CETTE VIE ELLE NE SERA JAMAI COMME JE LA VOULAIS … » et c’était signé Charly. Il tiqua immédiatement à la vue des deux grossières fautes d’orthographe. Elles lui avaient sauté aux yeux et il était pourtant loin d'être un foudre de guerre en la matière, c'est dire. Charlène n’en faisait jamais, elle adorait la langue française. Elle disait toujours qu’elle la respectait trop pour l'égratigner. Il en fit part au Capitaine, qui lui répondit de façon nonchalante, en faisant un geste de la main pour balayer cette information.
— Bah, vous savez, dans la précipitation... furent les seuls mots que daigna répondre l’imbécile.
— Ah ouais !
Cyril perdit patience, d’un coup d’un seul, et s’emporta, laissant le gros imbécile d’officier comme deux ronds de flan.
— Bordel, mais ça vous emmerderait de faire votre boulot correctement ? Vous êtes un putain de bon à rien ! Vous salopez tous les indices, vous avez de la merde dans les yeux ou quoi ? Parce que là, si je vous suis bien, vous pensez qu'ils prenaient gentiment l’apéro avant de manger peinards, quand tout à coup Charlène s’est dit « Ah tiens, si je lui mettais deux pruneaux dans le buffet ? ».
Furax, et sans laisser au gendarme le temps de répondre, il sortit de la maison de ses amis et se hâta jusqu’à sa voiture. Il ouvrit la boîte à gants et fouilla dedans, à la recherche de cigarettes. Il avait arrêté depuis un bon moment et avait toujours résisté à la tentation d’en retoucher une, mais là, impossible de faire autrement. Il baissa la fenêtre et en alluma une avec un vieux briquet qui traînait dans l'accoudoir. L’autre blaireau ne le lâchait pas du regard, visiblement très en colère, d’après la couleur de son visage ; pourpre vif. Cyril démarra sa Honda Civic et passa la première. Il en profita pour lever bien haut son majeur en direction du gendarme, histoire de l’énerver encore un peu plus. « On ne sait jamais, s’il pouvait nous faire un bon petit infarctus, ils mettraient peut-être un enquêteur compétent à sa place ».
Cyril rappela Adrien pour lui faire un compte-rendu. Ce dernier n’en crut pas ses oreilles. Il semblait très affecté par ce qui arrivait. Nathan était aussi un de ses amis. Il faisait régulièrement du squash avec lui et il n’était pas rare de qu'ils finissent autour d’un verre chez Cyril, pour reprendre les calories perdues.
— J’appelle le big boss tout de suite et je vais voir si on peut faire quelque chose. Rapplique au central.
— Ok. Je passe à l’hôpital et j’arrive après.
— Ça marche.
Cyril appela sa femme dans la foulée. Elle répondit dès la première sonnerie. Elle n'avait pas lâché son téléphone des yeux, trop inquiète et impatiente d'avoir des nouvelles. Il expliqua la situation et lui parla de la lettre qu’aurait laissée Charlène, ainsi que des fautes d’orthographe.
— Impossible, dit-elle, strictement impossible. Quelque chose cloche sérieusement.
— On est d’accord. Ce Capitaine a l'air au moins aussi bon que mon chef d'unité, pour te donner une idée du personnage. Je suis en route pour l’hôpital, je t’appelle plus tard.
Il raccrocha et se concentra sur la route. Il avait le pied lourd, pressé d'avoir des nouvelles de son ami. En temps normal, il lui était impossible de rouler sans avoir la musique à fond. Aujourd'hui il ne supportait que le silence. Plus il approchait de l’hôpital et plus l’angoisse lui serrait les entrailles. Il se rendit directement aux urgences. A cette heure-ci, il n’y avait pas foule. Il montra sa carte de flic à l’infirmière de service à l’accueil.
— Nathan Notti s’il vous plaît, il a été amené ici il y a quelques heures avec des blessures par balles.
— Oui, il a été conduit au deuxième étage pour être opéré d’urgence. Montez, vous aurez plus d’informations là-haut.
Il la remercia, avant de se diriger vers l’ascenseur qu’elle lui avait désigné.
Il ne tenait plus en place. Il piétinait, tout en se rongeant les ongles. Il redoutait d’apprendre une mauvaise nouvelle. Il avait la peur au ventre. La montée vers le second étage fut un supplice. Quand la porte s’ouvrit, directement sur l’accueil de chirurgie, il avança d’un pas lourd. Il montra à nouveau sa carte à l’infirmière en lui demandant si elle avait des nouvelles de Nathan. Il remarqua bêtement qu'elle avait les « dents qui louchaient », pour reprendre l'expression d'un de ses amis.
