Chapitre 1

7 minutes de lecture

Le jardin des fragrances

Elle émerge doucement de sa délicieuse torpeur. Elle se sent moite, les cheveux collés à sa nuque. Elle accède lentement à la réalité et perçoit la touffeur de cette matinée. Elle a chaud malgré le drap totalement repoussé ainsi que sa nuisette remontée jusque sous ses bras. Elle s’étire avec délectation et expose son corps aux rayons du soleil naissant. Elle remarque enfin que pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle se sent bien. La mélancolie qui a suivi sa rupture avec Paul semble, enfin, la laisser reprendre le cours de sa vie.

Allez, Juliette, à la douche !

Elle se coule avec bonheur sous un jet à peine tiède. Elle laisse longuement les filets d’eau s’insinuer dans tous les contours de son corps comme un baptême après une renaissance. Elle se sèche devant la glace, s’arrête et se regarde. Elle soulève ses seins « parfaits », se met de côté et presse ses hanches « à surveiller » et puis se contorsionne pour admirer ses fesses

— Voilà un cul parfait, tant pis pour l’autre con, il ne l’aura plus, finit-elle en se claquant la fesse.

Elle ressent le besoin de faire le point. Déjà la moitié de ses vacances écoulées. Une semaine à se morfondre et à traîner son spleen.

Il est temps que ça change.

Si elle est venue se perdre ici dans un coin reculé, aux pieds des Vosges, c’est certes pour oublier… l’autre, mais aussi pour respirer après sa première année d’enseignement à l’école primaire de Walogne. Elle sait que ces quinze jours de repos, voire de retraite, seront salvateurs. Ses balades à vélo sur des petites routes, visiblement connues que par quelques initiés, lui ont vidé la tête. Oui, elle le sent, elle est désormais capable d’apprécier la vie qui vient au jour le jour.

Elle prend délicieusement son temps pour laisser le petit-déj traîner en longueur. La matinée s’étire et la chaleur s’est accentuée, histoire de rappeler que l’on est bien en été. Trop chaud pour s’activer. Elle ramasse au passage le roman qu’elle a apporté, mais pas encore ouvert, s’installe dans le confortable fauteuil sous la pergola et s’abandonne à la lecture. Elle ne perçoit pas les prémices du sommeil. Ses paupières s’alourdissent tout discrètement et puis le livre se couche sur sa poitrine. Elle se réveille dans un sursaut.

Bon sang, une bonne nuit et encore une sieste ? Ça ne m’est jamais arrivé !

L’après-midi progresse et elle décide de secouer sa flemme. L’horloge lui annonce que la journée est déjà bien avancée et une douce tiédeur remplace, petit à petit, la chaleur trop pesante. Elle se rappelle que la propriétaire de son gîte lui a signalé un agréable jardin à visiter, situé à quelques kilomètres, au bord de la rivière.

Allez, on se secoue !

Le trajet à vélo, lui a échauffé le corps malgré sa robe légère. Son large chapeau de paille ne lui a pas épargné la petite suée qui lui colle le fin tissu au dos. Elle apprécie toutefois l’air qui se glisse malicieusement dessous et qui lui rafraîchit les cuisses. Le soleil joue avec elle à travers les frondaisons.

L’entrée du jardin est très discrète, à moitié mangée par une végétation généreuse. Une voiture et une moto sont garées à l’ombre.

Il n’y a pas foule, tant mieux.

Elle pénètre paisiblement sous une voûte de clématite qui l’enveloppe d’une odeur subtile et peu définissable. La pénombre lui apporte une fraîcheur bienvenue alors qu’elle sent la sueur de son dos se concentrer dans une petite rigole qui lui descend jusqu’à la naissance des fesses. Elle découvre une guérite brinquebalante, bien cachée sous un lierre envahissant. Une vieille femme semble l’attendre.

— Bonjour, ma douce, je vois que la chaleur vous fait un peu de misère. Vous allez déguster la fraîcheur de ce jardin. L’entrée est de cinq euros.

Juliette s’acquitte de cette modeste dépense.

— Voyez, sur la table en fer forgé, vous avez un mélange de jus de fruits. Ça va vous faire du bien et vous aider à ouvrir tous vos sens à ce que vous offre cette généreuse végétation. C’est gratuit.

Elle remercie la brave dame et se dit que cette petite collation est une belle idée. Elle saisit la carafe étonnamment fraîche et remplit le grand verre. Une chaise de jardin l’invite à la pause, le temps de déguster le nectar, car c’en est vraiment un.

Ouaouh, c’est bon, même délicieux. On dirait de l’orange, non de la mangue, mais quoi d’autre ?

Non seulement il est bon, frais, mais il distille un parfum doux et inconnu. Elle se recule contre le dossier. Le froid du métal sur sa robe encore humide la fait sursauter et elle trouve cela agréable. Un frisson lui parcourt le corps. Elle se sent bien, très bien même. Elle se laisse aller les yeux clos.