— Il est encore entre les mains des chirurgiens, répondit-elle. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il est arrivé en piteux état. Il a perdu énormément de sang et ses blessures sont très sérieuses. A vrai dire, on est étonné qu’il soit parvenu encore en vie jusqu’ici. Mais il semble très costaud.
— Auriez-vous la gentillesse d’aller voir où il en est, s’il vous plaît ? Cet homme est mon ami le plus proche.
Le ton était presque supplicieux. La femme le regarda dans les yeux. Elle y lut la peur et le doute, installés en lui.
— Je reviens, fit-elle. Attendez-moi ici.
— Merci beaucoup.
Cyril se demanda alors s’il devait prévenir quelqu’un. A sa connaissance, Nathan n’avait plus aucune famille. Ses parents étaient morts dans un accident de la route quand il était plus jeune, avant même qu’ils ne se rencontrent à l'armée, pendant leurs classes. Il n’avait ni frère, ni sœur. En tous cas il ne lui avait jamais parlé d’un quelconque parent avec qui il aurait été en contact. Il vérifierait plus tard. Les seuls qu’il aurait pu prévenir, c’étaient les membres de son équipe. Il le ferait dès que possible. Quand on a eu le job qu’avait Nathan, ses coéquipiers faisaient partie de la famille. L’infirmière revint à ce moment-là, accompagnée d’un chirurgien. Ce dernier ne s’embarrassa pas de formule de politesse et énonça les informations, sans détour.
— Monsieur Notti a eu les intestins perforés par la première balle. Elle est ensuite allée se loger près de la moelle épinière mais sans dommage apparent sur celle-ci. On a pu facilement enlever le projectile et réparer les tissus intestinaux. Le risque le plus gros, à ce niveau là, est la septicémie, le contenu du colon s’étant « vidé » dans son abdomen. Le second projectile a endommagé l’artère carotide en surface, puis s’est arrêtée contre une cervicale, qu’elle a très légèrement fissurée. On l'a également réparé et pris la décision de retirer la balle, avec succès. Votre ami est dans le coma. Pour être franc, c’est mieux comme ainsi pour le moment. Je suis navré de vous le dire, avant que vous ne le demandiez : on ne saura quelles sont les éventuelles séquelles qu’au moment où il se réveillera. S’il se réveille.
— C'est-à-dire ?
— Paralysie dans l’immédiat. Même si l'intervention s'est déroulée aussi bien que possible, on ne peut jamais être sûr du résultat à cent pour cent. Il est actuellement en réanimation, sous haute surveillance. Il en a vu d’autres, d'après les nombreuses cicatrices qui couvrent son corps. Un militaire ?
— Ex sous-officier chez les commandos, il a effectivement souvent souffert dans sa chair.
Les yeux du chirurgien se chargèrent d'un grand respect.
— Je comprends mieux, j’ai moi-même fait des campagnes militaires en tant que médecin. On va prendre soin de lui, soyez en sûr.
— Merci, répondit Cyril. Il n’a aucune famille, puis-je vous laisser mon numéro de téléphone, s’il y avait du nouveau ?
— Bien sûr, répondit l’infirmière, venez avec moi je vais noter tout ça.
Le chirurgien s’éloignait quand Cyril lui prit le bras pour le retenir.
— Merci, merci pour tout.
— C’est mon job. Je fais toujours de mon mieux évidemment mais je vais surveiller étroitement votre ami.
— Merci encore.
Cyril donna son numéro de portable à l’infirmière. Elle lui promit de l’appeler dès qu’il y aurait du nouveau ou qu’il pourrait le voir. Dans l'immédiat c’était strictement impossible.
 
***
 
— Bordel ! Mais c’est pas vrai ! beugla l’homme en raccrochant violemment son téléphone.
Il venait d’avoir le rapport de Carrico, le chef de son équipe de « préleveurs » comme il aimait les appeler, sur l’opération qu’ils avaient menée la veille. Ils avaient accompli leur mission, mais avaient perdu deux gars, c’était gênant. Il allait falloir les remplacer. Leur disparition passerait inaperçue, ils n’existaient plus depuis qu’il les avait engagés. Il s’était chargé lui-même de les « effacer ». Ça faisait partie du contrat et c’était facile, étant donné son poste. Il avait même accès au registre national des possesseurs d’armes à feu. Le plus pénible allait être de retrouver deux gars. L’équipe ne pouvait pas tourner à quatre. D’autant plus qu'il avait encore du boulot pour eux. Son portable sonna : encore Carrico. Il répondit sèchement :
— J’écoute ?
— J’ai une autre mauvaise nouvelle, annonça son chef d’équipe de but en blanc, sur le ton monocorde du gars que rien n'impressionnait. Ce n’était pas le mec bavard. Son mari est encore en vie, dans le coma et en très mauvais état, mais en vie. D’après mes renseignements, il y a peu de chances pour qu’il s’en sorte.
— Mais il y en a quand même ? Le coupa-t-il.
— Oui
— Vous savez ce qu’il vous reste à faire, dit-il avant de raccrocher, sans même attendre de réponse.
Il se prit la tête entre les mains. Une sale journée commençait pour lui. Il fallait maintenant qu’il appelle son patron pour lui faire le bilan. Il n’allait pas apprécier. Et puis il allait devoir graisser des pattes, une fois de plus, pour que cette affaire soit réglée rapidement. Merde !

4
 
 
Au petit matin, la recherche par hélicoptère permit de retrouver rapidement la Clio de Charlène. Elle était garée dans un sous-bois, à proximité de l’ancienne écluse de Saint Martin Le Beau. Les portes de la voiture n’étaient pas verrouillées, les clefs encore sur le contact. Les gendarmes supposèrent que sa conductrice s’était suicidée en se jetant dans le Cher. L’hélicoptère entama donc des recherches en aval. Les différentes écluses avaient toutes été détruites par les crues exceptionnelles de l’année passée. Cela ne facilitait pas le travail de recherche car rien ne pouvait par conséquent bloquer le corps. De plus, le Cher rejoignait la Loire quelques kilomètres plus haut. Pas facile donc.
Le Commissaire de Police Batista, plus un politique qu’un flic, comme disait Cyril qui avait de sérieuses incompatibilités d’humeur avec lui, arriva à neuf heures, comme tous les jours. Son adjoint, Adrien, l’avait pourtant contacté dans la nuit, mais il n’avait apparemment pas jugé bon de venir plus tôt. Les deux amis fulminaient, ils avaient besoin de lui pour tenter de prendre la main sur l’enquête. Quand leur chef daigna enfin pointer ses mocassins vernis, ils lui sautèrent dessus. Il fut difficile d’être aimable pour les deux comparses.
— Content de vous voir arriver, lança Adrien. Peut-on vous parler de l’affaire de cette nuit ?
— Bonjour Messieurs, répondit le commissaire principal avec un air hautain, je vous écoute.
Il n'était jamais habillé autrement qu'avec un costard taillé sur mesure. Il était assez grand, un mètre quatre-vingt-cinq et plutôt bien bâti pour un gars qui ne quittait jamais ses chaussures Armani. Il n'aimait rien tant que de se montrer dans les dîners mondains de l'intelligentsia tourangelle, où se pressaient artistes à la mode et bobos faussement mal habillés. Le seul hic était ses cheveux. Il les perdait mais ne l'acceptait pas. Comble de la beaufitude, il s'était laissé pousser une grande mèche qu'il rabattait avec soin sur son crâne dégarni, pour tenter de cacher la misère. Essai raté. Adrien continua :
— D’après les informations que je vous ai données cette nuit, plus le fait que des éléments flagrants contredisent la version avancée par le cruchot en charge de l’affaire, nous aimerions trouver un moyen de reprendre l’enquête à notre compte. On ne peut pas permettre qu’elle soit classée de cette façon par l’incompétent notoire qu’est le Capitaine Desroziers.
— Je vous arrête tout de suite, le coupa Batista, tentant d’adopter un ton autoritaire. Pour commencer, l’incompétent dont vous parlez est un ami. Mesurez donc vos paroles. Ensuite, s’il juge bon de classer cette affaire sans suite immédiate, il le fera.  Je n’irai pas à l’encontre de ses conclusions. Il fait son travail, point, mais pour qui vous prenez vous donc ? Pour information, Lieutenant Desmond, Desroziers m’a appelé et m’a parlé de votre attitude à son égard, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne veux plus entendre parler de tout cela, finit-il d’une voix cinglante.
Cyril n’en pouvait plus, il était devenu cramoisi et contenait avec peine son envie de balancer sa main dans la gueule de Batista. Il décida que la mettre dans sa poche était le mieux à faire dans l'immédiat. Il était sur le point d’ouvrir la bouche pour dire tout le bien qu’il pensait de lui à son supérieur, quand Adrien lui attrapa le bras et le serra fort, l’obligeant à le regarder. Il avait compris le message. L’autre était en train de tourner les talons quand il ne put s’empêcher de lancer.
— Je ne suis pas surpris qu’il soit un de vos amis !
Batista s’arrêta net pour le regarder avec un air qu’il voulait surement menaçant. Raté.
Adrien poussa son ami vers la porte du poste de police en soufflant :
— Tais-toi, ne nous le mettons pas plus à dos. On va se démerder autrement, t'en fais pas.