Bon, allez ! je ne suis pas là pour roupiller, allons voir cette petite merveille.

Elle se lève avec une mollesse paresseuse, elle se sent un peu gaie, pas euphorique, mais gaie, oui. Le trajet semble à sens unique, car juste une pette trouée entre les arbres lui offre un passage. Elle débouche sur une petite allée qui la saisit de surprise. Elle découvre une pergola noyée de fleurs de glycine. Elle s’y engage lentement ; la douche de parfum vanillé la rend extatique. Elle ressent un bonheur immense et perçoit le moindre vrombissement d’abeille ou de xylocope. Une subtile langueur lui envahit les sens. Une douce bise lui soulève la robe et s’insinue jusqu’à sa toison, lui signalant que sa mince culotte de fine dentelle est légèrement humide, sans s'en étonner. Elle se surprend à se caresser les seins avec délicatesse, ils se révèlent très sensibles. Le simple effleurement du tissu lui donne des frissons. Elle n’a pas mis de soutien-gorge, alors c’est normal après tout.

Maintenant, elle perçoit avec acuité les parfums les plus subtils, tel celui un peu trop capiteux de ce rosier et puis le jasmin qui l’attend pourtant à plusieurs mètres de là. Le moindre crissement d’insecte la pénètre totalement, elle est transportée par le chant flûté d’un merle comme elle ne l’a jamais été, subjuguée par la beauté de ses harmonies. La notion de durée est abolie. La lumière mordorée annonce une soirée déjà avancée. Depuis combien de temps s’attarde-t-elle entre ces massifs et le long de ces allées ?

La fraîcheur l’enrobe de petits tourbillons malicieusement glacés. Elle ferme les yeux et retrousse sa robe pour laisser l’air doux la frôler, l’envelopper avec volupté. Elle a envie de se mettre nue. Les fins filets d’air lui remontent le long des cuisses jusqu’au centre de ses sensations ; lui caressent la gorge pour s’insinuer entre ses seins. Juliette est au comble du bien-être. Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle est face à un grand bosquet, le chemin semble s’arrêter. Un écriteau attire le regard.

Vous allez pénétrer dans le bosquet des délices

Laissez ici vos vêtements et toutes vos inhibitions

Laissez-vous enivrer par toutes ces senteurs

et abandonnez-vous. La félicité est au rendez-vous.

Juliette n’a aucune réticence à ôter son chapeau et sa robe légère qu’elle pose sur une chaise en paille. La petite culotte la rejoint vite. Elle continue pieds nus sur un tapis de mousse incroyablement moelleux. Le passage apparaît obstrué, en fait il faut se baisser et se faufiler. À peine s’est-elle redressée qu’elle est submergée par une noria de fragrances. Le jasmin se mélange à de subtils effluves de roses. Puis ce sont des senteurs plus lourdes, capiteuses qui lui font presque tourner la tête. Elle perd la notion de la réalité. Un hamac est tendu sous un arbre qui semble bien être la source du curieux parfum qui lui endort les sens. Son corps est lourd et elle ne peut résister à l’envie de s’étendre là. Elle s’étire comme une chatte avant de s’y lover. Lentement, l’engourdissement la gagne. Elle perd tout contact avec la réalité, se laissant emporter dans des songes étranges. Ce sont de petits papillons qui lui frôlent la peau devenue pétales. Un souffle de soie sur les aréoles de ses seins qu’elle sent durcir. Les légers attouchements se multiplient comme autant de frôlements doux qui l’enveloppent d’un carcan soyeux. Elle est fleur offerte aux pollinisateurs. Puis les caresses se rassemblent à l’intérieur de ses cuisses en une douce sensation duveteuse qui lui effleure sa vulve sollicitant une faveur. Juliette n’est plus elle, c’est une belle fleur qui veut généreusement offrir sa corolle à tous ces papillons impatients. Elle écarte ses cuisses et elle leur offre son pistil et son nectar. Elle flotte dans une volupté absolue, le corps arqué par un puissant désir.

Elle ouvre les yeux, reprend ses esprits. Tout est là, mais pas de papillons en vue.

Quel étrange voyage.

Elle se redresse et sent qu’elle a les cuisses humides, ses poils pubiens sont collés sur sa peau moite. Elle en éprouve une légère gêne. Elle détecte une nette odeur boisée et épicée qu’elle n’a pas ressentie dans le jardin. Le chemin étroit la ramène à la chaise avec ses effets. Elle renfile sa robe, mais garde sa petite lingerie dans la main. Maintenant, elle se rend compte que la soirée est avancée. Elle presse le pas, mais découvre qu’elle est revenue au point de départ. Elle est surprise de voir un jeune homme assis sur la chaise à côté de son vélo. Elle ne peut empêcher le rouge de monter aux joues. Elle dissimule sa culotte. Le jeune homme lui sourit. Au moment où elle reprend son vélo à côté de lui, elle retrouve cette même odeur boisée et épicée. Elle se dépêche de partir.

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