— Putain de sac à merde ce mec, répondit Cyril.
De la délicatesse, toujours.
Ils sortirent de l’enceinte et se dirigèrent vers un troquet où ils avaient leurs habitudes, juste en face de l’entrée du commissariat. A leur expression, Dédé, le patron s’exclama avec son accent chantant :
— Eh ben alors les gars, journée de merde ?
— T’imagines pas, répondirent-ils à l’unisson.
André était un ancien flic. C’était un homme d’une gentillesse infinie. Il la portait sur son visage. Un vrai bonhomme, dans tous les sens du terme. Après quinze années de « bons et loyaux services », il avait pris sa retraite pour ouvrir son bistro. Il aimait son boulot mais des problèmes de santé l’avaient obligé à rendre les armes. Il s’était dit qu’en ouvrant un café face à son ancien commissariat, il garderait, en quelque sorte, un pied dans la «  boutique ». Sa clientèle était évidemment composée essentiellement de flics, et il aimait les écouter. Ses anciens collègues trouvaient toujours en lui une oreille attentive et compréhensive. Il était en quelque sorte devenu leur « psy ». De temps en temps, il se permettait de donner des conseils aux nouveaux. Il pouvait, il avait été un bon.
Cyril et Adrien lui commandèrent un café et se retirèrent à la table du fond, celle où il était entendu pour tout le monde qu’il ne fallait pas venir déranger. On parlait boulot et les oreilles indiscrètes n’étaient pas les bienvenues.
— On ne peut pas laisser passer ça sans rien faire, commença Cyril. Non mais c’est quoi ces conneries ? Comment il peut ne pas nous faire confiance ? Les choses sont pourtant évidentes là, merde !  Il y a quelque chose qui ne tourne vraiment pas rond chez ce pauvre type.
Il parlait à toute vitesse et ne décolérait pas.
— Oui, c’est surprenant, même venant de lui.
— Il me reste un gros paquet de jours de congés à prendre, si tu vois ce que je veux dire.
— Je vois oui. Je te les accorde dès que je retourne à mon bureau. Batista va couiner mais ce n’est pas bien grave.
— Merci vieux.
— Par où tu comptes commencer ?
— Pour ne rien te cacher, j’en sais foutre rien. Il  faut que je remette un peu d’ordre dans ma tête pour le moment. Tu as une idée toi ?
— Je pense que la première chose à faire, c'est d'aller faire un tour chez Nathan, histoire de voir ce qui a été raté et salopé par Desroziers. Et puis il faut aller le voir aussi souvent que possible. On dit que les comateux peuvent « entendre » ce qui se passe autour d’eux.
Cyril acquiesça, songeur. Il rentra chez lui.
 Sa femme s’apprêtait à amener leurs enfants chez la nourrice, avant d’aller au boulot. Elle avait les traits tirés de celle qui a beaucoup pleuré. Il lui expliqua la situation, l’entrevue avec son abruti de patron, la voiture de Charlène retrouvée, les recherches, les congés qu’il venait de prendre.
— Tu comptes enquêter de ton côté ?
— Oui, toute cette histoire est incompréhensible. On sait tous les deux que Charlène ne se serait jamais acheté une arme à feu, et qu’elle ne s’en serait encore moins servi contre Nathan. Il faut ajouter à ça le mot qu’elle a laissé et qu’elle n’a pas pu écrire, en tous cas pas de son plein gré. J’ai l’impression qu’elle a volontairement fait des fautes pour nous alerter.
— Moi je me pose une autre question : comment une affaire telle que celle-ci peut être si rapidement bouclée ? Ça n’a aucun sens.
— Je suis d’accord, répondit Cyril, le regard dans le vide, ça ne colle pas.
Puis après un long moment de silence, il se leva.
— Je prends une douche et je retourne à l’hôpital voir Nathan. Il faut que je voie le chirurgien, j’ai quelques interrogations et il aura peut-être des réponses à m’apporter.

5
 
 
Cyril se mit en route, empruntant ce chemin pour la deuxième fois de la journée. Il était las et écœuré par le comportement de Desroziers et Batista. Il mit la musique à fond,  Another One Bites The Dust de Queen, son groupe favori et tenta de faire le vide dans sa tête. Ses doigts tapaient nerveusement sur le volant. Il était submergé par des sentiments mêlés de tristesse et d’incompréhension, mais ne croyait pas une seule seconde à  la version officielle qu'on essayait d'imposer. Ça ne tenait pas debout. Ou alors il ne connaissait vraiment pas ses amis. On dit toujours qu’on ne sait pas ce qui se passe dans un couple quand il est en privé. Mais il n'y croyait pas une seule seconde. Etait-ce de l’auto-conviction, se demanda-t-il ? Il en était là de sa réflexion quand il arriva à destination. Il se gara et monta au second étage, dans l’aile des « comateux ». En se rendant à l’accueil, il passa devant un grand nombre de chambres, d’où on entendait le bip régulier des appareils de surveillance. On ne s’imagine pas que tant de gens sont dans cet état, pensa-t-il, c’est terrible. L’infirmière du matin n’était plus là, sûrement relevée par la femme à qui il s’adressa. Elle avait le regard sévère, surmonté d’une choucroute à faire baver  un Alsacien. Il se présenta et lui demanda si le chirurgien qui avait opéré Nathan était encore dans les lieux. Elle tapota sur son clavier, et lui dit d’aller à son bureau, il n’était pas en rendez-vous.
Cyril longea un long couloir pour se rendre à son cabinet. Il frappa et attendit. La porte s’ouvrit sur le docteur Gallier, qui, le reconnaissant, l’invita à entrer et s’asseoir. La pièce était d’une extrême sobriété. Un simple bureau, dans le style suédois, et deux chaises de la même origine manifestement. Ici, pas de meuble en acajou ou de sous-main en croco inutile, pas de bibelot hors de prix qui vous crie « Hé, t’as vu un peu le pognon que je me fais en te charcutant ? »
— Rien de nouveau pour le moment, fit-il, mais comme je vous l’ai dit, ça peut prendre du temps. Certains ne se réveillent jamais. C'est une donnée qu'il faut entendre et accepter,  je préfère être honnête avec vous.
 J’aime bien ce gars, pensa Cyril. En voilà au moins un qui ne prend pas les gens de haut.
— Merci. Oui, je préfère également que vous le soyez. Je suis venu pour que vous m’éclairiez sur un point.
— Je vous écoute.
— Je n’y connais rien, aussi ma question va peut-être vous paraître stupide, mais est-il possible de connaître les angles d’entrées des balles qui ont touché Nathan ? Je sais que les légistes le font quand la victime est décédée, mais je ne sais pas si c’est possible dans ce cas là.
— Non, ça ne l’est pas. Il s'agissait d'une urgence vitale immédiate. Nous n’avons évidemment pas pris de temps pour cela.
— Ok, je comprends.
— Et maintenant que tout est suturé, ça n’est plus envisageable vous vous en doutez.
Cyril avait espéré que cela permettrait de déterminer la position du tireur. Cette piste-ci était donc foutue. Il lui vint alors à l’esprit que peut-être son ami avait, lui aussi, tiré. Il prit congé de Gallier et appela tout de suite sa femme. Il lui demanda si elle pouvait se rendre à l’hôpital et « tester » les mains de Nathan. Elle y ferait un saut pendant sa pause déjeuner, il aurait les résultats dans la journée.
Les cinq jours suivants, Cyril alla tous les après-midi rendre visite à Nathan. Son corps se remettait étonnamment bien et vite, d'après le docteur Gallier, qui prenait le temps presqu'à chaque fois de le voir. Il était confiant quant aux réparations "physiques", mais pour le moment rien ne changeait, son état était stationnaire.
Cyril avait eu les résultats concernant la présence éventuelle de poudre sur les mains de Nathan. Il y avait des traces, mais pas suffisamment pour pouvoir affirmer qu’il s’était servi d’une arme à feu. Rien à tirer donc de ce côté-là non plus, d’après Aline.
Cyril appelait Adrien tous les jours pour le tenir au courant de l’état de santé de leur ami. Il lui parla également des traces de poudre. Adrien avait réussi à se procurer le rapport sur l’affaire Notti, le travail avait été bâclé par Desroziers, c'était manifeste. Il avait tenté d’en reparler à Batista qui était resté complètement hermétique à une discussion sur le sujet. C’est presque comme s’il le fuyait, s’était-il même dit. « Cette affaire est classée sans suite immédiate » lui avait-il une nouvelle fois répondu.
Dans le rapport, il était écrit que Charlène s’était très probablement suicidée. Son corps n’ayant pas été retrouvé et les recherches stoppées, le dossier n’était donc pas clos, mais bon … Autre élément étonnant, seules quelques empreintes digitales avaient été trouvées, et uniquement celles des occupants de la maison. Charlène avait beau être une maniaque de la propreté, c’était impossible. Mais ce détail n'avait pas non plus interpelé Desroziers.
— Il ne reste plus qu’à espérer que Nathan sorte vite du coma si on veut connaitre la vérité, dit Cyril. Tu ne peux pas taper à des portes plus hautes que celle de Batista en attendant ?
— Non, personne ne désavouera cette ordure. Ces gars là sont plus des politiques que des flics, n’oublie pas ce petit détail. J’en ai parlé aux collègues, ils sont tous écœurés, mais aussi résignés. Pour eux également, c’est tous les jours comme ça. Tu le sais. C’est la politique du résultat et des camemberts. On est devenu une entreprise.
— Mouais. On se tient au courant, répondit Cyril en raccrochant, passablement énervé une fois encore par l’incompétence de Desroziers et Batista.
 
***
 
Cyril se rendit à la maison de Charlène et Nathan. Il commença par faire sauter les scellés mis en place sur la porte d’entrée par la gendarmerie. Il subsistait cette odeur de Javel qu’il avait déjà sentie la nuit des faits. Il faudrait qu’il en parle à Aline, d’autant plus qu’en cherchant, il ne trouva de bouteille du liquide nulle part. Bizarre.
Les lasagnes, il savait que son ami les adorait, trônaient encore au milieu de la table. Des lasagnes poilues et aux champignons maintenant. « Ben oui, logique, elle lui prépare son plat préféré avant de le buter », pensa-t-il. Le "repas du condamné ".
Il se rendit dans la chambre à coucher. Il se sentait comme un intrus, avait l’impression de violer leur intimité, de les trahir, en pénétrant dans cette pièce. Il savait cependant qu'il n'avait pas d’autre choix s'il voulait tenter d'avancer vers la vérité. Le lit était fait et les deux tables de chevet en kit attendaient sagement dans un coin d’être assemblées. Il restait encore quelques cartons de vêtements à déballer, mais l’armoire était déjà presque remplie. Les murs nus et l’ampoule froide qui pendait du plafond rendaient l’atmosphère glauque. Nathan lui avait dit qu’il comptait, dans un avenir proche, refaire cette pièce du sol au plafond. Le parquet, notamment, avait été mis n’importe comment, sans parler des plinthes dont on se demandait si elles n’avaient pas été simplement « posées », au sens propre du terme, pour faire illusion. Il souleva les oreillers, par acquis de conscience et découvrit sous l’un deux un test de grossesse, positif. Mais merde, jura-t-il à voix haute. Il réalisa tout ce que ça impliquait. Il remit l’oreiller en place puis fit demi-tour et retourna dans la salle à manger,  prenant soin d’éviter la flaque de sang séché, noire. Elle lui fit froid dans le dos. Il eut du mal à en détacher les yeux.
Cyril quitta la maison, désabusé. Il espérait trouver quelque chose qui l’aiderait à avancer. Il y avait bien cette odeur de Javel. En marchant vers sa Civic, il appela sa femme pour lui en parler. Il préférait attendre concernant le test. Ce qu’elle lui répondit le laissa encore plus perplexe :
— La javel détruit en grande partie la matière organique.
— Je n’en ai pas trouvé la moindre bouteille ou pastille dans la maison, j’ai même vérifié les poubelles. Encore une chose à ajouter aux incohérences de cette histoire.
— Vraiment étonnant oui.
— Merci chérie. A tout à l’heure.
Cette dernière donnée demandait à être digérée. Il démarra et s’observa dans le rétroviseur. Ses dernières nuits avaient été pour le moins agitées, remplies de cauchemars et d'insomnies. Il avait des valises énormes sous les yeux. « T’as une sale gueule mon copain se dit-il ». Il rentra chez lui, alluma sa chaine Hi-fi et se mit du Tchaïkovski avant de s’allonger sur le canapé. La musique classique l’apaisait, l'aidait à réfléchir. Il en avait besoin. Il finit par s'endormir, tombant de fatigue. Ce fut un sommeil sans rêve. Aline le réveilla en rentrant avec les enfants, plusieurs heures plus tard.
— Mes trois merveilles du monde, dit-il, en prenant ses enfants dans les bras et en embrassant Aline.
Cyril avait un garçon et une fille qu’il chérissait infiniment, comme tout père. Son boulot lui avait appris que non, malheureusement, ça n’était pas toujours vrai. Certains étaient capables des pires choses sur les enfants, y compris sur les leurs. Lui aimait «  voir ses enfants voir », comme il avait l’habitude de le dire. Il ne se lassait jamais de les regarder bouger, penser, jouer, s’interroger. Il pouvait passer des heures à les observer, simplement. C’était le plus beau spectacle que la vie lui offrait, chaque jour.
Romane 9 ans et Nolan 6 ans se plantèrent devant la télé. Cyril n’aimait pas les mettre devant un écran, pas plus que sa femme d’ailleurs, ils ne trouvaient rien de plus crétin que Oui Oui et toute sa bande de niais, pour ne citer qu’eux. En faire la liste serait trop long, c’était le cas d’à peu près tous les programmes proposés aujourd’hui. Cela leur permettait néanmoins parfois de pouvoir parler tranquillement.
Le sujet de discussion, le même depuis une semaine, était évidemment Charlène et Nathan. Aline était très affectée et tentait de soutenir son flic de mari comme elle le pouvait. Ce n’était pas toujours facile et Charlène lui manquait beaucoup. Leurs discussions hebdomadaires, leurs fous rires faisaient partie de son quotidien depuis le jour où elle l’avait rencontrée. Elle était triste, vraiment. Vie de merde parfois.
— Et pour couronner le tout, j’ai trouvé un test de grossesse positif, annonça Cyril de but en blanc.
Il n'avait jamais été bon pour annoncer les informations importantes. La délicatesse ne faisait pas partie de ses qualités.
Aline dut s’asseoir.
— Elle en rêvait, souffla-t-elle, abasourdie. Tu te rends bien compte de ce que ça signifie ? Tout ce dont ils l’accusent est strictement impossible.
— Non, comme tu dis.
 
***
 
Le lendemain matin, Cyril fut réveillé par la timide lumière du soleil qui se levait paresseusement. Il mit un long moment à émerger, comme s’il avait la gueule de bois. Aline dormait d’un sommeil agité et n’arrêtait pas de se retourner dans leur lit. On était en plein été, le ciel était déjà clair. Il regarda sa femme, allongée sur le dos. Il adorait l’observer quand elle dormait, admirer ses formes. C’était comme s’il l’espionnait. Voir sans être vu. Il faisait encore chaud et elle s’était débarrassée de la couette. Elle était dans le plus simple appareil, laissant la peau nue de son corps ouverte à son regard. Il s’imagina un instant la perdre. Il n’y survivrait pas si cela devait arriver. « Chasse ces idées à la con de ta tête ». Il se leva sans  bruit et descendit au rez-de-chaussée. Il se fit couler un café avec leur machine à capsules, le genre hors de prix mais que tout le monde achète malgré tout. Merci Georges ! Vive la société de consommation. Il fallait pourtant avouer que le breuvage qui en sortait était bon. Il s’assit ensuite à la petite table de la cuisine. L’odeur du café commençait doucement à le sortir de sa torpeur. Il se prit la tête entre les mains. « Putain, mais quel merdier ». Il ne savait plus quoi faire pour avancer, pour aider ses amis. Il avait le sentiment d'être dans une impasse.
       Il décida d’aller voir Nathan à l’hôpital. Les visites étaient interdites le matin, mais sa plaque lui offrait quelques passe-droits et il commençait à être connu là-bas. La douche finit de le réveiller. Un deuxième café conclut l’affaire. Ses paupières acceptèrent enfin de tenir ouvertes sans trop d'effort. Aline débarqua dans la cuisine au moment où il allait partir. Il la serra fort dans ses bras et sentit la chaleur de son corps presque nu l’envahir. Il adorait ça. Les mots étaient inutiles dans ces moments là. C’était un de ses petits plaisirs de la vie dont il fallait savoir profiter, et Aline avait apparemment envie d'en profiter à ce moment précis.
Plus tard, leurs deux corps nus se séparèrent. Sa femme fixait le plafond au dessus du lit. Elle dit au bout d’un moment : « Nuit de merde ». Ça résumait tout, pas besoin d’en dire plus.
— Je vais voir Nathan, déclara-t-il.
Il lui fallu une demi-heure pour rejoindre l’hôpital, Thomas JeanJean à fond dans la bagnole, Mamie Yvette au club échangiste. Tout un programme. Cette chanson le faisait toujours rire et il en avait besoin. Il monta directement au second étage, où il croisa à l’accueil l’infirmière présente la première fois qu’il était venu. Elle lui fit un grand sourire. Il le lui rendit en la saluant.
— Rien de nouveau, lui dit-elle au passage.
Il emprunta le couloir jaune moutarde pour se rendre à la chambre de Nathan, la 227. Il fut étonné de voir un lit en barrer l’accès. Surprise qui se transforma vite en suspicion quand il vit que la lumière verte, celle indiquant que le patient subissait des soins, était éteinte. Le sixième sens de Cyril lui criait que quelque chose clochait. Il écarta le lit d'un geste et entra en trombe dans la chambre. La scène qui se déroulait devant ses yeux ne lui laissa pas de temps pour la réflexion.
Un homme, un gros balaise en tenue d’infirmier, tenait un oreiller sur le visage de Nathan. L’individu, surpris, n’eut pas le temps de se retourner que Cyril était déjà sur lui. Il le balaya de la jambe mais l’autre s’accrocha au lit et lui fit face. Un combat s'engagea. La scène semblait irréelle. Tout se passait en silence. Seul le bruit sourd des coups se faisait entendre. Cyril était expert en arts martiaux et en close combat. Il n’était manifestement pas le seul. Il attaquait, parait, encaissait, contre-attaquait, conscient que son ennemi n'avait pas l'intention de le laisser sortir de cette chambre sur ses deux jambes. Il prit un vilain coup sur la tempe qui lui fit baisser sa garde et l’étourdit une seconde. Son adversaire en profita pour se glisser derrière lui et faire une clef de bras autour de son cou. Sa prise était ferme et Cyril avait beau essayer toutes ses techniques de dégagement, il n’arrivait pas à se sortir de cet étau. Il commençait à voir des étoiles, n’arrivait plus à faire entrer d’air dans ses poumons. En désespoir de cause, il attaqua sur le point le plus faible de tout homme qui se respecte. Il lui attrapa les bijoux de famille et serra aussi fort qu’il le put. « Décevant, pensa-t-il ». Surpris, son adversaire relâcha sensiblement son étreinte. Cyril balança alors la tête en arrière, et sut qu’il avait touché au but en entendant le crac agréable que fit l’arête nasale en se brisant. Il se dégagea et enserra à son tour le cou de l’homme, qui se mit à ruer dans tous les sens pour tenter de se sortir de là. Cyril entrevit alors l’acier d’une lame dans la main de son ennemi et n’eut d’autre choix que de lui briser brutalement la nuque. « Merde », se dit-il en laissant le corps tomber au sol. Il se précipita vers Nathan et appuya sur le bouton d’appel d’urgence. Il prit le poignet de son ami pour voir s’il avait encore un pouls, et vérifia qu’il respirait bien. C’était le cas.
 Une infirmière entra alors dans la chambre. Son visage devint instantanément livide lorsqu'elle découvrit la scène. Elle ouvrit la bouche, d’abord sans bruit. Puis, rapidement, un cri suraigu en sortit. Plus efficace qu’une sirène d’alarme. Tout l'hôpital devait l'entendre. Elle s’effondra, ses jambes n’arrivant plus à la porter. Elle était en pleine crise d’hystérie.
Cyril, quant à lui, s’était appuyé contre le lit de Nathan. Il poussa un grand ouf de soulagement. Son ami vivait encore. Trois infirmières débarquèrent en trombe. Cyril leur montra sa plaque et leur expliqua en deux mots ce qui venait de se passer. L’une d’elle se pencha sur l’homme au sol et ne se donna même pas la peine de vérifier son pouls. L'angle cou tête ne laissait aucun doute quant à son état. Elle lui ferma malgré tout les yeux. Cyril sortit son portable pour appeler Adrien, à qui il fit part des événements et demanda de se magner de rappliquer.
Pendant ce temps là, les infirmières s’occupaient de Nathan et contrôlaient que tout allait bien. Autant que possible en tous cas. Cyril fouilla le gars qui venait de tenter de prendre la vie de son ami, et la sienne. Il ne trouva strictement rien, pas un papier, que dalle. Un pro se dit-il. S’il était vrai que les comateux entendaient ce qui se passait autour d’eux, son ami n’avait pas dû être déçu.
Gallier entra à son tour dans la chambre. Cyril expliqua de nouveau ce qui venait de se passer pendant que le docteur examinait Nathan. A peine eut-il un regard pour le cadavre au sol. Quand il fut rassuré sur l’état de son patient, il s’approcha de Cyril.
— Ça va vous ? lui demanda-t-il.
— Oui merci, j’ai pris quelques coups mais rien de méchant, je survivrai.
— Si vous le dites, sourit-il, peu surpris de cette réponse. Je vais faire de ce pas un rapport sur la situation au directeur. Il va falloir assurer la sécurité de monsieur Notti et celle de l’hôpital. J’ai comme l’impression que les choses ne vont pas s’arrêter là.
Gallier donna quelques ordres aux infirmières et s’éclipsa.
Adrien arriva un quart d’heure plus tard. Cyril l’attendait dans la chambre d’où Nathan venait d’être sorti pour être installé dans la pièce voisine, au calme.
— Vous avez eu chaud, commença-t-il en serrant son ami dans les bras.
— Tu l’as dit. Ce fut juste. J’espère que Batista ne va pas m’accuser d’avoir buté un infirmier qui essuyait la bouche d’un patient avec un oreiller.

— Hé hé, je ne crois pas non. A mon avis, cette fois, il l’a dans l’os, et bien profond. Il ne va pas avoir d’autre choix que d’ouvrir une enquête pour tentative d’homicide volontaire. C’est bête à dire, mais ça va finalement peut-être nous aider.
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